CURIEUX DE LA POÉ'SIE BURLESQUE
Je pensois laisser échapper ce petit livret sans rien dire au Lecteur, puisque les matières qu'il traite y sont si claires, qu'elles n'ont pas besoin d'explication. Mais, comme ces jours passez il vint un jeune homme me consulter sur un Ouvrage burlesque qu'il désiroit mettre au jour, que je trouvay tout à fait remply de mots obscènes, qui, représentant les choses trop librement, laissoient une sale i magin ation dans V esprit, capable de donner un dégoust du Livre, et d'en blasmer justement son Auteur, fay crû qu'il ne seroit pas hors de propos de dire un mot icy de ce genre^ de Poésie, qui servira d'avis à ces jeunes poètes du siècle, lorsqu'ils s'égayeront l'esprit dans cette manière d'escrire enjouée. Quoy qu'il semble que le Burlesque soit une poésie si libre, qu'il puisse renf ermer tout ce gui tombe sous le sens, il a neantmoins ses règles et ses bornes aussi bien que le sérieux. Toutes choses in-
différemment n'entrent pas dans sa composition ; le beau tour nV/ doit pas moins estre observé, que, dans Vautre, la tissure, le choix des mots, la rime, la césure, et toutes ces belles parties qui nous font appeller un Poème accomply, quand elles s'y rencontrent. Que nos nouveaux grimpeurs du Parnasse ne nous fassent donc plus le Burlesque si facile, puisque ce n'est pas le sentiment des grands Maistrès de Vart ; et qu y ils ne le farcissent plus de vilanies dégoustantes capables de donner de l'horreur de leurs productions. Le Poète, sur quelque matière qu'il escrive, doit estre chaste, et tourner si agréablement ses pensées, qu'il délecte son l ecteu r et ne le dégouste pas : Et comme m'a dit plusieurs fois cet excellent Ministre de la Justice i : « Les Muses, qui sont des filles chastes, doivent estre traitées avec modestie. » Il vaudroit mieux, selon le sentiment d'Mneas Sylvius 2 , que le stile d'un . Poète enjoué ne fust pas si fécond et qu'il fust moins lascif : Malo Musam sterilem quam lascivam, dit ce grand homme. A propos de quoy il me souvient d'un certain Architas, qui, se trouvant un jour obligé de prononcer en vers une parole moins honneste que n'exigeoit sa modeste pudeur, aima mieux Vescrire d'un charbon contre la muraille, que d'en remplir les oreilles de ses Auditeurs. Plust
» Monsieur Daubray, lieutenant civil. [Note de V Auteur.) — Antoine d'Aubray était le frère aîné de la marquise de Brinvilliers et fut la seconde victime de cette trop célèbre empoisonneuse. Il mourut en 1671, et fut enterré dans l'église de l'Oratoire, rue Saint-Honoré.
2 jEnéas Sylvius Piccolomini, théologien, orateur, canoniste, historien, géographe, poëte, fut pape sous le nom de Pie II mort en 1464.
AYIS AU LECTEUR. 233
à Dieu que nos folâtres i l'imitassent. On ne verroit pas nos bibliothèques si remplies de fadaises, et nos Magistrats ne seroient pas obligez d'en défendre la lecture et de les condamner aux flammes publ iques . C'est une impertinente raison à ces Auteurs de dire qu'ils ont veu de pareilles exprès* sions dans les livres imprimez ; comme si, pour voir le maly on estoit obligé de le suivre. Qu'ils consultent ceux qui ont excellé dans ce gen re d'escrire, qui n'est en usage gue depuis quelques années, et dont mesme on ne fait plus guère d'estat, tant il a esté corrompu par ces nouveaux venus de la Republique poétique : Gilles Ménage 2 , Scarron 3, Loret * et quelques autres de leur force, sont des hommes que l'on peut imiter. J'ay toujours profité dans la lecture de leurs Ouvrages ; et si j'ay acquis quelque
1 Les poètes erotiques se qualifiaient eux-mêmes de folâtres Un recueil de leurs vers est intitulé : La Muse folâtre recherchée des plus beaux esprits de ce temps (Rouen, 1603, 3 vol. in-24). Ce digne prélude du Parnasse satyrique fut réimprimé. / plus de six fois, malgré les arrêts du Parlement contre Théophile et ses complices.
3 François Colletet, en citant Gilles Ménage parmi les maîtres delà poésie burlesque, fait sans doute allusion à quelque poëme que ce savant illustre n'avait pas publié sous son nom. Ménage, né à Angers en 1613, mourut en 1692. 11 était plus connu par ses ouvrages d'érudition et de critique que par ses foldtreries.
3 Paul Scarron, né en 1610, mort en 1660, avant la publication du Tracas de Paris, était le chef de l'école du Burlesque, qui ne tarda pas à disparaître avec lui.
4 Jean Loret, auteur de la Gazette burlesque qu'il publia régulièrement jusqu'à sa mort, n'était pas apprécié de son temps comme il l'est aujourd'hui, où l'on a, pour ainsi dire, découvert la finesse, la malice et la bonhomie de sa muse familière. Il mourut assez misérable, en 1665, au moment où le Tracas de Paris venait de paraître. Voy. l'excellente édition des Gazettes de Loret, publiée par MM. Ed. Y. de La Pelouze et J. Ravenel.
facilité dans mon expression, qui ne déplaist pas aux ho nnestes gens, je la leur dois, après celle que fay reçue de la Nature^ On en pourra voir quelque petit échantillon dans cette Description naïve de la ville de Paris, qui n'est pas le meilleur de mes Ouvrages, mais qui n'est pas le moins divertissant. Je ne Pay fait, selon ma coutume, que pour me délasser d'un autre sérieux, qui sert d'entretien aux Âmes dévotes *. Ainsi doit on meslanger ses productions, et garder dans lejgay comme dans le sérieux les règles honnestes et civiles que nous enseigne la Morale. Adieu.
1 II est probable que François Colletet veut parler de son ouvrage intitulé : Apologie de la solitude sacrée ou abrégé de la vie des Reclus du mont Valérxen et de Senart, et autres choses curieuses concernant cette montagne (Paris, 1662, hH2}. Au reste, François Colletet se piquait de consacrer sa muse à la religion et à la morale, comme pour expier les foldtreries poétiques de son père Guillaume, un des éditeurs du Parnasse satyrique.
ou