LETTRE DU HAUT STYLE
OU l'extravagance d'amour.
« Quand le Ciel, par sa destinée,
« Eut formé celle matinée
« Où vous lançastes vos regards,
« Pointus et perçans comme dards,
« Que dans cette belle rencontre
« Que je puis nommer bonne encontre,
« Vous allumastes, de vos yeux
« Plus clairs que le Soleil des Cieux,
« L'intérieur de mon microcosme 1 ,
« Près la Fontaine de Saint-Cosme 2 :
« En cet endroit, vos doux attraits
« Percèrent mon cœur de cent traits :
1 Au moyen âge, on avait appelé le corps humain un microcosme ou petit monde, parce qu'on croyait que chacune de ses parties correspondait avec une des planètes célestes.
3 Cette fontaine était située dans la rue des Cordeliers, près de l'église Saint-Cosme.
« Et dans cette heureuse entreveuë, « Sans jamais vous avoir connue, « Je sentis tous mes intestius « Se remuer comme lutins, « Ou comme pois en la marmitte, « Ou comme carpe demy-fritte; « Vous fistes bruit dans mes boyaux, « Gomme si j'eus mangé naveaux ; « Vous boulversates mes entrailles, « Plus fort que celles des volailles, « Quand on les veut accommoder, « Pour les farcir ou les larder ; « Mon cœur sauta comme une pie, « A ma langue vint la pipie,
Et mes sens surpris si très-fort, Que j'en pensay devenir mort.
« Mais maintenant je me ravise, ii Et vous écris, belle Louise, ce Afin de vous faire sçavoir, « Que je désire fort vous voir, « Pour vous entretenir à Taise « Du feu, des charbons, de la braise* « Dont mon esprit est allumé, « Et mon jugement consommé.
« Mais peut-estre que vostre mère, « Pour estre d'humeur trop severe, ce Ne voudroit vous laisser sertir, « Dont j'aurois très-grand repentir.
« Je vous escris donc cette lettre, ce Dedans laquelle je veux mettre, ce Sans me servir de fiction, ce Où me porte ma passion,
Et je prens cette hardiesse, « De tous nommer, chère Maistresse, « L'objet des beaux maux que je sens, a Plus grands que ceux des Innocens, « Puisqu'ils souffroient dans leur enfance, ce Et moy dans mon adolescence.
« Jour à jour, petit à petit, « Je Yois finir mon appétit, « Et la viande ne m'est plus bonne, « Quand je songe à vostre personne ; « Je passe les nuicts sans dormir, « À soupirer, et à gémir ; « Quand je songe à vostre visage, « Je ne mange plus de potage, « Et les metz plus délicieux « Sont à mon goust très-ennuyeux ; ee Mes genoux tremblent de faiblesse, « Et mes yeux pleurent de tristesse .
« Vous auriez très-grande pitié, « Si yous sçaviez mon amitié :
« En voyant mon visage blesme, « Yous connoistriez le mal extresme, « Que vous avez fait à mon corps, « Et par dedans, et par dehors.
« Mais il n'importe à la bonne heure, « Je suis content, quoy que je pleure, ce Quand vos beaux yeux je me remets, « Et vostre amour je me promets.
ce Recevez donc, belle meschante,
ce Qui les cœurs des mortels enchante,
ce Le don que je vous fais de moy,
ce Pour me soûmestre à vostre loy :
« Mes volontez seront les vostres,
« Et jamais je n'en auray d'autres ;
« Je feray ce que vous direz ;
« J'iray partout où vous irez,
« Et n'auray d'inclinations
« Qu'à suivre vos affections.
« Belle, j'attends vostre responce.
ce Je loge auprès Monsieur le Nonce
ce Tout vis-à-vis des Mathurins,
« A renseigne des Trois Tarins *,
« Sur le dessus de vostre lettre,
« Belle Louïse, il faudra mettre,
« De peur d'interceptation,
« S'il vous plaist, cette inscription
« A Monsieur, Monsieur la Ramée,
« Volontaire suivant l'armée,
« Depuis les sièges de Clerac,
« De Nerac et de Bergerac 2 . »
Hé bien? Que dis-tu de ce stile? Cet homme n'est-il pas habile?
Ne fait-il pas de forts beaux vers, Bien crochus et bien de travers?
Allons-nous-en vers cette tente.
Joignons un peu cette servante,
1 Le tarin est une espèce de serin vert et jaune, à bec conique et poimu.
2 C'est en 1621 que l'armée royale fit le siège de ces trois villes, dont les protestants s'étaient emparés, et les prit après une courte résistance.
11 n'est peut-être pas déraisonnable de penser qu'en ce passage, Berthod a voulu faire allusion aux lettres amoureuses de Cyrano de Bergerac.
Qui parle à cet autre Escrivain, Et tient un papier en sa main.