‹ Paris ridicule et burlesque au dix-septième siècle (volume 4)Chapitre 115 sur 161 · UNE POPULACE QUI CRIE : MEUSNIER, A L'ANNEAU! ET CE QUI EN ARRIVE · texte numérisé non relu

UNE POPULACE QUI CRIE : MEUSNIER, A L'ANNEAU! ET CE QUI EN ARRIVE

Ce sont Meusniers, sans dire gare,

A cheval dessus leurs mulets,

Qui viennent dessus vingt colets,

Canons, manteaux, chemises, bottes,

De faire rejaillir des crottes ;

Ils enragent dedans leur peau,

Que Ton dist : Meusnier, à Vanneau 2 !

1 J'ai remarqué je ne sais plus en quelle collection du Cabinet des Estampes et vu passer dans une vente publique une estampe du dix-septième siècle, représentant l'anecdote du Meunier à l'anneau: la scène se passe sur la berge" du quai de la Grève. (A. B»)

3 Malgré l'origine que Colletet attribue, sur la foi de la tradition, à ce cri que les meuniers regardaient comme une grave injure, il est probable qu'on doit y voir plutôt une allusion au châtiment que les meuniers de Paris encouraient

Car, malgré toutes leurs poursuites Et leurs procédures escrites, Mesme un arrest du Parlement Qui defendoit expressément Qu'on les appelast de la sorte, D une voix encore plus forte Qu'on ne faisoit auparavant, On les appelle bien souvent.

Il faut en apprendre l'histoire, Qui seroit difficile à croire, Si tout le monde de Paris, Comme moy, ne l'avoit appris, Et n'en avoit veu la figure, Dont la mémoire encore dure, Et le souvenir durera Autant que le Monde vivra.

Un jour, un Meusnier d'importance

(Je passe son nom sous silence,

Car à l'histoire il ne fait rien)

S'avisa de boire si bien,

Et de faire si bonne chère.

Qu'on ne pouvoit pas la mieux faire.

Accompagné d'autres meusniers,

Et de quelques gagne-deniers,

Qu'on voit tous les jours dans la Grève

Se promener sans nulle trêve,

Animez des vapeurs du vin ;

quand ils avaient retenu à leur profit une certaine quantité de farine sur le blé qu'on leur donnait à moudre; car ils étaient alors condamnés à la peine du pilori; or le patient qu'on piloriait se voyait exposé, en public, la tête et les mains enfermées dans une espèce d'anneau ou de carcan mobile.

Dedans la chaleur du festin, Regardant un anneau tout proche De ces anneaux où Ton accroche Toutes les cordes des batte aux, Pour les asseurer sur les eaux De peur que le flot de la Seine Ne les brise, ou ne les entraisne ; Les deux mains dessus ses roignons, Gagea contre ses compagnons, Et se donnant peut-estre au diantre, Que, sans se crever par le ventre, En un mot, que, sans s'estouffer, Il passeroit l'anneau de fer.

Regarde un peu quelle gageure Pour un homme à grosse fresseure 1 ?

Nul ne crut qu'il dist tout de bon :

« Gage que si? — Gage que non ? »

Il ne s'en tient pas aux paroles :

I) met bas quatre ou cinq pistoles, Et ses compagnons sans soucy Contre luy les mettent aussi.

Le gros sac-à-vin se dépouille, Encore une fois il se mouille De Bacchus le dedans du corps, Et sort en cet estât dehors.

C'estoit au temps que la Nature Souffloit dans ses doigts de froidure ; Toutefois, on ne laissa pas, Au récit d'un si nouveau cas, De venir par cent et par mille,

1 Bedaine, panse.

De tous les endroits de Ja ville. Dans les places on entend crier :

« Venez, venez voir un Meusnier, Dessus un des quais de la Grève, Qui, tout nu, dans un anneau crevé 1 »

C'estoit plaisir de voir ce corps Faire d'inutiles efforts Pour passer dans cette ceinture, Qu'il commençoit à trouver dure.

Il entra véritablement, Mais à demy corps seulement ; Il s'y mit de telle manière, Qu'il ne peut avant ny arrière, Encor qu'il s'écorchast la peau, Se mouvoir dans ce dur cerceau.

Cependant les costes raflées Tout à coup deviennent enflées :

11 crevé, et, ne pouvant sortir, Il n'est pas à s'en repentir.

Celuy-cy rit, l'autre soupire.

