UN SINGE SUR UNE FENESTRE
Et des laquais et des enfans.
De cinq, de dix et de quinze ans,
Qui quittent service de maistre.
Pour voir, dessus cette fenestre,
Quelque singe en page vestu.
Qui saute et leur montre son eu- :
0 siècle plaisant où nous sommes !
Voilà des femmes et des hommes!
Est-il, après ce que tu vois.
Gens plus badaux que les François? "
L'un jette à cette fine besle
Un morceau de pomme a la teste;
L'autre, une noix; l'autre, du pain,
Que subtile elle sert soudain,
' C'est-à-dire : qui ne se lassent pas d'attendre, comme des grues immobiles qu'on voit de loin se poser tantôt sur un pied et tantôt sur l'autre.
- Les singes domestiques étaient alors très-nombreux à Paris. C'est un de ces animaux, qui l'ut cause de la triste fin de l'auteur de Paris r.dhule, en jetant par la fenêtre quelques feuilles de papier sur lesquelles le poêle avait écrit des vers impies. Voy. Je Commentaire sur les Œuvres de Loileau, par Lefèvre de î^aiut- Marc, édit. de 1747.
Demeurant dans cette posture, Tant que le reste du jour dure.
Ah! si le singe estoit à moy, Je te proteste, sur ma foy, Que, sur ce Monde qui regarde, Et qui si longtemps se retarde.
Je renverserois tout à plat Mon pot de chambre de pissat, Dust-il se trouver des belistres Qui voulussent casser mes vitres; Car souvent ces amusemens Causent de petits mouvemens :
Les laquais sont battus des maistres; Là se trouvent parfois des traistres, Qui, miclosS gardent le tacef^, Et vous fouillent dans le gousset; L'escholier, qui frippe sa classe '% Est sanglé de fort bonne grâce; La servante est mise dehors, Dont elle a beaucoup de remors; Le mary, qui peste en son ame, Du retardement de sa femme, La querelle avecque raison, Quand elle vient à la maison :
Dont s'ensuit, dans une famille, Qu on a toujours quelque vétille, Un mary croyant tous les jours Qu'elle s'amusera toujours.
Voilà comme des niaiseries Engendrent mille broiiilleries.
■■ 11 eût fallu écrire : miqnelots. On appelait ainsi les gens qui affectaient une mine hypoci'ite, comme les gueux, qui, sous prétexte d'aller en pèlerinage à Saint-Michel-sur-Mer, mendiaient sur les grands chemins.
* Silence : c'est le mot latin ; du verbe lacère.
^ C'est-à-dire : qui fait l'école buissonnière.
Nous-inesmes laissons donc cela, Et tirons nos chausses de là :
Ces frippons à grandes oreilles, Qui semblent hayer aux corneilles, Lorgnent un beau clavier* d'argent. Dont seroit riche un indigent, Que cette sotte créature Porte pendant à sa ceinture ; Et déjà je suis bien trompé Si ces maraux ne Tout coupé...
La chose est vraye, ou que je meure ! Amy, la voilà pas qui pleure?
Et ne Tavois-je pas bien dit?
Elle a beau crever de dépit, Et s'essuyer les yeux d'un linge, Elle se souviendra d'un singe, Et m'assure, pour le «urplus Qu'elle n'en regardera plus :
Elle jure d'estre plus sage...
Il est temps de fermer la cage.
Quand les oyseaux sont envolez.
Ne la regardons plus au nez, Continuons nos promenades; N'écoutons plus les gasconnades De ces deux ou trois fanfarons, Qui du clavier sont les larrons, Et qui font les touchez dans l'ame Du vol qu'on a fait à la femme ; Avançons encor trente pas :
Ce chemin, que tu ne sçais pas Et qui t'offusque un peu la veuë, Traverse dedans une rue.
Tu crois avec juste raison
* Pendant ou cha'ne avec agrafe, pour porter des Hés, d^s ciseaux et autre? menus objets ou bijoux.
