‹ Paris ridicule et burlesque au dix-septième siècle (volume 3)Chapitre 52 sur 120 · LA SERVANTE QUI FERRE LA MULLE · texte numérisé non relu

LA SERVANTE QUI FERRE LA MULLE

« Monsieur, prenez vostre escritoire?

Je veux refaire ce mémoire,

' Le larin est une espèce de serin vert et jaune.

- C'est en 1621 que l'armée royale fit le siège de ces trois villes, dont les protestants s'étaient emparés, et les prit après une courte résistance. 11 est possible que ce passage fasse allusion aux lettres amoureuses de Cyrano de Bergerac.

' Ferrer la mule équivaut à notre expression proverbiale toute moderne : faire danser l'anse du panier. Voy. l'origine de ce proverbe dans la Bibl de Cour, par Ga ot ne l'itaval, édit. do 1740, t. I, p. lôô.

Dit-elle, car il ne vaut rien ; Faites m'en un, mais qui soit bien, Afin que j'y trouve mon compte :

Prenez bien garde qu'il se monte.

Je croy, quinze livres dix sous, Qui sont arrestez au dessous ; Faut qu'il monte vingt livres seize, Car, voyez-vous, ne vous desplaise, Afin qu'il soit fait comme il faut, Mettez-moy le prix un peu haut.

Sans que je vous le dissimule.

Je veux un peu ferrer la mulle, Car je ne puis pas autrement M'entretenir honnestemcnt :

Nos Maistres ont pris cet usage De ne donner que peu de gage; Nous ne gaignons seulement pas Pour nous entretenir de bas,

— Çà, voyons, dit le Secrétaire; Je m'en vay faire vostre affaire.

Dépeschez, dites vistement.

Car j'escris fort subtilement.

Premièrement, pour des saucisses, Pour des pois et des escrevisses, Vous mettez cinquante six sous :

A cela que me dites-vous?

— Que je dis? Faut mettre soixante.

— Soixante? Soit! Pour de la mante, De la marjol;iine et du tain,

De la lavande et du plantain, Du moron, de la sariette, Tant soit peu d'espine-vinette, Aussi pour trois petits paniers.

Il y a vingt sols six deniers...

— Ostez-les, mettez-en quarante.

Cela joint avec les soixante, Feront tout justement cinq francs.

Après? Lisez ? — Pour des harans, Pour trois maquereaux, et deux vives, Et pour deux carpes toutes vives, Vous avez mis trois livres six?

— Il faut mettre trois livTcs dix.

— Plus, pour du beurre et du fromage, Des herbes à mettre au potage,

De la salade et des naveaux, Des choux pommez et des poireaux, Avec un plein panier d'ozeille :

Et pour des figues de Marseille, Des amandes et des pignons, Des pistaches, des cham})ignons.

Et pour du raisin de Corinthe, Aussi pour deux fagots d'absinthe, Vous mettez dix francs et demy...

— Rayez-les donc, mon cher amy :

Au lieu de dix, mettez-en onze ; Plus, pour un petit pot de bronze, Mettez seize sols seulement.

Car c'est le compte justement :

Cela fait mes vingt livres seize.

Bon, bon, ça, ça, je suis bien aiseî Donnez, s'il vous plaist, mon papier?

— Oiiy-da, mais il me faut payer?

— C'est la raison que je vous paye ; H le faut, malgré que j'en ave.

Hé bien, ça, que faut-il donner?

— 11 faut dix sols, sans chicaner.

— Comment dix sols! 31ort de ma vie!

C'est un peu trop, je vous supplie ; Vous vous contenterez de huicl...

— Disputez jusques à la nuict :

Il ûuit dix sols, c'est mon salaire.

13i PARIS BURLESQUE.

— Dix sols ! Je ne le veux pas faire. Gardez donc plustost vostre escrit...

Aga donc ! pour avoir transcrit Une pauvre moschante page.

Vous faut dix sols ! C'est grand dommage Que vous n'escrivez tout un jour.

Diable î un Conseiller de la Cour Ne gaigneroit pas mieux sa vie.

