LES F.MDAP.P.AS DE PARI
Tout conspire à la fois à troubler mon repos ; Et je me plains ici du moindre de mes maux, Car à peine les coqs, commençant leur ramage, Auront de cris aigus frappé le voisinage *, Qu'un affreux Serrurier, laborieux Vulcain, Qu éveillera bien-tost Tardcnte soif du gain-, Avec un fer maudit, qu'à grand bruit il appreste, De cent coups de marteau me va fendre la teste, J'entens déjà partout les cbarettes courir, Les massons travailler, les boutiques s'ouvrir : Tandis que dans les airs mille cloches émues. D'un funèbre concert font retentir les nues, Et, se meslant au bruit de la gresle et des vents, Pour honorer les morts, font mourir les vivans.
Encor, je benirois. la Bonté souveraine,
Si le Ciel à ces maux avoit borné ma peine.
Mais, si seul en mon lit je peste avec raison,
C'est encor pis vingt fois en quittant la maison.
En quelque endroit que j'aille, il faut fendre la presse''
D'un peuple d'importuns qui fourmillent sans cesse :
L'un me heurte d'un ais, dont je suis tout froissé ;
Je vois d'un autre coup mon chapeau renversé.
en 1650, mort à Paris eu 1680, a composé des ouvrages on ver et en prose, tombés depuis dans un juste oubli. * Imitation de Martial, liv. IX, épig. lxix :
\ondum cristati rupere silenlia galli :
Murmure jam saevo verberibusque lonas;
Tum grave percussis incudibus aéra résultant, etc.
- Dans toutes les éditions publiées du vivant de l'auteur, il
avait :
Qu'un affreux Serrurier, que le ciel en courroux, A fai pour rnes péchez trop voi>5in de chez nous.
"* Imitation de Juvénal, sat. m :
Nobis properantibus obstal Unda prior, magno populus preinit agmine lunihos, Qui sequitur : feril hic cubilo, feril assere dno Aller : at hic tignum capiti incufit.
Là, d "un enterrement la funèbre ordonnance \ D'un pas lugubre et lent, vers l'église s'avance; Et, plus loin, des laquais, Tun l'autre s'agaçans, Font aboyer les chiens, et jurer les passans. Des paveurs, en ce lieu, me bouchent le passage. Là, je trouve une croix de funeste présage-. Et des couvreurs, grimpez au toit d'une maison. En font pleuvoir l'ardoise et la tuile a foison. L'a, sur une charetle une povitre branlante ^ Vient menaçant de loin la foule qu'elle augmente : Six dievaux, attelez à ce fardeau pesant. Ont peine à l'émouvoir sur le pavé glissant; D'mi carosse en tournant il accroche une roue, Et du choc le renverse en un grand tas de boue, Quand un autre à l'instant, s' efforçant de passer. Dans le mesme embarras se vient embarrasser. Vingt ca rosses, bien-tost arrivant à la file, Y sont en moins de rien suivis de plus de mille : Et, pour surcroist de maux, un sort malencontreux Conduit en cet endroit un grand troupeau de bœufs, riiacun prétend passer : l'un mugit, l'autre jure. Des mulets en sonnant augmentent le murmure : Aussi-tost cent chevaux, dans la foule appelez, De l'embarras qui croist ferment les défilez,
* Imitation d'Horace, liv. II, épît. ii :
Tristia robustis luctantur funera plaustris.
' « C'est uue chose que dans tout Paris et pueri sciunt, dit Boileau dans une lettre à Brossette, que les couvreurs, quand ils sont sur le toit d'une maison, laissent- pendre du haut de cette maison une croix de latte, pour avertir les passans de prendre <;arde à eux et de passer vite; qu'il y en a quelquefois des cinq ou six dans une même rue, et que cela n'empêche pas qu'il n'y ait souvent des gens blessez. »
^ Imitation de Juvénal, sat. ni :
. . . Modo longa coruscat Sarrato venienlc, abies, atque altéra pinuni flanstra vehunl, iiutant alte populoqiie minanlu! .
29i LES EMBARRAS DE PARIS.
Et par tout des passans enchaînant les brigades, Au milieu de la paix font voir les barricades '. On n'entend que des cris poussez confusément : Dieu, pour s'y faire ouïr, tonneroit vainement. Moi donc, qui dois souvent en certain lieu me rendre, Le jour déjà baissant et qui suis las d'attendre, Ne sachant plus tantost à quel Saint me vouer, Je me mets au hazard de me faire rouër. Je saute vingt ruisseaux, j'esquive, je me pousse : Guenaud sur son cheval eu passant m'éclabousse-, Et n osant plus paroistre en Testât où je suis, •■
Sans songer où je vais, je me sauve où je puis; Tandis que dans un coin, en grondant, je m'essuie, Souvent, pour m'achever, il survient une pluie. On diroit que le Ciel, qui se fond tout en eau, Veuille inonder ces Heux d'un déluge nouveau. Pour traverser la rue, au milieu de l'orage. Un ais sur deux pavez forme un étroit passage : Le plus hardi laquais n'y marche qu'en tremblant : 11 faut pourtant passer sur ce pont chancelant, Et les nombreux torrents qui tombent des goutieres, Giossissant les ruisseaux, en ont fait des rivières. J'y passe en trébuchant, mais, malgré l'embarras, La frayeur de la nuit précipite mes pas.