228 LETRACASDEPARIS.
Qu'on entre dans quelque maison* ?
Il en est, dans Paris, de mesme Qui sauvent une peine extreuie; Tous les voleurs le sçavent bien, Car voleurs n'ignorent rien.
UNE SERVANTE A QUI UNE LAP.ONNESSE A VOLE SON PAQUET ET qu'elle fait ATTENDRE A UNE PORTE".
Mais pourquoy pleure cette fille Qui nous paroist assez gentille?
« Qu'as-lu, mon enfant, à pleurer?
Et pourquoy te désespérer?
Quelqu'un t'a-t-il coupé la bourse?
(]e malheur n'a point de i^essource; Il est coùtumier à Paris Aux gens d'un estrange pais ^ : ^ A voir ta mine peu matoise, .)<î te crois une Champenoise?
— Vous l'avez deviné. Monsieur, Mais non pas mon triste malheur :
Hier, quelque argent dans ma poche, Icy j'arrivay par le Coche Et, dès qu'en ce quartier je fus Avecque deux paquets cousus.
Où j'avois mis toutes mes bardes, Je trouvay deux grandes pendardes, Que je creus des femmes de bien Qui me firent cet entretien :
* 11 y avait alors dans Taris une multitude de passages publics, d'alU'es, de détours et d'escaliers, qui communiquaient d'une rue à l'autre, à travers les maisons, comme on en voit encore quelquesuns dans les rues voisines du l'alais-Royal.
• C'est là une espèce de vol qui se reproduit encore tous les jours avec le nn-me succès.
" C'est-à-dire : de pays étranf;er.
« Hé ! bonjour, fille de Champagne !
« Vous venez donc de la campagne?
« Mon enfant, qu'il y a longtemps
« Que je connois tous vos parens !
« Comment se porte vostre père?
(( En quel estât est vostre mère?
« Vous ne me reconnoissez pas ?
« — Non, luy repondois-je tout bas.
« — Las! je le croy bien, disoit-elle.
u Qu'elle est à présent grande et belle !
<( Elle a crû d'un grand pied, depuis
>( Qu'en son village je la vis.
<( Ma pauvre enfant, que je suis aise !
'( Encor faut-il que je te baise?
>( J'ay pour toy trop de passion.
(( Tu veux une condition ?
'( Je te feray faire fortune.
'< J'en sçay depuis quatre jours une,
" Que le ciel sans doute par moy
i< A, je pense, gardé pour toy :
t( C'est une maison d'importance,
(I Un riche thresorier de France,
t< Où les pistoles à foison
K Traisnent ])ariout dans la maison.
K Si tu sçais faire la cuisine,
'( A cause de ta bonne mine,
<< Tu gagiieras peut-estre plus
•< De vingt et cinq ou trente escus,
'( Sans les profits, et sans la gresse,
« Oîi tout le monde fait la presse;
« Les cendres et les vieux souliers,
" Les vieux torchons et tabliers,
<! Les restes de pain et de viande,
<• Quelquefois encore friande,
« Que l'on revend fort bien et beau
'1 Au l)alayeur, au porteur d'eau ;
(( Item, les restes de chandelle :
(( On lait argent de tout, ma belle,
« Et puis Ton tire un gros denier
« Encor de Tanse du pannier :
« Bien souvent, à la Boucherie,
« On voit le boucher qui te prie
(( De venir acheter à lu y;
« Et c'est la coutume aujourd'huy
.. Que, pour avoir ta chalandise,
« Il n'aura pas Thumeur si grise,
« Qu'il ne te laisse en son estau
« Prendre quelque morceau de veau,
« De mouton, de bœuf, que tu donnes,
« Si tu veux, à quelques personnes
« Qu'aux environs tu connoistras,
« Ou tes parens que tu verras. »
Ce fut là le subtil langage
Que me tient cette femme d'âge.