L'autre ne sait ce qu'il doit dire, Car on voit un homme mourir, Que Ton ne scauroit secourir.

Déjà le cercle dans l'enflure A peine se voit, je te jure :

On fait venir un chirurgien, Qui visite et qui ne peut rien, Car, pour sauver sa peau rayée, Il ne s'agit pas de saignée.

Que faire en cette extrémité?

Tous les gageurs, de leur costé, Qui voyent périr leur confrère, Ne sçavent que dire et que faire.

Tel voudroit qu'il fust dégagé, Et que l'argent qu'il a gagé Eust encore esté mis à boire, Car ils se doutent que l'histoire Ne parlera guère moins d'eux Que de ce pauvre souffreteux.

Enfin, comme, dans une place Où tant de monde à tas s'amasse, Il se trouve toujours quelqu'un Qui ne perd pas le sens commun, Quelqu'un de la troupe s'escrie :

« Qu'on lime ce fer et le scie ?

On sauvera ce pauvre corps, Qui va passer au rang des morts. »

A ces mots tout le monde vole, Plus fort qu'un postillon d'Eole 1 Chez le plus proche serrurier, Qui vient et se met à scier, Non sans avoir beaucoup de peine, Et la ceinture et la bedaine ; On oit crier le patient, Qui sent du mal à bon escient ; Le sang luy coule des parties, Qui par le fer sont amorties :

Cependant il les faut couper, Pour faire le corps rechaper; Autrement, le misérable homme S'en va faire son dernier somme, Et mourir là cruellement, S'il n'est secouru promptement; Enfin, après longues détresses,

r/est-à-dire : un des vents, l'Aquilon,

Grand froid qui luy geloit les fesses (Car, nota, qu'il estoit tout nu), 11 sortit du cerceau, tout dru ; Et dans un lit, sans rien obmettre, Il fallut aussi-tost le mettre, Et panser, et le rechauffer, De la meurtrissure du fer.

Depuis, le peuple, dans la rue,

A crier tous les jours se tuë :

Meusnier, à Vanneau, à Vanneau I

Quoique, par un arrest nouveau,

Il soit fait défenses expresses

De leur faire telles caresses.

De grands malheurs, par cy, par là,

Sont arrivez de tout cela,

Car les Meusniers, dans leur colère,

Joiïoient tous les jours à pis faire :

Dès qu'un enfant les appelloit ,

Monsieur le Meusnier le sangloit ;

Puis se sauvoit de rue en rue,

En courant à bride abbattuë.

Le père de l'enfant sanglé

Sortoit assez souvent, troublé,

Et sa femme, toute en furie,

En vouloit faire boucherie.

Tel qui passoit, dans son ennuy,

Elle s'alloit jetter sur luy,

Puis, à l'aide du voisinage,

Luy déchiroit tout le visage,

Et le rendoit, dans cet estrif A

1 Combat, lutte.

Quelquefois bien plus mort que vif; Onjettoit leurs sacs de farine, On lavoit leur teste d'urine, On deracinoit les payez, Pour les faire cheoir sur le nez; On leur jettoit pierres et boue ; Les crocheteurs faisoient la moue ; Bref, il n'estoit grand ny petit, Qui tous- les jours mal ne leur fit.

Eux aussi, par juste vengeance, Faisoient souvent jeûner la panse, Retenoient d'un esprit malin La farine un mois au moulin ; Ou prenoient la double mesure.

Pour payement de leur mouture , Celuy-cy s'excusoit souvent Qu'il ne faisoit pas assez vent ; Et cet autre, en faisant grimace, Que la rivière estoit trop basse :

Si .bien, si Ton avoit du pain", Ce n'estoit qu'en baisant la main, Et Ton crioit déjà famine, Faute d'avoir de la farine.

Pour finir tous ces accidens, Nos Conseillers et Presidens, Renouvellerent leurs défenses Contre de telles insolences ; Et ce n'est plus que rarement Que l'on leur fait ce compliment, Dont mesme ils ne font plus que rire, Quand on s'avise de leur dire, Car le temps, qui.met tout à bout, Leur a bien fait oublier tout.

C'estoit donc cela tout à l'heure Que Ton crioit à la malheure, Et ce qui m'a donné sujet De te faire un si long projet De cette histoire assez plaisante, Dont j'ay contenté ton attente.

Mais cependant nous cajolons *, Sans regarder où nous allons ;' Retournons par cette autre rue. .

J'apperçoy, dans cette avenue...

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