‹ Paris ridicule et burlesque au dix-septième siècle (volume 3)Chapitre 64 sur 120 · CURIEUX DE LA POÉSIE BURLESQUE · texte numérisé non relu

CURIEUX DE LA POÉSIE BURLESQUE

Je pemois laisser échapper ce petit livret sans rien dire an Lectenr, puisque lés matières qu'il traite y sont si claires, qu'elles n'ont pas besoin d'explication. Mais, comme ces jours passez^ il vint un jeune homme me consulter sur un Ouvrage burlesque qu'il desiroit mettre au jour, que je trouvai/ tout à fait remphj de mots obscènes, qui, représentant les choses trop librement, laissaient une sale imagination dans Vesprit, capable de donner un dc'goust du Livre, et d'en blâmer justement son Auteur; j'ay crû qu'il ne serait pgs hors de propos de dire un mot icy de ce genre de Poésie, qui servira d'avis à ces jeunes poètes du siècle, lorsqu'ils s'égayeront l'esprit dans cette manière d'escrire enjouée. Quoy qu'il semble que le Burlesque soit une poésie si libre, qu'il puisse renfermer tout ce qui tombe sous le sens, il a neantmo'ins ses règles et ses bornes aussi bien que le sérieux. Toutes choses indifféremment n'entrent pas dans sa composition; le beau tour n y doit pas moins estre observé, que, dans l'autre, la tissure, le choix des mots, la rime, la césure, et tontes ces belles parties qui nous fout appeller un Poè'me accomply, quand elles s'y rencontrent. Que nos nouveaux grimpeurs du Parnasse ne nous fassent donc plus le

190 AVIS AT LECIKUR.

Burlesque si facile, puisque ce n'est pas le senliment des grands Maitres de Vart; et qu'ils ne le farcissent plus de vilanies dégoustantes capables de donner de l'horreur de leurs productions. Le Poète, sur quelque matière qu'il escrive, doit estre chaste, et tourner si agréablement ses pensées, qu'il délecte son lecteur, et ne le dégouste pas : Et comme m'a dit plusieurs fois cet excellent Ministre de la Justice * : « Les Muses, qui sont des filles chastes, doivent estre traitées avec modestie. » Et il vaudroit mieux, selon le sentiment d'.Eneas Sylvius -, que le stile d'un Poète enjoué ne fust pas si fécond et qu'il fust moins lascif: Malo Musain sterilem quam lascivam, dit ce grand homme. A propos de quoy il me souvient d'un certain Architas, qui, se trouvant un jour obligé de prononcer en vers une parole moins honneste que n'exigeoit sa modeste pudeur, aima mieux Vescrire d'un charbon contre la muraille, que d'en remplir les oreilles de ses Auditeurs. Plust à Dieu que nos folâtres^ l'imitassent! On ne verrait pas nos bibliothèques si remplies de fadaises, et nos Magistrats ne seraient pas obligez d'en défendre la lecture et de les condamner aux flammes publiques. C'est une impertinente raison à ces Auteurs, de dire qu'ils ont veu de pareilles expressions dans les livres imprimez; comme si, pour voir le mal, on estoit obligé de le suivre. Qu'ils consultent ceux qui ont excellé dans ce genre d'escrire, qui n'est en usage que depuis quelques années, et dont mesme on ne fait plus guère d estât, tant il a esté corrompu par ces nouveaux venus de la Republique poétique : Gilles Me-

* Monsieur Daubray, lieutenant-civil, {yote de VAuleur.) — Antoine d'Aubray était le frère aîné de la marquise de Brinvilliers et fut la seconde victime de cette trop célèbre empoisonneuse. Il mourut en 1671, et fut enterré dans l'église de l'Oratoire, rue Saint-Honoré. ♦

- .Cnéas Sylvius Piccoloniini, théologien, orateur, canoniste, historien, géographe, poëte, fut pape sous le nom de Pie II, mort en

•' Les poëtes erotiques se qualifiaient eux-mêmes de folâtres. Un recueil de leurs vers est intitulé : La Mme folâtre recherchée des plus beaux esprilu de ce temps (Rouen, 1605, o vol. in-24). Ce digne prélude du Parnasse salyrique (ul réimprimé plus de six fois, malgré les arrêts du Parlement contre Théophile et ses complices.

AVIS AL LECTKUl;. 19»

îiage^, Scarron-, Loret'' et /fliekjues autres de leur force, sont des hommes que l'on peut imiter. J'ay toujours profite dans la lecture de leurs Ouvrages; et si j'ay acquis quelque facilite dans mon expression, qui ne de'plaist pas aux honnestes gens, je la leur dois, après celle que j'ay reçue delà Nature. On en pourra voir quelque petit échantillon dans cette Description nàive de la ville de Paris, qui n'est pas le meilleur de mes Ouvrages, mais qui n'est pas le moins divertissant. Je ne Vay fait, selon ma coutume, que pour me délasser d'un autre sérieux, qui sert d'entret'ien aux Ames dévotes''. Ainsi doit on nieslanger ses productions, et garder dans le gay comme dans le sérieux les règles homwstes et civiles que nous enseigne la Morale. Adieu.

1 François CoUetet, en citant Gilles Ménage parmi les maitre^ de la poésie burlesque, fait sans doute allusion à quelque poëmequc ce savant illustre n'avait pas publié sous son nom. Ménage, né à Angers en 1015, mourut en 1692. 11 était plus connu par ses ouvrages d'érudition et de critique, que par ses folâtreries.

- Paul ï-carron, né en lOiO, mort en 1660, avant la publication du Trac'is de Par/s, était le tlief de l'école du Burlesque, qui ne (arda pas à disparaître avec lui.

"' Jean Loret, auteur de la Gazette burlesque qu'il publia régulièrement jusqu'à sa mort, n'était pas apprécié de son temps comme il l'est aujourd'hui, où l'on a, pour ainsi dire, découvert la finesse, la malice et la bonhomie de sa muse familière. 11 mourut assez misérable, en 1665, au moment où le Tracas de Paris venait de paraître. Voy. l'excellente édition des Gazettes de Loret, que publient MM. Ed. V. de La l'elouzc et J. Ravenel.

* 11 est probable que François Colletet veut parler de son ouvrage intitulé : Apologie d^ la solitude sacrée ou abrégé de la vie des Reclus du mont Valéritn et de Senart, et autres choses curieuses concernant celle montagne (Paris, 166-2, in-12). Au reste, François Colletet se piquait de consacrer sa muse à la religion et à la morale, comme pour expier les folâtreries poétiques de son père Guillaume, un des éditeurs du Parnasse salyiique.

■ oc

Page 1