Qui m'offrit dans sa chambre un lit.
Parce qu'il estoit déjà nuit.
Je ne puis dire les caresses, •
Les amitiez et les tendresses
Que la friponne me monstra.
Depuis qu'elle me rencontra.
Le soir, nous fismes bonne chère,
Qui pourtant ne luy cousta guère,
Car tout fut pris à mes despens.
Il y vint encor d'autres gens,
Et pour tous (le pourriez-vous croire?),
C'estoit moy qui payoit à hoire.
Car ils disoient le lendemain
Qu'ils me le rendroient pour certain.
Cependant, helas ! la maraude,
Vient de me rendre bien penaude :
Sçachez, Monsieur, qu'au point du jour
Après m'avoir bien fait la cour,
Elle m'a dit : « Ma bonne amie, Prenez vos bardes, je vous prie :
Venez-vous-en avecque moy Tout procbe la Maison du Roy, Qu on appelle autrement le Louvre, Où Ton meconnoist, où Ton m'ouvre.
Je vous placeray, sans prier.
Chez nostre riche Thresorier ; C'est dans ce grand logis qu'il loge... Paix, écoutez : j'entends l'horloge, C'est sept heures... Il est bon là :
vSur cette pierre que voilà, Auprès cette petite porte, Attendez-moy, mais que je sorte?
Je ne feray qu'aller sçavoir Si Madame est dans le dortoir.
Au pis d'aller, si je luy parle Par le moyen de maistre Charle, Son cocher, mon meilleur amy.
Pour ne rien tenter à demy, Comme je ne suis pas bien faite.
Que ma Juppé est toute défaite, Et que la vostre de couleur Me feroit vm peu plus d'honneur, Donnez-la moy, prenez la mienne Jusques à temps que je revienne?
Laissez-moy prendre vos paquets, Sans perdre de temps en caquets.
Car si Madame me demande, Si vous estes belle et grande, Si vous avez de bons habits, Sçavoir un noir et l'autre gris, De beau linge et de belles manches Pour les festes et les dimanches.
Afin de la suivre en tout lieu.
En visite, ou pour prier Dieu,
<( Je luy fera y voir sans remise « Comme vous estes fort bien mise :
« Et, suivant cela, vous verrez « Qu'aussi-tost vous la servirez, »
Moy, dans mon cœur estant bien aise, (Ah! mon Dieu, que j'estois niaise!) j'ay fait, Monsieur, tout bonnement Selon son beau commandement :
J'ay dépoiiillé, pour cette duppe *, Ma première et seconde Juppé ; J'ay mis mes bardes dans ses mains.
Pour près de cent francs que je plains - Depuis trois heures je furonne ^, Mais je ne trouve icy personne ; J'ay beau chercher et beau crier, Je n'apprens rien du Thresorier :
Chacun se rit de ma bestise; L'un m'assure que je suis prise, Et que telles gens, tous les jours, Font à tous de semblables tours ; Que cette porte en belle veuë ]\ 'aboutit que dans une rue, Et que je n'ay pas de raison De l'appeler une maisqn.
Puisque jamais ce n'en fut une, Mais bien une porte commune, Qui renferme un détour entier.
Pour traverser l'autre quartier.
Cependant, helas! que feray-je?
Et de quel costé tourneray-je?
Ce qui fait mon plus grand soucy,
' Dupe est ici dans l'acception de dupeitse. Duppe était synonyme le huppe; au ligure, vilain oiseau.
- Oue je regrette.
■■ Furunner, pour fureter, s'est corrompu en fourgonner, qu'on lit encore familièrement.
LK TRACAS DE l'AlilS.
Je ne connois personne icy,
Et voilà la plus grande perte
Que j'ay au monde encor soufferte.
On me Tavoit dit au pays,
Qu'on estoit méchant à Paris :
Mais, à part moy, je disois : Voire '!
