‹ Paris ridicule et burlesque au dix-septième siècle (volume 4)Chapitre 94 sur 161 · A MONSIEUR · texte numérisé non relu

A MONSIEUR

Sangle au dos, baston à la main, Porte-chaise, que l'on s'ajuste?

C'est pour la Foire Sainct-Germain :

Prenez garde à marcher bien juste; N'oubliez rien, monstrez-moy tout, Je la veux voir de bout en bout,

1 Cette foire, qui avait été établie par Louis XI, en U82, au profit de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, s'ouvrait le 3 février et durait jusqu'au dimanche des Rameaux. Elle se tenait sous de grandes halles en charpentes, qui furent détruites par un incendie en i 763 et qui ont été remplacées par le marché Saint-Germain. Cette foire, garnie de boutiques de toute espèce, attirait une foule énorme de curieux et devenait souvent le théâtre de grands désordres. Pierre de l'Estoile raconte qu'àlafoire de 1605 « se commirent à Paris des meurtres et excès inouïs procedans des débauches de la Foire, dans laquelle les pages, laquais, escoliers et soldats des gardes firent des insolences non accoutumées, se battant dedans et dehors, comme en petites batailles rangées. » C'était aussi un lieu de débauche où affluaient les escrocs, les joueurs de profession et les femmes de mauvaise vie.

* Gaston, duc d'Orléans, frère de Louis XIII, auquel, il survécut jusqu'en 1660, était un des mécènes de Scarron; ce prince avait toujours eu un goût prononcé pour la poésie burlesque et gaillarde.

Car j'ay dessein de la descrire.

Muse au ridicule museau.

De qui si souvent le nazeau Se fronce à force de rire, Muse qui régit la Satyre, Viens me réchauffer le cerveau !

Guide de mon esprit follet, Oui sur tout chéri s le b urlesque, Souffle-moy, par un camouflet, Un style qui soit bien çrotesque ; J'en yeux avoir du plus plaisant, Et fust-il un peu médisant, J'emploiray tout, vaille que vaille :

Mais, devant que de rimasser, Bannissons de nostre penser Tout souvenir qui le travaille, Et commençons par la canaille Qui nous empesche de passer.

Que ces badauts sont estonnez De voir marcher sur des eschasses ! Que d'yeux, de bouches et de nez !

Que de différentes grimaces!

Que ce ridicule HarJequin Est un grand amuse-coquin 1 !

1 II y avait, dans l'enceinte de la Foire, plusieurs petits théâtres que l'abbé de Saint-Germain louait à des troupes de bateleurs et de comédiens ambulants. Telle fut l'origine du Théâtre de la Foire, qui devint l'Opéra-Comique. Quant au personnage d'Harlequin, il avait paru en France dès le règne de Henri in, dans les farces du théâtre italien. Voy. YHist. plaisante des faicts et gestes d'Harlequin, comédien italien (Paris, 1585 in-*).

Que Ton achevé icy de botles!

Que de gens de toutes façons,

Hommes, femmes, filles, garçons, »

Et que les culs, à travers cottes.

Amasseront icy de crottes,

S'ils ne portent des calleçons !

Ces Cochers ont beau se baster, Ils ont beau crier : Gare ! gare !

Us sont contrains de s'arrester:

Dans la presse rien ne démare.

\Ce bruits des penetrans sifflets, Des flustes et des flageolets, Des cornets, hautsbois et musettes, Des Tendeurs et des achepteurs, Se mesle à celuy des sauteur ~Et des tabourins à sonnettes Des joueurs de Marionnettes, Que le peuple croit enchanteurs.

Mais je commence à me lasser D'estre si long-temps dans la boue :

Porteurs, laissez un peu passer Ce carrosse, qu'il ne tous roue?

Et puis, pour marcher seurement, Appliquez-vous soudainement A son damasquiné derrière ?

Moins de monde vous poussera; Le chemin il tous frayera.

Mais, s'il reculoit en arrière, De peur de briser nostre bière, Faites de mesmes qu'il fera.

Quelqu'un sans doute est attrapé?

