‹ Paris ridicule et burlesque au dix-septième siècle (volume 4)Chapitre 121 sur 161 · UN MAUVAIS LIEU QUE L'ON FAIT SAUTER · texte numérisé non relu

UN MAUVAIS LIEU QUE L'ON FAIT SAUTER

Continuons nostre voyage Vers un pays assez sauvage, J'entends la Butte de Saint-Roch, Où nous trouverons quelque escroc :

Mais d'où viennent tant de chandelles,

1 La prostitution publique, étant seulement tolérée par l'usage et prohibée par les lois, ne rencontrait alors aucune espèce de protection de la part des gens de police. Voyez, sur ces monstrueuses violences, qu'on appelait sauter un

o , les Mémoires curieux sur l'histoire des mœurs et de la

prostitution en France au dix-septième siècle, par Pierre Dufour.

Dedans Tune de ces ruelles 1 ?

Quel tintamarre! quel sabat!

Et comme diantre Ton s'y bat !

Ou de loin ma veuë est trompée, Ou je croy voir tirer l'espée A trente ou quarante bretteurs, Toujours du desordre amateurs.

Sçachons, de fenestre en fenestre, A peu près ce que ce peut estre; Ce n'est pas un acte cruel :

C'est qu'on fait sauter un bordel.

Déjà par la fenestre on jette Et la paillasse et la couchette ; On oit l'un de ces obstinez, Qui chante : « Goupez-luy le nez 2 !

C'est cette infâme créature Qui perdroit toute la Nature.

Et l'envoyroit à Thospital, En luy communiquant son mal.

Elle se sauve, la donzelle, Et puis une vieille avec elle,

La butte Saint-Roch était, en quelque sorte un domaine consacré à la prostitution. Il existait encore, de nos jours, dans la rue d'Argenteuil et dans les rues voisines, beaucoup de vilaines maisons qui n'étaient que des mauvais lieux- Dans la Desroute et V Adieu des filles de joye, qui parut en 1660, on lit les vers suivants :

Adieu, Pont-Neuf, Samaritaine, Butte Saint-Roch, Petits-Carreaux, Où nous passions des jours si beaux I

2 C'était un ancien usage, dans le peuple de Paris, que cette horrible mutilation du nez exercée sur les. femmes de mauvaise vie. Les rufiens et les hommes dépravés, qui vivaient dans les mauvais lieux, avaient un talent particulier pour faire ces exécutions, avec un jeton aiguisé, sinon avec un méchant couteau.

Qui n'a que le cuir et les os, Et pas une chemise au dos.

L'une de coups est toute noire, L'autre saigne de la mâchoire, Et toutes deux| ^ e se * n tout nu > N'ont qu'une Juppé sur le eu, Et se sauvent échevelées Dans les plus prochaines allées.

Cependant ces bons garnemens Se saisissent des vestemens, Et, sans sergent ni commissaire, Ils font eux-mesmes l'inventaire :

L'un emporte le matelas ; L'autre, les rideaux et les draps ; Celuy-cy prend la couverture, Et cet autre, quelque guipure ; L'un, si peu de linge qu'elle a ; L'autre, cassette et caetera, Brise les vitres et les portes, Fussent-elles cent fois plus fortes Que ne sont celles de l'Enfer, Force son coffre avec un fer, Et s'enrichit de vieilles nippes Qu'avoient amassé ces guenippes 4 , Soit chez elles ou soit dehors, Aux despens de leur chien de corps.

Que cette avanture plaisante, Amy, me plaît et me contente, Et voudrois qu'on eust à nos yeux Fait sauter tous les mauvais lieux !

Nom injurieux qu'on appliquait aux prostituées qui ne possédaient pas môme les nippes qu'elles portaient sur elles.

Au moins, nostre folle jeunesse, Qui se débauche et qui s'empresse A voir ces infâmes beautez Qui font leçon d'impuretez, Qui corrompent les belles âmes Avec leurs impudiques fiâmes, N'iroit plus d'un pas diligent Perdre son ame et son argent ; Et, par des laschetez iniques, Jamais, dans nos places publiques, On ne verroit plus nos cadets Finir leurs jours sur des gibets.

Certes, les maux qui nous arrivent,

Et qui de cent grâces nous privent,

Sont les suites des vanitez

Et de ces lasches voluptez :

L'une tous les thresors consomme;

L'autre rend beste, et corrompt l'homme,

Si, qu'ayant perdu la raison

Loiu de maintenir sa maison

Dedans un lustre raisonnable,

C'est lui qui la rend misérable.

L'espouse qu'il a rencontré, Suit le chemin qu'il a montré :

Si c'est un fils qui le contemple, Ce fils un jour suit son exemple :

« Vive, dit-il, les bons repas !

Mon père ne buvoit-il pas?

Si j'ay de l'amour pour les dames, N'avoit-il pas les mesmes fiâmes?

Et comme il avoit de l'esprit,

Je suis les leçons qu'il m'apprit ! » Avec ces infâmes maximes, On mené en triomphe les crimes :

En vingt ans, vous voyez chez vous, Tout aller sens dessus dessous ; Après vostre mort, une veufve Dedans mille embarras se treuve, Et tous vos enfants vicieux Mangent tout et deviennent gueux.

Profite de cette morale; Ne suis pas cette loy fatale, Et quand tu seras retiré, Vis dans ton ménage asseuré ; Instruis tes enfans et ta femme, Et songe moins au corps qu'à l'amc ; Et, t'ayant ainsi pour miroir, Chacun sera dans son devoir.

Cependant avançons encores, Et ne soyons pas si pécores De nous fourer en cet endroit, Où quelqu'un nous assommeroit :

Les valets, ainsi que les maistres, Jettent des grais par les fenestres *, % Et je prévoy quelque malheur, Si ces gens font plus de rumeur ; Tel portera la folle enchère, Qui ne s'en interesse guère,

1 il y avait alors dans toutes les maisons un petit arsenal de pierres et de cailloux, qu'on gardait, suivant un ancien usage, pour s'en servir au besoin, en cas d'attaque. Ces dé* pots de projectiles survécurent quelque temps à l'enlèvement des chaînes qu'on tendait dans les rues pour faire des barricades.

Et, passant avec son falot, N'aura peut-estre dit qu'un mot.

Donc, pour conserver nostre vie, Ne hasardons rien, je te prie, Et, sages, nous tirans à part, Prenons ce chemin à l'escart.

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