‹ Paris ridicule et burlesque au dix-septième siècleChapitre 111 sur 256 · UN CROCHETEUR ACCROCHE LE MANTEAU DE PANNE1 D'UN BOURGEOIS · texte numérisé non relu

UN CROCHETEUR ACCROCHE LE MANTEAU DE PANNE1 D'UN BOURGEOIS

Je découvre grande rumeur.

Je voy de loin un Crocheteur,

Chargé d'une vieille paillasse,

Qui jure et qui fait la grimasse :

Je pense qu'il est endesvé2,

Car il jette sur le pavé

Le vieux bois d'une vieille couche,

1 Étoffe de Laine à longs poils, très-souple et très-chaude. : Endiablé, enragé, fou furieux.

Et dessus un Monsieur il touche1.

Soyons tesmoins de leurs combats, Puisque le monde y court à tas.

Cet homme est d'assez bonne mine, Et, sans sçavoir, je m'imagine Qu'en passant près du porte-faix, La pointe du lit ou des ais Est le sujet de Ja bagare, Veû, possible, sans dire gare, Et sans qu'il se soit retiré, Qu'il a son manteau déchiré.

C'est une chose dangereuse, bans cette Ville populeuse; Et tous les jours, par cy, par là, Nous voyons arriver cela.

Souviens-toy donc dedans les rues, Quand tu vois ces âmes bourrues, J'entens ces Crocheteurs chargez De grands piliers de lit rangez, Hérissez par les bouts de pointes.

Afin d'éviter leurs atteintes, Qui pourroient bien te déchirer, De bien loin d'eux te retirer !

N'ai-je pas bien jugé la chose?

Ne voilà pas la seule cause, Qui les fait quereller tous deux ?

Ce bon Bourgeois est tout honteux ; Il menace de coups de canne ; Il montre son manteau de panne, Que ce coquin, avec son lit.

C'est-à-dire : il frappe.

A rompu, sans avoir rien dit :

II mérite que Ton le frotte, Et qu'où le jette dans la crotte, Et, si le Bourgeois faisoit bien, On le traiteroit comme un chien.

Ces marauds se font faire large1 Sous ombre qu'ils ont une charge, Et parfois ils sont si médians, Qu'ils n'avertissent pas les gens.

Que l'on saisisse ce qu'il porte?

La charge en pâtira, n'importe !

Ce coquin a fait le délit, Il faut viste saisir son lit:

Est-il juste qu'un honneste homme Perde à coup une telle somme?

Car asseurement ce manteau Est tout neuf et fait de nouveau, Et le voilà, sans raillerie, Propre à vendre à la Fripperie.

n Monsieur, morbleu ! ne souffrez pas

Qu'il se sauve d'entre nos bras?

Il faut le battre comme un diantre-,

Luy fourer ses crochets au ventre,

Pour avoir, en traistre inhumain,

Usé mettre sur vous la main !

— Que diras-tu pour te défendre,

Coquin, qui mérites le pendre?

Diras-tu gare désormais,

Quand tu porteras quelque faix ?

1 C'est-à-dire: se font faire place. Les gens qui portent des fardeaux dans Paris nient encore: Au large! - Pour: diable.

Et seras-tu si téméraire,

Après une semblable affaire,

De ne pas demander pardon,

Au lieu de donner un lardon.

Et de payer, de cent injures,

Celui qui souffre ces ruptures'?

Si tu m'avois ainsi traité,

Je te promets, en vérité,

Que, sans faire longue querelle,

Je te casserois la cervelle,

Ou, malgré toy, rouge museau,

Tu me payerois mon manteau.

— Monsieur, monsieur, je vous en prie

De me laisser gagner ma vie !

Vray comme je suis porte-faix.

Je n'ay pas fait la chose exprès :

Les gens comme nous sont-ils yvres,

Quand ils portent quatre cens livres

Pesant, dessus leurs pauvres dos,

Sans trouver un lieu de repos?