J'entends la trompette qui sonne :

Bien souvent, pour estre duppé, Icy tout son argent on donne.

Hé! je le voy, le maistre sot, Qui se gratte sans dire mot, En recevant la babiole Qui de son argent est le prix!

Dieux ! de quelle joye est espris Le maudit blanqueur 1 qui le vole, Et que la duppe qu'il console A peine à ravoir ses esprits!

Mais qu'est-ce que je viens de voir?

Une Dame au milieu des crottes !

Est-ce gageure ou desespoir ?

Mais peut-estre a-t-elle des bottes?

Ha ! vraymeEt, je n'en dis plus rien :

En l'approchant, je connois bien Que c'est une belle homicide, Au nez de laquelle un beau fard Composé de craye et de lard, Déguise bien plus d'une ride, Et que le Filou qui la guide Est son Brave 2 ou bien son Gornart 3 .

Que de peinturez affiquets, Dont les mères et les nourrices Régaleront leurs marmouzets !

Que de gasteaux et pains d'espices !

1 Le maître d'une Manque ou loterie.

* Souteneur, bravo, coupe-jarret.

• Pour : cornac.

| Icy maint laquais bigarré,

! Maint petit diable chamarré,

» Fait au Bourgeois guerre cruelle.

Tandis que son Maistre coquet

Pousse maint amoureux hoquet

Vis à vis de quelque Donzelle

Qui l'amuse de sa prunelle

Et de son affeté caquet.

Que ces souillons de gauffriers Font sentir l'odeur du^romage !

Et que ces noirs ctiauderonniers Font un fâcheux carillonnage !

Mais nous voilà quasi dedans.

Bon jour, la Foire ! Dieu soit céans !

Je suis un pauvre cal de jatte, Qui vien tout exprès de chez nous, Non pour acheter des bijous, Mais pour, au grand bien de ma ratte, Sur vostre los qui tant éclatte, Faire quelque Yers aigre et doux.

Prenez bien garde à ce soldat, Ou plustost ce grand as de pique?

De fine peur le cœur me bat, Que contre nous il ne se pique.

Porteurs, marchez discrettement, Ne heurtez rien, mais posément Menez-moy par toute la Foire ?

C'est icy, Monsieur mon cerveau, Qu'on verra si je suis un veau, Si je mérite quelque gloire, Et si nostrc docte escritoire Fera quelque chose de beau.

Petit Rimeur trop esventé, Gardez-vous Lien de rien promettre ; Rengainez vostre vanité ! . . .

Où diable vous allez-vous mettre?

Et quoy! ne sçavez-vous pas bien Qu un conte ne vaut jamais rien, Quand on dit : Je vous feray rire?

Je crains pour vous quelque revers , Je crains que les Marchands divers, Sur lesquels vous allez escrire, N'habillent, au lieu de les lire, Leur marchandise de vos Vers.

Arrestez! Certain jouvenceau Chez un Confiturier se glisse; Son dessein n'est que bon et beau, Mais j'ay peur qu'il ne réussisse.

Car je remarque, à ses costez, De Pages fort peu dégoustez Une troupe bien arrengée, Et mal-faisaute au dernier poinct:

Que pour eux il sort bien à poinct, Tenant à deux mains sa dragée, Qui des Pages sera mangée Et dont il ne mangera point!

Il ne sçait pas de quel Destin

Sa confiture est menacée,

Et qu'elle sera le festin

De la gent à gregue troussée 4 . . .

» Les pages portaient des hauts-de-chausses en troussé, bouffants autour des reins.

Ha ! le voila dévalisé !

Dieux! qu'il en est scandalisé!

Que son sucre, qui se partage Parmy tous ces demy-filous, Luy cause un estrange courroux, Et qu'à ses yeux remplis de rage, Un Escuyer fouettant un Page Seroit un spectacle bien doux!

Que ces Gentils-hommes à pié Sont de nature peu courtoise 1 Que ces Damoiseaux sans pitié, Pour peu de chose, font de noise !

Qu'ils ont de sucre respandu, Qui pourtant ne sera perdu !

