L INVENTAIRE DE LA F R I P P E R I E
Je te feray voir cent manteaux.
De vieux pourpoints, de vieux chappeaux,
Des casaques et des inandilles ',
Une infinité de guenilles,
De vieux juste-au-corps de velours,
Les uns trop grands, d'autres trop courts,
Le long de la Tonnellerie,
En passant dans la Fripperie-.
Allons, viens donc ? Despeschons tust ;
Nous y voicy presque tantost.
Nous n'avons pas cent pas à faire.
Mais prends bien garde : il te faut taire;
Entends les Frippiers seulement.
Ils parlent éternellement,
Et par certaine rhétorique
Ils font entrer dans leur boutique,
Quand bien vous ne voudriez pas.
Et quand vous doubleriez le pas.
Çà, nous y voicy ! Prends bien garde
A cette vieillerie de barde;
Considère ce grand pourpoint :
Voy qu'il a le colet bien joint?
Cette vieille robe fourrée,
Comme diable elle est rembourrée !
Le collet, c'est un cocluchon.
Doublé de quelque vieux manchon.
' Casaques de laquais.
- La rue de la Tonnellerie, qui s'appelait déjà ainsi au treizième siècle, était alors occupée par les fripiers, ainsi que les deux rues de la Grande et de la Petite Friperie, qui viennent y aboutir, les Piliers des Halles. régnaient d'un côté de cette rue, qui a presque disparu dans les récentes démolitions. Voy. ci-dessus, Paris riiL,
n"' XXSI-MXITI.
Vois-tu celuy-là qui la porte, En parade dessus sa porte?
Jarny, voici qui vient à nous !
« Icy, Messieurs, approchez-vous?
Venez voir une camisolle, Un pantalon à TEspagnolle :
C'est de ratine de Beauvais; Voyez, il n'est pas fort mauvais?
C'estoit d'un marchand de Holande; J'ay bien aussi la houpelande, Avec((iie de grands passements...
Le diable emporte, si je ments !
Ha, Monsieu, voicy quelque chose:
Un juste-au-corps couleur de rose, Garny de gros boutons d'estrain *, Avec des frelucbes - de crain ; La bigarrure n'est pas laide. Prenez-le? Jamais Dieu ne m'aide, S'il ne vous ira comme il faut ; 11 n'a pas un petit défaut, Il est juste sur le corsage :
Il estoit fait pour vostre usage.
— Malle peste ! vous vous mocquez î J'aurois tous les sens disloquez,
Si je m'habillois de la sorte I
— Hé. pourquoy non. Monsieur, qu'importe' Ce juste-au-corps n'est-il pas beau? » Aussi beau au jour qu'au ilambeau?
Monsieu, vous pourriez prendre pire?
Il vous est fait comme de cire...
Mais pourtant, s'il ne vous plaist pas, Jay bien quelque chose là bas,
* Pour : étaiii.
- Pour: fanfreluches, franges, garnityres.
PARIS tURLESQUE. ^^^
La plus belle pièce du monde, Un grand bulletin h la Fronde ^ Qui fut trouvé dans Cbaranton -, Après le combat (ce dit-on) :
Il a bien quelque coup de balle, Et par le collet il est salle, Mais, avec un peu de savon.
Ou bien en le frétant de son, Quand il seroit noir connue un merle, Il deviendra plus clair que perle.
Si vous voulez vous équipi)er, Je vous feray participer
Au butin que j'eus de la guerre ;
J'av tout cecy dans une serre,
Mais je ne Tose pas monstrer,
Craignant qu'on vint u rencontrer
Ouei.iue babit ou bien quelque ju[.pe :
Alors je serois pris pour duppe.
Mais vous estes un estranger ?
Je ne sçache point de danger
A vous montrer toutes mes nippes :
En voicy desja des principes.
Je vous connois homme légal '■ ;
Je croy ne m'adresser pas mal,
En vous monstranl ma marchandise :
J'en ay de jaune, verte et grise;
Sur tout j'ay trois grands pistolets,
Avec les fourreaux violets ;
Us sont de Sedan, je vous jure.
On le voit bien par Tescriture;
' Justaucorps de Inilfle, que les Frondeurs avaient mis à la
^ \'c combat deCharenton eut lieu le 8 février i(U9, pendant le Blocus de Paris. I.'armée royale , commandée par Monsieur le Prince et le duc d'Orléans, s'empara 'le Charentou.
5 Pour: lo^al.
Il est vray qu'ils sont fort rouillez, Et les fourreaux tous barboiiillez ; Ce n'est pourtant que de la crotte.
« Tenez, regardez cette cotte?
Comme elle estoit btdle autrefois!
Elle fut prise dans un Jjois, Avec un collet à languette, Que l'on me vendit en cachette :
Elle est très-bonne asseurément, Je vous le dis sincèrement.
Prenez-la, Monsieur, sur mon ame !
C'est un meuble pour vostre femme :
Elle la portera dessous :
Cela garde bien les genoux.
Quand elle est, dedans une Église, Exposée au vent de la bise.