Car, si-tost que du soir les ombres pacifiques ^
* Allusion aux barncades de Paris, en août 1648, qui furent le commencement de la Fronde. Ces quatre dernier? vers ne se trouvaient pas dans la première édition publiée en 1G66.
- Guenaud, médecin de la reine, mort en 16G7, était un des plus zélés partisans de l'antimoine. « On le voyoit souvent à cheval sur le pavé de Paris, dit Brosselte, et l'on disoit ordinairement : Guenaud et sou cheval. »
' Imitation de Juvénal, sat. m :
. . . Xam qui spoiiet te -Non deerit : clausis domibus, postquam omnis ubique F.xa calenalie siluit compafjo tabernie, lulerduin et ferro subitus grassator agit rem, etc.
D'un double cadenas font fermer les boutiques;
Que, retiré cbez lui, le paisible marchand
Va revoir ses billets, et compter son argent ;
Que dans le Marché-neuf * tout est calme et tranquille,
Les voleurs à l'instant s'emparent de la ville ^.
Le bois le plus funeste et le moins fréquenté
Est, au prix de Paris, un lieu de seureté.
Malheur donc à celui qu'une affaire impreveuë
Engage un peu trop tard au détour d'une rue;
Bien-tost quatre bandits lui serraîit les costez :
« Là bourse! » Il faut se rendre; ou bien, non, résistez,
Afin que vostre mort, de tragique mémoire,
Des massacres fameux aille grossir Thistoire.
Pour moi, fermant ma porte, et cédant au sommeil ^,
Tous les jours je me couche avecque le Soleil.
Mais en ma chambre à peine ai-je éteint la lumière,
Qu'il ne m'est plus permis de fermer la paupière.
Des filous effrontez, d'un coup de pistolet.
Ebranlent ma fenestre et percent mon volet.
J'entens crier ])artout : « Au meurtre ! on m'assassine ! »
Ou : (( Le feu vient de prendre à la maison voisine'. »
Tremblant, et demi mort, je me levé à ce bruit,
Et souvent sans pourpoint*, je cours toute la nuit,
Car le feu, dont la flàme en ondes se déploie,
* Entre le pont Saint-Michel et le Petit-Pont, près de l'IIôtel-Dieu.
- « Les désordres que les voleurs commettoient dans Paris, dit Brossetle, et le danger qu'il y avoit à se trouver dans les rues pendant la nuit, sont décrits ici fort naïvement. En 1667, le Roi pourvut à la sûreté publique par l'établissement des lanternes, par le redoublement du Guet et de la Garde, par un règlement sur le port d'arme^ et contre les gens sans aveu, et par plusieurs autres sages ordonnances, dont l'exécution fut confiée à M. de La Reynie, lieutenant général de police. En peu de temps, la sûreté fut rétablie dans Paris. >
'' Il y a dans les premières éditions :
Pour moi qu "une ombre étonne, accablé de sommeil...
^ Brossette dit que « tout le monde en te temps-là portoit des pourpoints. »
290 LKS EMBAHKAS DE PARIS.
Fait de notre quartier une seconde Troie ;
Où maint Grec affamé, maint avide Argien,
Au travers des charbons, va piller le Troyen*.
Enfin, sous mille crocs la maison abysmée
Entraîne aussi le feu qui se perd en fumée.
Je me retire donc, encor pasle d'effroi :
Mais le jour est venu, quand je rentre chez moi.
Je fais pour reposer un effort inutile :
Ce n'est qu à prix d'argent qu'on dort en cette ville*.
Il faudroit, dans l'enclc^ d'un vaste logement,
Avoir loin de la rue un autre appartement.
Paris est pour un riche un pays de Cocagne^ : Sans sortir de la ville, il trouve la campagne : Il peut dans son jardin, tout peuplé d'arbres verds, Receler le printemps au miheu des hyvers, Et foulant le parfum de ses plantes fleuries, Aller entretenir ses douces rêveries.
Mais, moi, grâce au Destin, qui n'ai ni feu ni lieu*. Je me loge où je puis, et comme il plaist à Dieu.
* Allusion au sac de Troie; voy. le second livre de Y Enéide, de Virgile.
* Imitation de Juvénal, sat. m :
Magnis opibus dormitur in urbe.
^ Le savant Huet, évêque d'Âvranches, dit que cocagne vient de gogaille: pays de goyaille, et, par corruption, pays de Cocagne; gogaille vient de gogiie, espèce de farce ou de saupiquet. Brossette rapporte qu'en Italie, sur la route de Rome à Lorette, il y a une petite contrée qu'on nomme Cucagm, dont la situation est trèsagréable et le territoire très-fertile; il pense que ce pourrait être là l'origine du pays de Cocagne.
* « Quand l'auteur composa cette satire, dit Brossette, il éloit logé dans la Cour du Palais, chez son frère aîné, Jérôme Poileau. Sd chambre étoit au-dessuS*du grenier, dans une espèce de guérite, au cinquième étage. »
QUE l'on ENTEXD JOUR.'SEI.LEMEXT