LA SERVANTE QUI FERRE L A MILLE
« Monsieur, prenez vc-stre escritoire?
Je veux refaire ce mémoire, Dit-elJe, car il ne vaut rien; Faites m'en un, mais qui soit bien.
Afin que j'y trouve mon compte :
Prenez bien garde qu'il se monte, Je croy, quinze livres dix sous, Qui sont arrestez au dessous; Faut qu'il monte vingt livres seize.
Car, voyez-vous, ne vous desplaisc, Afin qu'il soit fait comme il faut, Mettez-moy le prix un peu haut. Sans que je vous le dissimule, Je veux un peu ferrer la mulle, Car je ne puis pas autrement M'entretenir honnestement :
Nos Maistres ont pris cet usage De ne donner que peu de gage; Nous ne gaignons seulement pas Pour nous entretenir de bas.
— Cà, voyons, dit le Secrétaire ;
' Ferrer la mule équivaut à noire expression proverbiale noderne : faire danser l'anse du panier. Voy. I de ce proverbe dans la Bibl. de Cour, par Gayot de I édit. de 1746, t. i, p. 133.
Je m'en vay faire vostre affaire.
Despescliez, dites vistement.
Carj'escris fort subtilement.
Premièrement, pour des saucisses, Pour des pois et des escrevisses, Vous mettez cinquante-six sous :
A cela que me dites-vous?
— Que je dis? Faut mettre soixante.
— Soixante? Soit! Pour de la mante, De la marjolaine et du tain,
De la lavande et du plantain, Du moron, de la sariette, Tant soit peu d'espine-vinette, Aussi pour trois petits paniers, 11 y a vingt sols six denier.-...
— Ostez-les, mettez-en quarante.
Cela joint avec les soixante, Feront tout justement cinq franc.-.
Après? Lisez? — Pour des harans, Pour trois maquereaux et deux vives, Et pour deux carpes toutes vives, Vous avez-mis trois livres six?
— 11 faut mettre trois livres dix.
— Plus, pour du beurre et du fromage, Des herbes à mettre au potage,
lie la salade et des naveaux, Des choux pommez et des poireaux.
Avec un plein panier d'ozeille ; