UN INNOCENT 2 A QUI ON JETTE DES PIERRES
Un Innocent, suivy d'enfans, Que je connois depuis dix ans :
Celuy-cy le charge de boue, Et cet autre le couche en joue, Luy jettant de pierres au dos, Dont se repentiront ces sots ; Car, s'il luy prend un coup envie (Y deust-il exposer sa vie) De courir et fondre sur eux, Tu verras des gens bien peureux.
Admire aussi ce pauvre hère, Ce pauvre fou, que veut-il faire D'un si grand nombre de haillons?
1 Cajoler, quoique synonyme de causer, se prenait dans le sens de baguenauder.
2 Pauvre d'esprit, fou. Il est à remarquer que les fous, qui étaient chez les anciens un objet de respect presque religieux, ne trouvaient que mépris et cruauté de la part du peuple chrétien, quoique Jésus eût dit dans son Évangile: « Bien heureux les pauvres d'esprit, parce qu'ils verront Dieu ! »
Il n'est guenille et guenillons Que de rue en rue il n'amasse, Et ne foure dans sa besace.
N'as-tu point pitié de le voir, Depuis le matin jusqu'au soir, Ramasser mille vilenies, Et, poussé de folles manies, Mordre la terre à belles dents ; Courir après ces impudens, jQui n'ont point d'autres exercices 'Qu'à luy faire mille malices 1 Je t'asseure que je le plains, Et les peuples sont inhumains, De souffrir ainsi qu'on maltraite Ceux dont la teste est si mal faite ; Doit-on pas, pour mille raisons, Les mettre aux Petites Maisons 1 ?
Puisque c'est une sotte veuë De voir un fou dans une rue, Il en arrive des malheurs Oui causent quelquefois des pleurs ; Car, quelque mal qu'il puisse faire, Il le faut souffrir et s'en taire, Ou bien, l'on dit, parmi les gueux, Que vous estes aussi fou qu'eux.
Cependant un homme qui passe, Quand le peuple brutal s'amasse, Et qui va resvant, le museau
i Voyez, dans Paris ridicule, le n* cxxx avec les notes. Quoique l'hôpital des Petites-Maisons, fondé à la fin du quinzième siècle pour les vénériens, eût été attribué aux fous, on n'enfermait que les furieux et on laissait errer les autres dans les rues, où ils avaient à souffrir toutes sortes de mauvais traitements.
Enveloppé dans son manteau, Pourra-t-il souffrir, je tous prie, Qu'un fou, poussé par sa manie, Prenant Sainct Pierre pour Sainct Paul, Se Tienne jeter à son col; Que de ses mains, dont il patrouille, Il le tiraille ou le barbouille, Et luy jette, si tous Toulez, Quelque placard de boue au nez ?
Certes , il est bien difficile, Quand on seroit le plus docile ; Et cependant ces petits tours Arment presque tous les jours.
J'ay veu de ces folles bouruës, Chanter injures, dans les rues, A des gens de condition, Les suivre, dans leur passion, Et par de ridicules contes Leur faire essuyer mille hontes ; On n'est pas toujours en humeur De Thrre parmy la rumeur :
On peste, et quelquefois on gronde De Toir amasser tant de monde, ' Et d'avoir pour Laquais un foux Qui narguera derrière vous, Fera grimasses et postures,
, Et tous chantera mille injures.
" Est-il plus Tray le Paradis, Qu'il est Tray ce que je te dis?
Ne voilà-t-il pas sa folie Oui le prend et qui le deslie ?
Il ne tient à fer ni à clou, Et se deust-il rompre le cou,
Il court après cette jeunesse, Qu'à son tour, de bon cœur, il fesse ; Et, s'il faut que de ces enfans Les pères, qui sont les fendans, Àpperçoivent ce qui se passe (Car déjà le monde s'amasse), Sans doute que des deux costez On yerra quelques coups portez.
Retirons-nous de ces tumultes ; Je ne puis souffrir les insultes, Et n'aime, quand il est besoin, A les regarder que de loin, Si ce n'est, je yeux bien le dire, .
Quand c'est quelque chose pour rire.
Puisque dan3 cette extrémité L'on ne craint point d'estre frotté.
Il faut songer à la retraite :
La course est plus qu'à demy faite ; Nous sommes las également D'avoir marché si longuement ; La nuit estend ses sombres voiles, Et le Ciel fait voir les estoiles.
LA PdMME DE PIN 1 SUR LE PONt NOSTRE-DABÉE.
N'importe, on ne peut se quitter, Quand d'ensemble on vient trotter, Et si tu m'en crois, camarade,
1 Ce cabaret était déjà célèbre au seizième siècle ; 1'Écolief limosin, de Pantagruel (liv. li; ch. vi), dit: « Nous cauponisons
Nous irons faire une algarade A quelque bouteille de vin, Droit dedans la Pomme de Pin:
Après cette juste débauche, Sans balancer, à droit, à gauche, Et sans tomber le nez devant, Nous ferons comme auparavant ; J'entens qu'en cette nuit si belle Nous irons battre la semelle, Et voir ce qui se fait, sans fruit, Dedans Paris toute la nuit.
Tu verras des choses estranges ; Puis, on ne craint gueres les fanges, Car, en ce temps du mois d'août, Il fait ?ec et fort beau partout. Doublons le pas, je t'en supplie :
Je sens ma gorge si remplie De la poussière et du grand air, Que je ne sçaurois plus parler.
Nous y voilà sans nulle peine ; Je commence à reprendre haleine.
« Du vin, Jacques, mais sans gauchir, Et de l'eau, pour le rafraischir ?
Au bon Trou, si tu m'en veux croire, Ou bien tu n'auras rien pour boire ?
Qu'as-tu que nous puissions manger ?
11 n'est pas besoin de songer ; J'ai veu là bas dessus la table Un chapon assez raisonnable :
S'il est bon, c'est ce que je veux,
es tabemes méritoires de la Pomme de Pin, du Castel, de la Magdelaine et de la Mulle, belles spatules vervecines, perforaminées de petrosil. »
Car nous ne sommes que nous deux.
Est-tu revenu? Marche, vole,
Et me connois à ma parole. »
Amy, ce petit Cabinet,
Pour estre à Taise, est notre fait.
J'aime ces lieux, où Ton peut estre
Sans se faire si fort connoistrc,
Où libre on peut, sans estre veu,
Parler de tout, quand on a beu.
« Bon, voicy ce chapon ! Approche ;
Va lui donner vingt tours de broche ?
Il est bien tendre asseurement ;
Est-il lardé tout fraischement?
Que je sente un peu son derrière?
Garçon, accorde à ma prière
D'y mettre du poivre et du sel,
Et tu mériteras le ciel ! »
Cependant, Amy, que j'estime,
Je ne crois pas commettre un crime,
Si, plus sec qu'un pendu d'Esté,
Je bois d'abord à ta santé.
Tu sçais bien que je te respecte,
Mais c'est qu'il faut que je m'humecte.
Le vin est parfaitement bon :
Il faut la tranche du jambon,
Afin que nous fassions ripaille,
Pendant qu'on cuit nostre volaille.