Et je ne levoulois pas croire,
Car d'autres gens de grand renom
M'assuroient quil y fa i soit bon,
Et que le peuple estoit honneste
Depuis les pieds jusqu'à la teste ;
Mais, à présent, je connois bien..
En vérité, qu'il n'en est rien.
Qut'y 1 l'on laisseroit dans votr'ville
Pleurer tout le jour une fille,
Sans que pas un se vint offrir
Seulement de la secourir !
Il vaut mieux que je m'en retourne,
Sans que plus longtemps je m'enfourne
Dans ce lieu si plein de danger.
J'auray, de nostre Messager,
Dans son Coche une bonne place,
Et s'il me fera bien la grâce
De me nourrir jusqu'au pays,
Parce qu'il sçait bien qui je suis.
— Ayant un si bel avantiige,
Ma fiile, vous serez bien sage
Viste de vous en retourner.
Sans à Paris trop séjourner :
C'est une ville de despense,
On n'y fait pas ce que l'on pense,
Et les perdrix, en ce temps sec,
N'y tombent pas dedans le bec.
Il serait à craindre, estant belle,
* Vraiment! oui-da!
Que quelque fine maquerelle, Pour mieux vous faire trébucher, Ne vînt encor vous debauclier.
Croyez-moy, tirez vos guenilles * ?
La sotte chose que des filles !
La garde n'en vaut rien, ma foy.
Encore une fois, croyez-moy, N'attirez point, dans cette place, Autour de vous la populace:
Pour la pitié que j'ay de vous, Prenez de moy ces trente sous, Et cherchez vostre hostellerie?
C'est à faire que l'on en rie.
Vous n'estes pas seule à Paris Oui n'ait pas esté de Sainct-Pris -. x
Hé bien, toy qui perds la parole, Cette rencontre est-elle drosle ? As-tu rien veu jusqu'à présent, • Qui soit encore plus plaisant ?
Telles sont icy les finesses Des voleurs, les tours de souplesses, Qui tous les jours sur le Pont-neuf Attrappent quelque esprit tout neuf.
Ou quelque fille de village, Quiis connoissent dans le visage.
Et dont ils font une putain, Après avoir pris son butin.
Si tu ne l'avois oûy dire, Tu croirois des contes à rire jTous les discours et les projets
* On dit encore dans le même sens : tirez vof: guêtres, au lieu de : tirez vos gregnes; parce que, pour courir, on devait alors tirer ses chausses et les empêcher de tomber sur les talons.
- On di>ait proverbialement d'une personne volée, qu'elle était de Saint-Prix ou bien qu'elle se vouait à Saint-Pris.
LE TRACAS DE PARIS. 25n
Qu'on te feroit sur ces sujets :
Cependant, d'une façon gave, Tu vois que la chose est bien vraye, Puisqu' ensemble nous Tavons veu, Sans qu'aucun de nous l'ait préveu.
Mais j'entends un bruit effroyable, Et tout' ensemble pitoyable :
Ce sont des chevaux et des voix; Tournons ce coin... Ah 1 j'apperçois D'où vient ce plaisant tintamarre.
UNE POPULACE QUI CRIE. MEUSNIEH, A l" ANNEAU ! ET CE QUI EN ARRIVE '.
Ce sont Meusniers, sans dire gare, A cheval dessus leurs mulets, Qui viennent dessus vingt colets, Canons, manteaux, chemises, bottes, De faire rejaillir des crottes; Ils enragent dedans leur peau, Que l'on dît : Meusnier, à l'anneau - .' Car, malgré toutes leurs poursuites Et leurs procédures escrites, Mesme un arrest du Parlement ,
^ J'ai remarqué je ne sais plus en quelle collection du Cabinet des Estampes et vu passer dans une vente publique une estampe du dix-septième siècle, représentant l'anecdote du Meunier à l'anneau : la scène se passe sur la berge du quai de la Grève. (A. B.)