— Helas ! Monsieur, je n'en veux poml, Quoy quelle ait un arrière-point; Fust-elle cinq cens fois plus belle,
Je n'ay point de femme pour elle:
Jamais femme ne me fut rien.
Ainsi, je ne dy pas combien. ..
— Hé bien, Monsieu, cela n'importe.
Vous allez voir ce qu'on apporte?
Allons, hé, Jean, viens vistement?
Apporte 'a Messieurs promptement Ce grand paquet, couvert de toile.
Où tu verras peinte une Estoile ;
Il est auprès du grand buffet.
Tu sçais fort bien comme il est fait ? Cà, donc,çà, Jean, allons, despesche!
Ôste ce manteau qui fempesche.
Or sus, voicy nostre pacquel !
Tenez, voulez-vous ce roquet * (Il est doublé de bonne frise), Ou bien cette casaque grise (Oui n'est pas neufve, mais pourtant Vous n'en aurez jamais autant, Qui ne vous couste une pistole ; Je vous le dis sans hyperbole :
C'est un fort bon drap de meusniej), Qui fut prise dans un grenier.
Du temps de la guerre de Brie •^?
Achetez-la, je vous en prie; Je vous jure, sur mon honneur, Qu'elle vous portera bon-heur :
Elle estoit d'un vieil gentil-homme (Je ne sçay pas comme il se nomme), Mais je suis très-bien asseuré Qu'il est heau-frcre d'un Curé, Qui demeure, ainsi qu'on le compte, Proche Ville-neufve-le-Comte.
Quoy qu'il en soit, achetez-la.
Ou bien prenez ce manteau-là?
C'est bien vostre fait, ce me semble.
— Fy, fy, quand je le voy, je tremble : Il est pelé de bout en bout.
Regardez- le donc bien partout Comme diable il montre la corde ?
Jarny, j'ay peur qu'il ne me morde.
Malle bosse ! il montre les dents :
Il feroit peur aux pauvres gens.
— Ha ! Messieurs, ne vous en desplaise, Croyez-vous que je sois bien aise,
' Manteau court.
* Pendant ia nouvelle Fronde de lGo2.
Que Ton se mocque ainsi de nio\ ?
Voulez-vous achepter, ou quoy?
Dites-le-moy, je vous en prie, Car je n'entens pas raillerie.
On ne se mocque pas ainsi
Des hommes en ce pays-cy
Allons, quittons cette boutique,
Je voy le Marchand qui se pique.
Dedans ce heu faut filer doux :
Peut-estre iroit-il mal pour nous,
Si nous le raillons davantage,
Car il n entend pas ce langage.
Allons-nous-en, laissons cela.
Passons tout droict dans ce coin-là :
Nous aurons le plaisir de faire
Le racourcy d'un inventaire
De cinq cens mille guenillons,
De vieux morceaux de cotillons.
L'un d'un quartier, Tautre d'une aune,
De verd, de bleu, de gris, de jaune,
De toutes sortes de couleurs,
Qui sont le butin des voleurs.
Et de tous les tireurs de laine,
Qui font, vers la Samaritaine,
Laisser aux Bourgeois des manteaux
(Souvent ils en prennent de beaux).
Qu'ils donnent à cette canaille;
Car cecy est une racaille.
Qui. sert souvent de receleurs
A tous ces infâmes voleurs.
Ces Fripiers sont du badinage;
Ils vous font changer de visage
A tous les habits qu'on a pris :
Les noirs, ils les font quasi gris,
Et les mettent en telle sorte,
Qu'on ne peut (le diable m'emporte!
Tant ces Fripiers sont entendus), Jamais trouver d'habits perdus.
Ces rapetasseurs, sur mon ame!
D'un meschant cotillon de femme (Au moins à ce que Ton m'a dit) Font, ce nous semble, un bel habit, Qui n'est pourtant qu'une vétille.
Puis qu'il est fait d'une guenille; Un juste-au-corps devient pourpoint Ainsi Ton ne le connoist point.
Un long manteau se fait casaque ; C'est une horrible micque-macque :
Ce qui fut un buffle autrefois, ]\'est plus qu'un pourpoint de chamui^ Enfin, c'est, en la Friperie, L'abrégé de la tromperie.
N'importe, passons au travers.
Tien, regarde ces habits verts, Chamarez d'une vieille nue *, Proche le coin de cette rue?
Cela n'est-il pas surprenant?
Faut estre Caresme-prenant -, Ou maistre des Marionnettes, Ou bien vendeur de savonnettes, Estre aprentif de Charlatan, Ou valet de l'Orvietan ^,
' Galon de couleur passée.
- MaM|uc.
"' Je possède un curieux prospectus imprimé et enlourc d'un cncadremeul gravé sur bois, où figurent grossièrement des armoiiic-, des vipères, crapauds, lézards, champignons, etc. En tète, on rappelle un privilège en date du 9 avril 16i7, coniirmé le :28 septeinlire 1741, date de ce pro^pectu^. Il énumère toutes les vertus de la drogue, dite VOniéttiii, qui se débitait alors rue Dauphine, au Soleil d'or, à la descente du pont Neuf. 11 résulte de celte pièce que:
148 PARIS Bir.LLSQUE,
Pour avoir la bizarrerie D'achepter cette droslerie!