Car, de cette Irlandoise i bande, Il sera bien-tost ramassé; Mais les lieux où Ton est pressé Ne sont pas ceux que je demande :

Dégageons de foule si grande Nostre corps demy fracassé.

Allons faire de l'inconnu Au milieu de l'Orfèvrerie ; Sans doute j'y seray tenu Entaché de bijarrerie, Vous en serez questionnez :

Le désir de me voir au nez S'emparera de quelque teste, Mais lorsque quelqu'un qui l'aura,

1 Nous ne savons pas pourquoi cette épithète était prise en mauvaise part; elle semble vouloir dire que les pages et les laquais venaient la plupart d'Irlande.

De mon nom vous enquestera, Sans luy faire beaucoup de fesle, Dites-luy que c'est une beste Qui peut-estre le piquera.

Icy le bel art de piper Très-impunément se pratique, Icy tel se laisse attraper, Qui croit faire aux piqueurs la nique.

Approchons ces gens assemblez, Hommes parmy femmes meslez ?

J'y voy, ce me semble, une duppe :

Car ce beau porte-point-couppé ', D'un. touffu pannache huppé; Près de cette brillante juppe, Qui bien plus que son jeu l'occupe, Qu'est-ce qu'un Damoiseau duppé ?

Qu'ils sont d'accord, ces assassins, Qui de paroles s'entremangent !

Qu'ils sont pour faire de larcins, De leurs dez qu'à tous coups ils changent !

Que ces deux Démons incarnez, Sont sur ce pauvre homme acharnez, Qui perd tout, en grattant sa teste, Et sans dire le moindre mot !

Ha 1 qu'il a bien trouvé son sot, Celuy-là qui jure et tempeste 1 Et que l'autre fait bien la beste Avec son serment de bigot !

1 Les gentilshommes portaient autant de dentelles et de point-coupé de Venise que les femmes dans leur habillement.

Foire, l'élément des coquets, Des filous et des tire-laine, Foire où l'on vend moins d'affiquets Que Ton ne vend de chair humaine :

Sous le prétexte des bijous, Que Ton fait de marchez chez vous, Qui ne se font bien qu'à la brune !

Que chez tous de gens sont deceus !

Que chez vous se perdent d'escus !

Que chez tous c'est chose commune De voir converser sans rancune Les galans avec les cocus !

Tout ce qui reluit n'est pas or, En ce pays de piperie, Mais icy la foule est encor Sans respect de la pierrerie.

Menez-moy chez les Portugais ?

Nous y verrons à peu de frais Des marchandises de la Chine :

Nous y verrons de l'ambre gris, De beaux ouvrages de vernis, Et de la porcelaine fine De cette contrée divine, Ou plustost de ce Paradis,

Nous achepterons de3 bijous, Nous boirons de l'aigre de cèdre 1 ...

Mais comment diable ferons-nous Pour trouver une rime en edre?

1 Sorte de liqueur alors à la mode; elle était faite avec du jus de citron, du cédrat et du sucre, dans de l'eau fraîche ou glacée.

N'importe, ne redoublons rien, Edre et cèdre riment fort bien, N'en déplaise à la Poésie.

La fabrique de tant de Yers Sur tous ces objets si divers Dont j'ay Pâme toute farcie, M'a fatigué la fantasie, Et mis l'esprit presque à Penvers.

Beau Portugais du Portugal, Qu'un verre net on me délivre ?

Si l'aigre de cèdre est loyal, J'en achepte plus d'une livre.

Couvrez donc un peu vos esté*, On peu moins de civilité, Et bon marché que marmelade; Sçachez, homme au petit rabat 2 , Que je suis plus friand qu'un chat, A cause que je suis malade:

Ne montrez donc rien qui soit fade Ou qui ne soit pas délicat.

Il est, ma foy, délicieux,

Il est merveilleux, ce breuvage!

Il n'est muscat ny condrieux 3

* Comme le vendeur d'aigre de cèdre était un Portugais, Scarron lui conseille de déguiser mieux sa prononciation étrangère, dans laquelle il croit entendre à chaque instant le mot esté.

