COUPEUR DE BOURSES PRIS SUR LE FAIT
Or, sans prodiguer nos paroles
A parler de ces babioles,
Choisissons icy des sujets
Qui valent mieux que ces objets.
Regarde, parmy cette foule,
Un homme bien fait, qui s'écoule,
Qui porte un manteau de couleur;
Le prendrois-tu pour un voleur?
C'est un adroit coupeur de bourses;
Ses doigts subtils cherchent des sources,
J'entens sources d'or et d'argent
Qu'à vuider il est diligent.
Il costoye une Damoiselle
Qui porte une montre sur elle,
Et cette Damoiselle a tort
De la laisser pendre si fort.
Je ne croy pas qu'elle remporte
Ce bijou, mais qu'elle ressorte.
J'entens faire du bruit beaucoup :
Le drosle auroit-il fait son coup?
Il en tient, il est pris sans doute?
Apprpche de la presse, écoute !
Je voy qu'on le tient au colet;
C'est qu'on l'a pris dessus le fait.
que j'aime cette avanture !
Il faut qu'il ait la peau bien dure,
S'il ne se ressent pas des coups Qu'il reçoit, par compte, de tous.
Le voilà saisi de la montre:
C'est pour luy mauvaise rencontre.
Et sans doute que son second, Voyant que c'estoit tout de bon, A mieux aimé plier bagage.
Que d'estre en ce lieu davantage.
Il va compter à ses consorts Gomme on luy mesure le corps, Et Dieu sçait quelle réprimande Il aura de ceux de sa bande, D'ignorer le tour du mestier Où Ton n'a jamais de quartier, Ainsi qu'au hazart à la blanque, Sitost que sonmaistre le manque.
Je t'assure que j'ay pitié (Non pas pour la grande amitié Que l'on porte à telles canailles) De voir ces tristes funérailles; Chacun le traisne comme un chien , Et je te jure qu'il n'est rien Que petit et grand ne luy fasse.
L'un le frappe dessus la face, Et l'autre, sans regarder où, Luy décharge dessus le cou, Sur la teste et sur les espaules, De longues et fascheuses gaules :
L'autre, de colère vaincu, Luy donne du pied dans le eu ; Celuy-cy d'un grand Met le cingle* Cet autre luy foure une épingle (Dont il endure du tourment)
Jusques au fond du fondement.
Je pense qu'en cette rencontre En ky-mesme il maudit la montre, Et Youdroit avoir tout entier Fait caca dessus le mestier 1 :
Enfin, le voilà qui s'esquive, La face plus morte que vive, Et se sauve, dans son ennuy, Sans regarder derrière luy :
A peine le peut-on connoistre ; De longtemps il n'ose paroistre :
Ses yeux. pochez au beurre noir De bien loin le vont faire voir ; Encor, dans cette conjoncture, Est-il bien heureux, je t'assure, D'avoir, malgré les coups de poing, Sauvé le moule du pourpoint :
Gela ne leur est qu'ordinaire, Àussi-tost qu'ils manquent à faire Le tour que ces maudits esprits L'un à l'autre se sont appris ; Car, estant haïs comme peste, Le monde couche de son reste, Quand il les voit, sans se tromper, Et quand il les peut attraper.
UN CHARETIER EMBOURBÉ.
Mais prends garde à toy, je te prie, Que tu ne sois plein de boulie,
1 C'est-à-dire : avoir abandonné depuis longtemps son métier de voleur*
Car la crotte est liquide icy,
Et je croy que cet endroit-cy
Est le plus sale de la ville 1 :
Au diantre soit le malhabile !
Ce ridicule Charetier,
Qui n'entend pas bien son mestier,
A si mal conduit cette roue,
Que nous voilà couverts de boue - !
Pour le punir, il est tombé,
Et son cheval est embourbé.
A crier il se rompt la teste,
Et je plains cette pauvre beste
Qu'il assomme de mille coups,
Et que le faix crevé dessous.
Dieu! comme il se donne au diable !
Ce coquin est bien misérable
De maltraiter cet animal,
Qu'il fait luy-mesme aller si mal :
Il tempeste, il jure, il maugrée,
Et tout icy luy desagrée ;
i Golletet ne nous dit pas quel était cet endroit ; au reste, peu de temps après la publication du Tracas de Paris, l'administration avait pris des mesures salutaires pour le nettoyage des rues. « Dès sept heures du matin en hyver et à six heures du matin en esté, dit-il dans sa Ville de Paris (1679, in-12), des hommes gagez de la Ville vont par tous les quartiers sonnant une clochette qui sert d'avertissement aux bourgeois de faire nettoyer par leurs domestiques le devant de leurs maisons et portes, assembler les immondices et tenir celles qui se font dans leurs offices, chambres et cuisines, prêtes pour les faire prendre par les boueurs qui passent règlement une demi-heure après : ce qui fait que Paris, nonobstant la multitude prodigieuse dont il est remply, est dans une propreté qui ne luy estoit pas ordinaire autrefois, et que les maisons ne sont point sujettes ny au mauvais air ny à la corruption, que produisoient ces amas do saletez domestiques. »
Si ta luy parles de sang-froid,
Il va t'envoyer tout à droit,
Et peut-estre seras-tu cause,
Si tu luy responds quelque chose,
Qu'il donnera cent coups de fouet
A ce cheval déjà floue t,
Qui tire et qui ne sçauroit aye !
Quoiqu'avecque. luy Ton travaille
À le tirer de ce bourbier
Qui le fait jurer et crier ;
Car, s'il ne juroit de la sorte
Par quelque démon qui l'emporte,
Le coquin croiroit, sur mon Dieu,
Ne pouvoir sortir de ce lieu;
On devroit luy percer la langue,
Pour avoir fait cette harangue,
Car, tous, tant qu'ils sont aujourd'huy,
Ils blasphèment autant que luy ;
Si l'un d'eux estoit aux galères.
Cela feroit que leurs confrères
S'empescheroient de murmurer,
Et s'ab3tiendroient bien de jurer.
Mais laissons ce vilain infâme,
Qui donne librement son ame
Aux milliasses de démons*
Et nostre colère calmons :
Le coquin ne vaut pas la peine
Que l'on perde après luy l'haleine.
J'aurois besoin de sommeiller,
Mais il faut encore veiller ;
Il faut achever la journée,
Et suivre nostre destinée ;
Eloignez du monde et du pruit,
Nous dormirons mieux cette nuit :
Car voilà deux jours, cher fidèle.
Qu'avec toy je bats la semelle.
Et, toy, tu n'as pas moins que moy
Fatigué tes jambes, je croy.
Or, pour nous donner bon courage
De mettre fin à ce voyage,
Dont le récit assez joyeux,
Divertira les curieux ;
Surtout ceux qui, pour voir nos fanges,
Arrivent des pays estranges ;
Teste à teste, allons déjeuner:
Dépeschons, sans plus lanterner ;
Mes boyaux font un bruit de diantre,
Et le soleil luit dans mon ventre.