Regarde un tant soit peu plus bas ?
Par ta foy, n'admires-tu pas Cette boutique bigarrée?
Voy comme diable elle est parée :
Trois meschans morceaux de velours.
Un long habit, deux manteaux courts.
Quatre chapeaux et trois mandilles Arrangez dessus ces chevilles ; Quinze ou vingt pourpoints de laquais . Assemblez en divers paquets; Deux manteaux longs de feiiille-morte (Vis-tu jamais rien de la sorte? ) Chamarrez de grand passement...
Voy qu'ils sont faits crotesquement?
Jamais aux Rois une chandelle N'eut la bigarrerie plus belle :
Deux blancs, deux rouges et deux verts. Quatre de long, deux de travers.
Quelle fantasque bigarrure !
Sans doute c'estoit la parure Du grand Chancelier du Japon, Ou du Roy de Colintampon.
Faut estre Suisse à triple estage, Pour se charger de ce bagage.
Examinons un peu de près
Hiérosme Feranti (peut-être natif d'Orviclo) est rinvonleur. 11 olitint lia privilège à Paris, en avril 1G47, et livra plus tard son i-ecrct à Jean Vitrario. En 1"41, le successeur de Vilrario était Jcan-Loui» Contugi de Rome, nommé par le vulgaire l'Orviétan, comme ses deux prédécesseurs. Louis XIV, en juillet 1700, fit examiner cette sorte lie panacée, par le sieur Andry, et Louis XV, en sept. 1741, par le sieur Dionis. L'Orviétan dont parle Bertliod est donc Jérôme Feranli, qu'on dé>ignait, lui et sa drogue, sous ce même nom. ';A. B.)
TA l;I s BURLESQUE. 1-19
Ce que nous voyons tout auprès :
Cinq ou six manteaux d'escarlatte.
Trois vieux esclieveaux de soye plattt Six capuchons de baracan ' , Quatre bas de serge de Caën Deschirez par les talonnieres, Et deux meschantes devantieres - De taffetas, rapetassé D'un morceau de satin passé; Trois vieux bonnets de broderie, Deux chaises de tapisserie, Trois mulles avec un patin, Dont le dessus est de satin; Des bas à botter de futaine.
Bordez d'une frange de laine; De grands canons de vieux treillis ^, Qui furent noirs, mais qui sont gris.
Voy-tu là cette camisolle?
C'est un reste de justobolle *, Car il ne se peut autrement, Qu'homme d'un peu d'entendement L'eust osé porter de la sorte.
Regarde bien dans cette porte.
Considère ce grand panier.
Et cette corbeille d'ozier.
Comme ils sont plams de bagatelle.
De petits morceaux de dentelle, Des jartieres de pantalon, Cinquante morceaux de galon, Quatre masques sans mentonnière.
Le d(!ssus d'une gibecière, Quatre plottons, deux esguilliers,
' Pour : boiirocan.
* Tabliers, juppes.
'' Haul-de-diausses de vieux tricot.
* Jeu de mots snrjiislancorps.
loO PARIS BURLF.SQUK.
Cinq ou six estuis de cuilliors, Une pièce de broderie, Qui fait à }a galanterie, Avecque ce meschant chiffon, Qui pend auprès de ce manchon, Vis à vis de cette fenestre, Alin de faire mieux paroistre Cette escharpe de taffetas.
Et ces guenillons en un tas ; Enfin regarde ces boutiques :
Tous les chiffres arithmétiques Ne seroient jamais suffisans, Pour nombrer ce qu'on tient dedans, Et le meilleur compteur de France Perdroit bien toute sa science, S'il vouloit, avec ses jettons ^, Suputer tous ces vieux chiffons.
Voilà pourquoy gaignons la Halle :
Ce lieu-cy pue, il est trop salle:
Allons, nous ne ferons pas mal !
Cet endroit sent fort THospital.
Entrons par dessous cette arcade.
Proche ce vendeur de salade:
Nous trouverons asseurément De qiîoy rire quelque moment.
Oi' sus, voicy la Halle illustre ^ I Elle est aujourd'huy dans son lustre A^oila quantité de poisson. Nous rirons de bonne façon.
Si tu veux prendre patience.
Car c'est icy le lieu de France,
' Tons les comptes se faisaient encore à l'aide de jeton», chez les mar. hands et les particuliers, comme à la Chambre de» comptei^. - Vov. ci-dessus, Paris ridicule, n" xxv-s.vix.
Où se disent les meilleurs mots ; On fait les contes les plus sots, Surtout parniy ces poissonnières, Qui ne sont jamais les dernières A dire le mot en passant :
Quand elles attrapent un marchand Qui leur fait un tant soit peu teste, Alors elles font belle feste:
Elles luy donnent son paquet.
En disant quelque sobriquet.
Abordons cette llarangere, Vis à vis de cette Lingere?
Entendons ce qu'elle dira :
Bien-tost elle querellera.