- Malgré l'origine que CoUetel attribue, sur la foi de la tradition, à ce cri que les meuniers regardaient comme une grave injure, il est probable qu'on doit y voir plutôt une allusion au cbâtimcnt que les meuniers de Paris encouraient, quand ils avaient retenu à leur profit une certaine quantité de farine sur le blé qu'on leur donnait à moudre; car ils étaient alors condamnés à la peine du pilori; or le patient, qu'on 7«7o/V(U/, se voyait exposé, en public, la tête et les mains enfermées dans une espèce d'anneau ou de caveau mobile.
236 LE TRACAS DE l'A?.! S,
Qui defendoit expressément Qa'on les appelast de la sorte, D'une voix encore plus forte .
Qu'on ne faisoit auparavant, On les appelle bien souvent.
Il faut en apprendre l'histoire, Qui seroit difficile à croire, Si tout le monde de Paris, Comme moy, ne l'avoit appris, Et n'en avoit veu la figure, Dont la mémoire encore dure, Et le souvenir durera Autant que le Monde vivra.
Un jour, un Meusnier d'importance (Je passe son nom sous silence, Car à l'histoire il ne fait rien) S'avisa de boire si bien, Et de faire si bonne chère, • Qu'on ne pouvoit pas la mieux ûiire.
. Accompagné d'autres meusniers, Et de quelques gagne-deniers, Qu'on voit tous les jours dans la Grève Se promener sans nulle trêve, Animez des vapeurs du vin; Dedans la chaleur du festin.
Regardant un anneau tout proche De ces anneaux où l'on accroche Toutes les cordes des batteaux.
Pour les asseurer sur les eaux De peur que le flot de la Seine jN'e les brise, ou ne les entraisne ; Les deux mains dessus ses roignons, Gagea contre ses compagnons, Et se donnant peut-estre au diantre.
Que, sans se crever par le ventre,
En un mot, que, sans s'estouffer, Il passeroit l'anneau de fer.
Regarde un peu quelle gageure Pour 1111 homme à grosse fresseure •?
]\ul ne crut qu'il dist tout de bon : « Gage que si? — Gage que non? »
Il ne s'en tient pas aux })aroles :
Il met bas quatre ou cinq pistoles, Et ses compagnons sans soucy Contre luy les mettent aussi.
Le gros sac-a-vin se dépoiiille, Encore une fois il se moiiillo De Bacchus le dedans du corps, Et sort en cet estât dehors.
C'estoit au temps que la Nature Souftloit dans ses doigts de froidure ; Toute/ois, on ne laissa pas, Au récit d'un si nouveau cas.
De venir, par cent et par raille.
De tous les endroits de la ville.
Dans les places on entend crier :
« Venez, venez voir un Meusnier, Dessus un des quais de la Grève, Qui, tout nu, dans un anneau crevé ! » C'estoit plaisir de voir ce corps Faire d'inutiles efforts Pour passer dans cette ceinture, (Ju'il commençoit à trouver dure.
Il entra véritablement, Mais à demy corps seulemett ; 11 s'y mit de telle manière, Qu'il ne peut avant ny arrière, Encor qu'il s'écorchast la peau, Se mouvoir dans ce dur cerceau.
Dcdaiiic, paiibt
23g LE TRACAS DE PARIS.
Cependant les cosles raflées Tout à coup deviennent enflées :
Il crevé, et, ne pouvant sortir, Il n est pas à s'en repentir.
Celuy-cy rit, Vautre soupire, L'autre ne sçait ce qu'il doit dire.
Car on voit un homme mourir.
Que l'on ne sçauroit secourir.
Déjà le cercle dans l'enflure A peine se voit, je te jure :
On fait venir un chirurgien, Qui visite et qui ne peut rien.
Car, pour sauver sa peau rayée, 11 ne s'agit pas de saignée.