Prenez mes hnict sols, je vous prie; Autrement, je m'en vay, ma foy :

Vous n'aurez pas un sou de moy.

— Plaist-il, Madame la servante?

Parbieu ! vous estes bien plaisante 1 Quoy! j'auray donc escrit très-bien.

Et vous ne me donneriez rien ?

Si ferez, ma foy, je le jure, Vous payerez mon escriture, Ou j'auray le mouchoir du cou.

— Mon mouclioir? Aga, lié, le fou !

Aga donc, TEscrivain de neftle * 1 Voyez ce beau valet de treffle, Regardez bien comme il est fait?

Ne hiy faut plus qu'un atiffait-, Pour ajuster sa chevelure.

Voyez qu'il a belle encolure !

La malle-bosse du poiiilleux !

Voyez comme il est croustilleux, • Avec sa teste de fdace!

Va, f as beau faire la grimace, Tu n'auras, ma foy, pas un sou !

' Terme de mépris, les nèfles étant le fruit le plus commun et le plus dédaigné.

- Ornement de tète, pompon, nœud, aigrette.

PARIS BLR LESQUF.. 135

Demeure là, fais le hou hou ', Et gaigne autant raprès-disnée, Que tu fais cette matinée.

— Comment, Madame hi putain !

J'auray donc perdu le matin.

Pour tes beaux yeux, double carogne?

l'ar la jarny, si je t'empoigne, Je te froteiay le museau !

— Viens-y donc, vien, vieux maquereau?

ïu n'en as pas la hardiesse ! »

LE VEiMiEUR d'iMAGES

Allons, quittons cette diablesse; Passons deçà, voyons plus bas, Avance un peu, doublons le pas; Allons voir ce Marchand d'Image. C'est un illustre Personnage :

c( Dieu vous gard, Monsieur Guerineau- ! N'avez-vous rien icy de beau ?

Avez-vous des pièces nouvelles?

— Oiiy, Messieurs, j'en ay des plus belles : J'ay de beaux crayons^ à la main,

Oui sont faits sur du parchemin.

.l'ay de bellissimes Estampes,

Que j'ay eu d'un Peintre d'Estampes '*.

' Fais le méchant, le moine-bomru.

- 11 s'agit ici probablement de llené Guerineau, ou Guorigneaii, graveur d'ornements, et, en même temps, éditeur d'estampes. Le Catalogue Soleinne lui attribue la scène théâtrale du Procca comique, gravée vers 1050. On lit, au bas de cette pièce rare : GiterUjnau exe. (A. B.)

' Dessins au crayon.

* C'est-à-dire : né à Etampes. Lepoëte équivoque sur le nom de celte ville, sans vouloir désigner aucun peintre en particulier.

iôG PARIS BURLESQUE.

Si VOUS en voulez acheter, Vous les pourrez tous feuilleter :

Ils sont auprès Saincte-Opportune, A TEnseigne de la Fortune?

Je reviendray dans un moment.

— Allez donc, courez vjstement ! »

Quand tu verras sa marchandise, Tu verras hien de la sotise.

Il nous montrera des grimaux *, Qu'il nous fera passer pour beaux, Des tailles-douces enfumées, Mal-faites et mal-imprimces, De meschants petits charbonis-, De vieux morceaux de griffonis, Desquels il fait autant d'estime Que d'une chose rarissime.

Bon, bon, le voicy qui revient ; 11 nous va montrer ce qu'il tient :

Nous verrons des badineries Et de plaisantes drosleries.

« Ça, Monsieur Guerineau, voyons, Montrez-nous un peu ces crayons ?

Sans doute ils sont de conséquence.

— Ouy, Messieurs, ils sont d'importance. Je m'en vais vous les montrer tous ; Vous verrez qu'ils sont touchez doux.

J'en ay de beaux de Caravage,

Du Titian et du Garage^; J'ay des pièces du Tintoret, Du Parmaisan, d'Albert Duret*;

* Pochades, croquis ; on dit encore, dans le mùme sens : des bons h'immes.

- Dessins à l'estompe, au charbon, au fusain. ^ Annibal Carrache ou l'un de ses frères.

