UN HOMME QU'ON PREND PRISONNIER POUR UN AUTRE
Ha, mon Dieu ! voila du vacarme. Je voy tout le monde en al larme.
Morbleu 1 nous sommes attrapez !
Où diable sommes-nous campez ?
C'est un prisonnier que l'on meine.
Jarny ! nous voicy bien en peine !
Ha ! teste bleu, où sommes-nous ?
Taschons à gaigner là-dessous :
Mais quel moyen ? Voicy la presse !
Nous n'aurons, ma foy, pas l'adresse De nous tirer jamais d'icy.
La malle bosse 1 Le voicy 1 Regarde comme on le saboule, Au beau milieu de cette foule ?
Diable 1 c'est un homme bien fait.
Demande un peu ce qu'il a fait?
Toutefois, non; j'y vay moy mesme, Et j'useray de stratagesme, Pour en sçavoir la vérité, Car je voy le monde irrité, H est vray que cette canaille
1 C'était le vieux nom de la rue de la Vannerie.
Ne fist jamais chose qui vaille :
Deux hommes eu amassent six, Et les six en font venir dix ; A dix on en voit venir trente, A ces trente il en vient quarante.
Enfin Ton voit en un moment Qu'il se fait un soulèvement, Sans que personne puisse dire Ce qu'il veut, ny ce qu'il désire.
11 faut que je sçache, pourtant, Pourquoy c'est qu'on le presque tant.
« Monsieur, un mot, je vous en prie :
Y a-t-il quelque batterie ?
Où meine~t-on ce prisonnier?
— Je ne sçay, mais un Cordonnier, Qu'on nomme maistre Dominique, L'a veu passer, de sa boutique, Et s'est mis à courre après luy ; Lors cet homme-là s'en est fuy.
Le Cordonnier dit qu'on le prenne, Que l'on Tarreste et qu'on luy meine ; Au mesme temps, des crocheteurs Et grand nombre de serviteurs, Sont tous sortis de chez leur maistre, AussMost qu'ils ont veu paroistre Celuy-là que l'on poursuivoit, Et qui fuyoit tant qu'il pouvoit.
Mais, près de la rue Tirechape 1 ,
1 Cette rue, qui n'avait pas changé de nom depuis le douzième siècle, commençait rue Bethisi et finissait rue Saint-Honoré. Elle était occupée par des fripiers et des tapissiers.
Un Fripier a dit : « Je te hape ! »
Et Ta saisi par le colet, Luy présentant un pistolet.
Alors Ton a veu la marmaille Se mesler parmy la canaille, Qui tient ce pauvre prisonnier,- Et le traite en vray saffrannier 4 .
Cependant le Cordonnier drille 2 , Et va regagner sa famille :
Il confesse qu'il a grand tort, Qu'il s'est mespris un peu trop fort, Et s'enfuit dedans l'autre rue, En reconnoissant sa beveuë ; Car il avoue ingenuëment Qu'il s'est trompé très-lourdement; Et qu'il prenoit ce pauvre diable Pour un qu'il estimoit coupable D'avoir débauché son valet, Un jour, en jouant au palet :
Cependant cet homme se trouve, .Dans une troupe, qui controuve Cent mille maux qu'il n'a pas fait. »
Regarde bien : vis-tu jamais De plus grande badauderie ?
On voit tout le monde qui crie, Et qui court sans sçavoir pourquoy !
Allons, laissons cela, suy-moy; Despeschons, on ne voit plus goutte ; Il nous faut prendre une autre route.
» Banqueroutier.
* Court, s'éloigne en courant.
Ha 1 teste-bleu 1 je suis perdu !
Faut-il avoir tant attendu, Pourestre traicté de la sorte?
Jarny bieu 1 le diable l'emporte 1 Ce fils de putain de brutal, Que tu vois là sur ce cheval, A remply mon habit de boue ; Malle-peste l je te l'avoue, Je suis touché sensiblement ; Voila tout mon habillement Perdu sans aucune ressource.
Adieu, je m'en vay, d'une course, A mon logis, pour me changer.
Va-t'en 1 Tu n'as plus de danger.
Mordy ! mes canons, mes manchettes, Mes galans, et mes esguillettes 1 Je suis gasté jusqu'au colet!
Le fils de putain de valet !
Ce coquin-là, dans une rue, Piquer une beste qui rue 1 C'est bien pure méchanceté.
Jarny-goy ! que de salleté ï
Ho, bien, adieu, car je te quitte :
Dans un autre jour je t'invite A voir le reste de Paris. Cependant chante, dance, et ris.
LA
EN VERS BURLESQUES
PAR