Que faire en cette extrémité?
Tous les gageurs, de leur costé.
Qui voyent périr leur confrère, Ne sçavent que dire et que faire.
Tel voudroit qu'il fust dégagé, Et que l'argent qu'il a gagé Eust encore esté mis à boire, Car ils se doutent que l'histoit-e Ne parlera guère moins d'eux Que de ce pauvre souffreteux.
Enfin, comme, dans une place Où tant de monde à tas s'amasse, Il se trouve toujours quelqu'un Qui ne perd pas le sens commun, Quelqu'un de la troupe s'escrie :
« Qu'on lime ce fer et le scie !
On sauvera ce pauvre corps ^ Qui va passer au rang des morts, n A ces mots, tout le monde vole, Plus fort qu'un postillon d'Eole *,
' C'est-à-dire: uji des veiils, l'Aquilon.
LE TF.ACAS DE TARIS.
Chez le plus proche serrurier, .
Qui vient, et se met à scier, Non sans avoir beaucoup de peine Et la ceinture et la bedaine ; On oit crier le patient, Qui sent du mal a bon escient : ^ Le sang luy coule des parties, Qui par le fer sont amorlies :
Cependant il les faut couper, Pour faire le corps rechaper ; Autrement, le misérable homme S'en va faire son deinier somme, Et mourir là cruellement, S'il n'est secouru promptement; Enfin, après longues détresses, Grand froid qui luy geloit les fesses (Car, IS'ota, qu il estoit tout nu), 11 sortit du cerceau, tout dru; Et dans un lit, sans rien obmettre, Il fallut aussi-tost le mettre, Et panser, et le rechauffer, De la meurtrissure du fer.
Depuis, le peuple, «dans la rue, A crier tous les jours se tuë :
}\eumier, à i^ anneau, à l'anneau!
Quoique, par un arrest nouveau, 11 soit fait défenses expresses De leur faire telles caresses.
De grands malheurs, par cy, par là.
Sont arrivez de tout cela, Car les Meusniers, dans leur colère, Jotioient tous les jours à pis faire : Dès qu'un enfant les appelloit, Monsieur le Meusnier le sangloit; Puis se sauvoit de rue en ruëj
240 LE TRACAS DE l'ÂUIS.
En courant a bride abbatiië.
Le père de l'enfant sanglé Sortoit assez souvent, troublé, Et sa femme, toute en furie, En vouloit faire boucherie.
Tel qui passoit, dans son ennuv , Elle s'albit jetter sur luy, Puis, à Taide du voisinage, Luy déchiroit tout le visage, Et le rendoit, dans cet estrif*, Quelquefois bien plus mort que vif; On jettoit leurs sacs de farine, On lavoit leur teste d'urine, On deracinoit les pavez.
Pour les faire cheoi.r sur le nez; On leur jettoit pierres et boue; Les crocheteurs faisoient la moue; Bref, il n'estoit grand ny petit, Qui tous les jours mal ne leur fît.
Eux aussi, par juste vengeance, Faisoient souvent jeûner la panse, Retenoient d'un esprit malin La farine un mois au moulin ; Ou prenoient la double mesure.
Pour payement de leur mouture.
Celuy-cy s'excusoit souvent Qu'il ne faisoit pas assez vent; Et cet autre, en faisant grimace.
Que la rivière estoit trop basse :
Si bien, si l'on avoit du pain, Ce n'estoit qu'en baisant la main, Et Ton crioit déjà famine.
Faute d'avoir de la farine.
Pour finir tous ces accidens,
' Coiiiljat, lullc.
LE TRACAS DE PARIS. "^il
Nos Conseillers et Piesidens, Renouvellerent leurs défenses Contre de telles insolences ; Et ce n est plus que rarement Que Ton leur fait ce compliment, Dont mesme ils ne font })lus que rire, Quand on s'avise de leur dire, Car le temps, qui met tout à bout, Leur a bien fait oublier tout.