* Tour : Durer.

J'ay la Danaé de Farnesc *, Deux grands desseins de Veronese, L'A rchit.ectiire d'Ondius - , Les nuditez de Goltius ^, Quatre crayons faits par Belange''*, Et trois autres par Michel- Ange, Un beau dessein de Raphaël :

Jamais homme n'en vit un tel ; C'est une pièce à la sanguine.

J'ay, de plus, une Proserpine, Faite par un certain Flamand, Qui tient quelque chose du grand.

J'ay des esquisses de La Belle ^, Les paysages de Perrelle C; J'ay du Guide quatre desseins D'un grand tableau de la Toussains ; J'ay deux testes de Véronique, Qui sont faites d'après l'antique ; Trois figures à demy corps, Faites par un certain Du Cors ' :

• C'est le célèbre tableau de Danaé, qui fut commandé au Titien par Octave Farnese, duc de Parme et de Plaisance.

- Les Cinq Rangs de r Architecture, toscane, dorique, ionique, form/AigHH^, etc., composé par lleni7 Hondius. Amst., 1617, in-l'ol., ûs.

^ Henri Goltzius, dont le burin excellait à rendre le nu, mettait volontiers des nudités dans toutes ses compositions.

* Jacques Belange, né à Nancy le 13 novembre 159-4, élève de Ilenriet, mort en 1658; mauvais peintre et mauvais graveur. L'abbé de Marolles, dan» sou Livre des Peintres, a\)rès avoir fait l'éloge de Callot et de La Belle, dit :

Bellange est au-dessous de ces mains si parfaites.

^ Stepbano délia Bella, célèbre graveur florentin, qui travailla longtemps à Paris, né en 1600, mort en 1664.

^ Gabriel Perelle, né à Vernou-sur-Seine, mort en 1675, gravait .ilors des vues de Paris d'après ses propres dessins et d'après les dessins d'Israël Silvestre.

' L'abbé de Marolles n'a pas fait mention de cet artiste dans le Livre des Peintres, ni dans la Description succincte de Paris en vers, où il nomme les principaux brodeurs de son temps.

158 PATvlS BURLESQUE.

C"estoit un brodeur d'importance.

Après, j'ay, des peintres de France,

Tout ce qu'ils ont fait de nouveau,

Mais c'est quelque chose de beau ;

Ce sont des desseins à la plume,

En grand et en petit volume :

J'en ay de Voïiet*, de Poussin-,

De Stella % La Hire *, Baugin^,

De Perrier ^, du Brun ^, de Fouquicre ^

(De celuy-cy, je n'en ay guère);

J'ay bien encore du Sueur ^

Le griffonnement du Sauveur.

Entin, j'ay quantité de pièces.

J'ay tous les Dieux et les Déesses,

Faites pur un certain Pinal*^,

' Simon Vouël était mort en ItUU.

- Micolas Poussin, qui hal)itait Rome, était, à cette époque, dans tout réclat de &a réputation. 11 mourut en 1603.

^ Jacques Stella, mort en 1657, et son frère François, en 1647. Antoine Broussonet Stella, neveu des précédents, né à Lyon en 165fJ, mourut en 1682.

* Laurent de La livre, élève de Vouet, mort en 1650.

^ Lubin Baugin. peintre et graveur au burin, vivait encore vers 1660. 11 est cité dans le Livre des Peintres.

•^ François Perrier, né à Mûcon en 1590, mort en 1660, peintre et graveur, dont l'abbé de Marolles a dit, dans son Livre des Peinires : François Perrier, grand peintre et graveur de Bourgogne.

' C'est Charles Lebrun, qui était déjà célèbre, pour avoir décoré de ses peintures l'hôtel Lambert et plusieurs autres hôtels, à l'aris.

* Jacques Fouquières, né à Anvers en 1580, mort en 1659, peintre et graveur à l'eau-forte. L'abbé de ilarolles lui consacre cette blrophe entière dans le Livre des Peintres :

Qu'on ne s "attende pas que je laisse Fouquiere Dans une multitude où j'ay nommé Pelais; Ce desbauché mérite une entrée au Palais Et pour le païsage on prise sa manière.