In Monsieur, à qui l'on dit gare.

Qui se démarche1 et qui se care,

Ne voudra pas se reculer,

Deussions-nous là nous aculer :

Et, si par bazard on le touebe.

Les menaces dedans la bouche,

Nous n'oyons que ces beaux dictons :

Assommez à coups de bastons !

Comme si nous estions des bestes,

A cause que dessus nos tîntes

Un nous voit porter maintefois

C'est-à-dire : qui marche d'un pas lent et solennel.

2G8 l.F, TRACAS DE PARIS.

Deux cornes de fer, ou de bois.

Bien souvent on nous fait la guerre, On nous jette cul contre terre, Et parfois des esprits malins Nous tournent comme des moulins:

Encor ne faut-il pas qu'on gronde.

Traiter ainsi le pauvre monde !

Vous-mesme vous garderiez bien D'en faire autant à quelque chien.

Comment voulez-vous que je fasse?

Ce n'est pas à moy la paillasse ; Couverture, ny lit, ny draps, Tout cela ne m'appartient pas.

Je n'avois pas des yeux derrière, Pour voir Monsieur, à mine fiere, Et pensois qu'il se fust rangé, M'ayant veu de loin si chargé.

Est-ce ma faute s'il s'accroche?

l'ourquoy me faire ce reproche ?

Et j'en suis fâché, sur ma foy, Autant pour luy comme pour moy.

Faites, Monsieur, qu'il me pardonne ?

Vous estes si bonne personne ; Vous m'avez déjà si sanglé, Que me voilà presque étranglé:

Tout mon pauvre meuble est à terre Le Bourgeois me fera la guerre, Et payer (quelle cruauté ! ) Tout ce meuble que j'ai gasté. »

Son éloquence me fit taire.

Laissons les soins de cette affaire:

Ce Monsieur à la panne et luy

LE TRAC \ s DE PARIS. 269

S'accommoderont aujourd'huy ;

Laissons-les là tous deux ensemble:

Qu'ils s'accordent si bon leur semble ! « Mon ami, si Monsieur a tort, C'est luy qui doit parler d'accord ; Si c'est toy le premier coupable, Agis en homme raisonnable, Excuse-toy civilement De ce coup fait imprudemment?

11 vaut mieux sa panne percée, Qae d'avoir la jambe cassée. »

Cependant, toy, mon cher amv.

Qae je n'aime point à demy Poursuivons toujours nostre piste, Et continuons nostre liste, Depuis le matin jusqu'au soir, Des choses que nous pourrons voir.

En vérité, nous pouvons dire

Que l'on a grand sujet de rire

De ce que l'on voit tous les jours,

Dans la Ville et dans les Faux-bourgs.

Un homme qui n'a rien à faire,

A qui sa maison peut déplaire.

Et n'a point matière de ris,

N'a qu'à faire un tour de Paris :

En moins de quatre promenades.

Il verra faire des gambades

A des fous et des harlequins,

A des yvrognes, des coquins,

Au peuple, cet hydre a sept testes,

Qui suscite mille tempestes,

Met en rumeur tout le quartier,

Kl luy seul fait le bruit entier:

Tantost il verra dans la boue

Un fou qui se roule et se joue,

Yn voisin qui se battera,

Un autre qui s'injurira;

Une femme dans son ménage,

Qui, cruelle bumeur, fera rage ;

D'autres (exemple trop honteux !)

Qui s'arracheront les cheveux,

Se chanteront dix mille poiiilles.

Se frapperont de leurs quenouilles,

Et se diront leurs veritez,

A toute heure, et de Ions costez ;

Je t'en ay, dans une sortie,

Déjà fait voir une partie :

Tu verras l'autre asseurement,

Devant qu'il soit nuit seulement.

Je voy déjà dans cette rue

Cent gens qui fout le pied de grue1;

UN SINliE Si; il UNE FENESTRE.