C'estoit donc cela tout à l'heure Que Ton crioit à la malheure, Et ce qui m'a donné sujet De te faire un si long projet De celte histoire assez plaisante, Dont j'ay contenté ton attente.
Mais cependant nous cajolons ', Sans regarder où nous allons ; Retournons par cette autre rue.
J'apperçoy, dans cette avenue...
UN 1N>'0CENT ^ A QUI ON JETTE DES flEIlRtî-.
Un Innocent, suivy d'enfan<.
Que je connois depuis dix ans :
Celuy-cy le charge de boue, Et cet autre le couche en joue, Luy jettant des pierres au dos, Dont se repentiront ces sots ; Car, s'il luy prend un coup envie
' Cajoler, quoique synonyme de causer, se prenait aussi dans le sens de : bafjnenauder.
* Pauvre d'ospril, fou. 11 est remarquable que les lous, qui éUjicnl chez les anciens un objet de respect presque rclij:icux, ne trouvaient que mépris et cruauté de la part du peuple chrétien, quoique Jésus eût dit dans son Évan^'ile : « Bienheureux les pauvres d'esprit, parce qu'ils verront Dieu ! »
Hl LE TRACAS DE PARIS,
(Y deust-il exposer sa vie) De courir et fondre sur eux, Tu verras des gens bien peureux.
Admire aussi ce pauvre hère, Ce pauvre fou, que veut-il faire D'un si grand nombre de haillons?
Il n est guenille et guenillons Que de rue en rue il n'amasse, Et ne foure dans sa besace.
N'as-tu point pitié de le voir, Depuis le matin jusqu'au soir, Ramasser mille vilenies, Et, poussé de folles manies, Mordre la terre à belles dents ; Courir après ces impudens, Qui n'ont point d'autres exercices Qu'a luy faire mille malices?
Je t'asseure que je le plains, Et les peuples sont inhumains.
De souffrir ainsi qu'on maltraite Ceux dont la teste est si mal faite ; Doit-on pas, pour mille raisons, Les mettre aux Petites Maisons ^?
Puisque c'est une sotte veuë De voir un fou dans une rue, Il en arrive des malheurs Qui causent quelquefois des pleurs ; Car, quelque mal qu'il puisse faire, Il le faut souffrir et s'en taire, Ou bien, l'on dit, parmi les gueux, Que vous estes aussi fou qu'eux.
* Voyez, dans Paris ridicule, le n° cxxx avec les noies. Uuoiquc l'hôpital àc^ Peliles-JIaisons, fondé à la fin du quinzième siècle pour les vénérien?, eut été depuis attribué aux fous, on n'enfermait que le.> furieux et on laissait errer les autres, dans les ^ue^, où ils avaient à souffrir toutes sortes de mauvais traitements»
LE TRACAS DE PAR I s. 245
Cependant un homme qui passe.
Quand le peuple brutal s'amasse.
Et qui va resvant, le museau
Enveloppé dans son manteau,
Pourra-il souffrir, je vous prie,
Qu'un fou, poussé par sa manie,
Prenant Sainct Pierre pour Sainct Paul,
Se vienne jetter à son col;
Que, de ses mains, dont il palroiiille,
Il le tiraille ou le barboiiille,
Et luy jette, si vous voulez,
Quelque placard de boue au nez?
Certes, il est bien difficile,
Quand on seroit le plus docile ;
Et cependant ces petits tours
Arrivent presque tous les jours.
.Pay veu de ces folles bouruës,.
Chanter injures, dans les rues,
A des gens de condition,
Les suivre, dans leur passion,
Et par de ridicules contes
Leur faire essuyer mille hontes,
On n'estpas toujours en humeur
De vivre parrny la rumeur :
On peste, et quelquefois on gronde
De voir amasser tant de monde,
Et d'avoir pour Laquais un foux
Qui narguera derrière vous.