2 Les serviteurs du Portugais, les premiers qui remplirent en France le rôle de garçons de café, portaient de petits rabats, comme des clercs de procureurs.

3 Le vin de Condrieu était alors aussi estimé que le vin d'Espagne.

Qui m'en fist mépriser l'usage ; N'en déplaise, aux beuveurs de vin, Par mon chef! il est tout divin.

Laquais, tenez cette bouteille, Mais gardez bien de la casser, Et taschez de vous en passer?

En amy je vous le conseille.

Car je veux bien perdre l'oreille, Si vous ne vous faisiez chasser.

Adieu, Seigneur Lopes, bon soir !

Bon soir aussi, Seigneur Rodrigue 1 !

Lors que je viendray vous revoir, Vous me trouverez plus prodigue.

Il est, ce me semble, saison De retourner à la maison.

Je voy desja de la chandelle, Et ne voy plus rien de nouveau, Qui puisse porter mon cerveau A faire une Stance nouvelle :

Puis, j'en voudrois faire une belle, Et je ne voy plus rien de beau.]

Tout beau, petit Poëte, tout beau !

Vous allez apprester à rire :

Vous ne voyez plus rien de beau ?

Certes, cela vous plaist à dire :

A cette heure, de tous costez,

Arrivent icy des beautez

Qui n'y viennent qu'à la nuict sombre,

1 C'étaient les noms des entrepreneurs de ce buffet do rafraîchissements, à la mode du Portugal.

À cette heure, quand pour Philis, Poudrez, frisez, luisans, polis, Les appellans, soleils à l'ombre, Leur disent fleurettes sans nombre Sur leurs roses et sur leurs lis.

Voyons un peu ces Espiciers,

Chez lesquels tant de monde achepte?

poivre blanc *, que volontiers

Pour vous je vuide ma pochette !

Sçachons s'ils en pourront avoir ;

Mais je n'apperçoy que du noir,

Qui fort peu l'appétit réveille,

Au lieu que ce poivre de pris

Qui purifie les esprits,

Est de l'Orient la merveille,

Préférable à la sans-pareille 2

Et comparable à l'ambre gris.

Adieu, Peintres, adieu, Lingiers !

Je laisse vostre belle Histoire, Et celle des autres Merciers, A quelque meilleure escritoire.

Adieu, la Foire Sainct-Germain !

Je vay, non pas en parchemin, Mais, en papier blanc comme craye, Travailler à vostre tableau :

Mais de mon stile un peu nouveau

1 On regardait alors comme une merveille ce prétendu poivre blanc, qui n'était que du poivre noir macéré dans l'eau do mer et dépouillé de son écorce.

2 Sorte de dragée de différentes formes et de différentes couleurs; de là son nom.

grecques raison je m'effraye, * Et j'ay bien peur qu'on ne me raye Gomme un malheureux poëtereau.

Ainsi chantoit un mal-heureux,

Quoy qu'il n'eust quasi point d'haleine,

Et que son poulmon catharreux

Ne fist sortir sa voix qu'à peine.

Il le faisoit pourtant beau voir,

Car juste-au -corps de velours noir

Habilloit sa carcasse tendre;

Sa main un baston soustenoit,

Qui par tout alloit et venoit,

Où sa main ne vouloit s'estendre,

Exécutant sans se mesprendre

Ce que le malade ordonnoit.

Quoy que son chant fust enroué,

Que ridicule fust sa Lyre,

Si creut-il qu'il seroit loué,

Si Monsieur * daignoit en sousrire :

Car il n'a chanté seulement,

Que pour son divertis sement ;

Toute autre fin 11 desadvojie;

Et quand quelqu'un s'en mocquera,

Et son carme 2 mesprisera,

11 luy fera, ma foy, la moue :.

Et, qu'on le blasme ou qu'on le loue,

Au diable s'il s'en soucira !

1 Gaston, duc d'Orléans, à qui cette pièce est dédiée. • Vers ; du latin carmen.

ou

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