UN G A ROSSE PLEIN DE MONDE RENVERSE
Quelque nouveauté d'importance ; Vois-tu comme chacun avance ?
Je ne sçay encor ce que c'est; Faites-nous place, s'il vous plaisl?
Nous sommes d'aussi bons apostres, Que vous pouvez estre, vous autres, Et voulons rire comme vous.
Car à la presse vont les foux.
Ah ! je voy d'où vient la risée ; Une roue à demy brisée:
C'est un carosse renversé.
Est-il là quelqu'un de blessé !
Voyons, en dépit de la presse, Sortir la boueuse Noblesse Du creux de ce branlant estuy, Qui ne branlera d'aujourd'huy :
N'as-tu pas bien dessein de rire, De voir comme elle se retire, A force de mains et de bras, De ce ridicule embarras?
Ce Plumet, plus laid qu'un Eunuque, Fait partout chercher sa perruque ; Ses canons, de crotte gastez ; Ses habits et rubans croltez, Ses aisles de moulin1, son linge, Aussi noir que le eu d'un singe, Me fait rire et le plaindre aussi
1 On appelait ainsi les grandes manchettes de dentelles qu'on attachait aux manches du pourpoint.
De le voir détester i ainsi.
Que cette Dame est désolée!
On la foure dans cette allée, Tour laver son petit museau, Masqué des crottes du ruisseau.
Mais regardons dans le carosse, Et soignons que Ton ne nous rosse ; Car ces grands Laquais résolus Font tant les Diables que rien plus , Ils frappent sur la populace.
Mais garde aussi qu'elle n'amasse Le Crocheteur et le Bourgeois, Qui feroient bien le diable à trois !
Donne la main à cette Dame, Qui sembloit vouloir rendre Lame, Et secourons ce monde aussi, Qui crevé en ce carosse icy?
Les voilà plus de trois ou quatre, Qui ne songent pas à se battre, Car l'un dessus l'autre entassé Fait que quelqu'un sera blessé .
Ne vise pas, si l'on te souille, A celle qui fait la grenouille, Le visage et la teste en bas :
Dégage-luy le pauvre bras, Et ne sois pas assez Jean -fesse, Pour la regarder à la fesse?
Comme elle a le eu découvert, Couvreda de son habit vert, Malgré toute cette canaille, Qui peut-estre de nous se raille?
1 Donner au diable, maudire l'auteur de l'accident.
Après tout, ce ne sera rien.
Ton secours fait crue tout va bien :
Elle n'a qu'une égratignure,
Du costé de sa fesse dure,
Qui sera facile à guérir,
Sans qu'elle craigne d'en mourir.
Mais maintenant ce qu'on doit craindre,
Et ce qu'on a le plus à plaindre,
Ce sont ces deux pauvres chevaux,
Presque étouffez sous leurs fardeaux :
Peuple, sans faire des harangues,
Coupez les brides et les sangles,
Ostez leur enharnachemeûs?
Ce sont icy d'honnestes gens ;
Travaillez avecque liesse :
Madame vous promet la :"piece.
Porte-chaises et porte-faix,
Ne faites point là les niais :
Mettez la main à cet ouvrage,
Relevez avecque courage
Chevaux et carosse abattu ;
Montrez icy vostre vertu.
Cocher, de peur qu'on ne vous rosse.
Ayez soin de vostre carosse :
Vous estes cause qu'il est chu,
Que Madame a montré son eu.
Que Monsieur a perdu sa teste,
Et que le peuple, à deiny beste,
Qui le croyoit d'abord pelé,
N'a pas civilement parlé.
Mais laissons là cette machine ;
Allons où le sort nous destine :
« Adieu Madame! Adieu, Monsieur'
Vostro très-humble serviteur !
Il suffit, dans cette meslée.
Que nulle teste soit fêlée
Que pas un bras ne soit cassé,
Que personne ne soit blessé,
Et que pas un coupeur de bourse
En vos goussets n'ait fait sa course.
Nous servons avec passion
Ceux de vostre condition,
Et vos paroles trop civiles,
A nostre égard sont inutiles :
Nous vous Tirons dire chez vous. »
Amy, cependant sauvons-nous !
Je pense que toute aventure,
De toute sorte de nature,
Nous doit arriver en ce jour,
En faisant de Paris le tour.
Bénissons tous deux la fortune,
Car il s'en présente encore une.