Fera grimasses et postures,
Et vous chantera mille injures.
Est- il plus vray le Paradis,
Qu'il est vray ce que je te dis?
Ne voilà-t-il pas sa folie
Qui le prend et qui le deslie?
Il ne tient à fer ni à clou.
Et se deust-il rompre le cou,
2i4 LE TRACAS DE PARIS.
Il court après cette jeunesse, Qu'à son tour, de bon cœur, il fesse; Et, s'il faut que de ces enfans Les pères, qui sont les fendans, Apperçoivent ce qui se passe (Car déjà le njonde s'amasse), Sans doute que des deux costez On verra quelques coups portez.
Retirons-nous de ces tumultes ; Je ne puis souffrir les insultes, Et n'aime, quand il est besoin, A les regarder que de loin, Si ce n'est, je veux bien le dire , Quand c'est quelque cbose pour rire.
Puisque dans cette extrémité L'on ne craint point d'estre frotté. 11 faut songer à la retraite :
La course est plus qu'à demy faite; Nous sommes las également D'avoir marché si longuement ; La nuit estend ses sombres voiles, Et le ciel fait voir les estoiles.
N'importe, on ne se peut quitter, Quand d'ensemble on vient trotter, Et si tu m'en crois, camarade.
Nous irons faire une algarade A quelque bouteille de vin, '
* Ce cabaret était déjà célèbre au seizième siècle; l'Écolier limosin, de Pantagruel (liv. II, ch. vi), dit : « ^'ous cauponisons es tabernes méritoires de la Pomme de Pin, du Caste), de la Magdelaine et de la îlul'e, belles spatules vervecines, perforaminées de petrosil. >>
Droit dedans la Pomme de Pin :
Après cette juste débauche, Sans balancer, à droit, à gauche, El sans tomber le nez devant, Nous ferons comme auparavant ; J'entens qu'en cette nuit si belle Nous irons battre la semelle, Et voir ce qui se fait, sans fruit, Dedans Paris, toute la nuit.
Tu verras des choses estranges ; Puis, on ne craint gueres les fanges.
Car, en ce temps du mois d'août, 11 fait sec et fort beau partout.
Doublons le pas, je t'en sup^ilie :
Je sens ma gorge si remplie De la poussière et du grand air, Que je ne sçaurois plus parler.
Nous y voilà sans nulle peine ; Je commence à reprendre haleine.
« Du vin, Jacques, mais sans gauchir, Et de Peau, pour le rafraischir?
Au bon Trou, si tu m'en veux croire, Ou bien tu n'auras rien pour boire?
Qu'as-tu que nous puissions manger?
11 n'est pas besoin de songer; J'ai veu là bas dessus la table Un chapon assez raisonnable :
S'il est bon, c'est ce que je veux.
Car nous ne sommes que nous deux.
Es-tu revenu? Marche, vole.
Et me connois à ma parole. »
Amy, ce petit Cabinet, Pour estre à Taise, est notre fait.
J'aime ces lieux, où l'on peut estre Sans se faire si fort connoistre, Où libre on peut, sans estre veu,
Palier de tout, quand on a beu.
« Bon, voicy ce chapon ! Appro(;he;
Va lui donner vingt tours de broche?
Il est bien tendre asseurément ;
Est-il lardé tout fraischement?
One je sente un peu son derrière?
Garçon, accorde à ma prière
l)'y mettre du poivre et du sel,
Et tu mériteras le ciel? »
Cependant, Amy, que j'estime,
Je ne crois pas commettre un crime,
Si, plus sec qu'un pendu d'Esté,
Je bois d'abord h ta santé.
Tu sçais bien que je te respecte,
Mais c'est qu'il faut que je m'humecte.
Le vin est parfaitement bon :
Il faut la tranche <lu jambon.
Afin que nous fassions ripaille,
Pendant qu'on cuit nostre volaille.