' Eustache Lesucur, mort en 1655. On voit ici que ses moindres esquisses étaient alors fort recherchées.

'° L'abbé de Marolles, dans son Livre des Peintres, le nomme Pinac, en disant qu'on peut le louer.

Qui peint au Palais Cardinal ;

J'ay cinq ou six crayons de Lasne ',

Entr'aulies une pièce profane.

J'en ay trois autres du Meslan"-;

Sur tout, vous verrez un Milan,

Qui porte en l'air une figure,

La plus belle de la nature.

J'en ay bien aussi de Daret ^,

D'autres de la main de Huret'*;

J'ay la grande Thèse du Carme,

Où Mars paioist comme un gendarme :

Elle est du Père Suarez.

Ensuite vous verrez après

Quatre ou cinq ]iieces merveilleuses,

Très-rares et très-curieuses :

On n'a rien veu de plus mignon,

C'est de Bosse ^ ou de Calignon^;

J'ay quelque chose d'admirable;

Jamais on n'a rien veu semblable :

Un crayon qui n'a point de pair,

Dessigné par Monsieur Linclair^,

Dont Silvestre^ a fait une planche ;

' Michel Lasne, dessinateur et graveur au l)uriu, né à Caen en 1596, était encore dans toute la vigueur de son talent.

- Claude Mellan, né à Abbeville en 1598, mort en 1(388. Voy. l'excellent Catalogue raisonné de son œuvre, par M. de Montaiglon [Abbeville, 1850, ïn-8).

^ Pierre Daret. graveur, auteur d'un grand nombre de portraits, né à Poutoise en 1610, mort en 1675.

* Grégoire Huret, graveur, né à Lyon en 1610, mort en 1670.

^ AbrahamBosse, célèbre graveur, né à Tours en 1611 , mort rn 1678.

•^ C'est François Colignon, et non Culhinon, né à >"ancy, graveur liabile dans le genre de Perelle ; il devint marchand d'^^tampes à Rome. 11 a gravé à la pointe des vues topographiques de France, Paris, Tours, Saint-Cloud, etc.

' L'abbé deMaroUes a dit de lui, dans le Liire des Peintres:

Je ne méprise point ni Lincler, ni Beaufrere. ** Israël Silvestre, dessinateur et graveur, né à Nancy en 16-21,

Mais je ne Taiiray que Dimanche ; C'est un grand profil de Paris*, Mais il n'est pas de petit prix. Enfin, j'ay quantité de choses.

J'ay toutes les Métamorphoses - :

Si vous voulez, nous verrons tout?...

3Iais vous estes là tout debout :

J'ay grand peur qu'il ne vous ennuyé, Et puis voicy venir la pluye; Peut-estre vous vous mouilleriez, Puis après vous vous fascheriez.

Vaut mieux remettre la partie.

A demain donc, je vous en prie.

— C'est bien dit, vous avez raison ; J'iray dedans vostre maison.

Adieu donc jusqu'à la reveuë ! »

Ce drôle icy nous prend pour grue?

C'est un meschant double camard,

Un illustrissime bavard.

As-tu remarqué sa manie.

Et la plaisante litanie

Qu'il a faite de tous ces gens?

Allons, passons icy dedans.

Il faut, ma foy, que je t'y meine :

Cet endroit en vaut bien la peine.

mort en IGOI. {Vuij. le Catalogue raisonné de son œuvre, par M. Faucheux^

• 11 s'agit de la grande Vue de Paris, prise du Pont-Rouge ou Barbier, et datée de 1630, époque où l'ouvrage de Berthod fut imprimé pour la première fois. Le dessin de Linclair est peut-être la copie d'un des tableaux de Le Sueur, qui ornaient le petit cloître des Chartreux. Ce tableau est identique, dans tous ses détails, à la gravure de Silvestre. (A. B.)

- Les Métamorphoses d'Ovide ont été mises en estampes par beaucoup d'artistes, entre autres par Virgile Solis; mais nous crovons que le marchand veut parler ici de la suite gravée à l'eauforte par W. Baur, en 16il.

Page 1