Et des laquais et des enfuns, De cinq, de dix et de quinze ans, Qui quittent service de maistre, Pour voir, dessus cette fenestre, Quelque singe en page vestu, Qui saute et leur montre son eu - :

' c'est-à-dire: qui ne se lassent pas d'attendre, comme des grues immobiles qu'on voit de loin se poser tantôt sur un pied el tantôt sur l'autre.

' Les singes domestiques ('(aient alors très-nombreux à Paris. CVsi on de ces animaux qui fut cause de la triste fin

0 siècle plaisant où nous sommes !

Voilà des femmes et des liommes!

Est-il, après ce que tu vois, Gens plus badaux que le? Frai L'un jette à cette line beste f'n morceau de pomme à la teste; L'autre, une noix; l'autre, du pain, Que subtile elle sert soudain.

Demeurant dans cette posture, Tant que le reste du jour dure.

Ah! si le singe estoit à n Je te proteste, sur ma foy, Que, sur ce Monde qui regarde, Et qui si longtemps se retarde, Je renvcrserois tout à plat Mon pot de chambre de pissat, Dust-il se trouver des belistres Qui voulussent casser mes vitres; Car souvent ces amusemens Causent de petits mouvemens :

Les laquais sont battus des maistres; Là se trouvent parfois des traistres, Qui, miclos1, gardent le taceft, Et vous fouillent dans le goi:

L'escbolier, qui frippe sa class

de l'auteur de ut par la fenêtre quelques

feuille- de papier ■

impie-. - le Boileau, par

Lefèvre de Saint-Marc, édit. de 1 7 -l 7 .

1 11 eût fallu écrire : n On appelait ainsi les gens

qui affectaient une mine hypocrite, comme les gueux, qui, sous prétexte d'aller en pèli - dnt-Michel-sur-Mer,

mendiaient sur le- . mins.

ace: c'est le mot latin; du verbe ta

3 C'est-à-dire: qui fait l'école buissonnii

LE I R A (A s DE l'A RI S.

Est sanglé de fort bonne grâce; La servante est mise dehors, Dont elle a beaucoup de remors; Le mary, qui peste en son ame, Du retardement de sa femme, La querelle avecque raison, Quand elle vient à la maison .

Dont s'ensuit dans une famille, Qu'on a toujours quelque vétille, I n mary croyant tous les jours Qu'elle s'amusera toujours.

Voilà comme des niaiseries Engendrent mille brouilleries.

rsous-mesmes laissons donc cela, Et tirons nos chausses de là :

Ces frippons à grandes oreilles, Qui semblent bayer aux corneilles, Lorgnent un beau clavier1 d'argent, Dont seroit riche un indigent, Que cette sotte créature Porte pendant à sa ceinture; Et déjà je suis bien trompé Si ces maraux ne Pont coupé...

La chose est vraye, ou que je meure ! Amy, la voilà pas qui pleure?

Et ne l'avois-je pas bien dit?

Elle a beau crever de dépit, Et s'essuyer les yeux d'un linge, Elle se souviendra d'un singe, Et m'assure, pour le surplus,

1 Pendant ou chaîne avec agrafe, pour porter des dés, des ciseaux et autres menus objets ou bijoux.

Qu'elle n'en regardera plus :

Elle jure d'estre plus sage...

Il est temps de fermer la cage, Quand les oyseaux sont envolez.

Ne la regardons plus au nez, Continuons nos promenades ; N'écoutons plus les gasconnades De ces deux ou trois fanfarons, Qui du clavier sont les larrons, Et qui font les touchez dans l'ame Du vol qu'on a fait à la femme; Avançons encor trente pas :

Ce chemin, que tu ne sçais pas Et qui' t'offusque un peu La Traverse dedans une rue.

Tu crois avec juste raison Qu'on entre dans quelque maison1'.' 11 en est, dans Paris, de mesme Qui sauvent une peine extrême ; Tons les voleurs le sçavent bien, Car les voleurs n'ignorent rien.

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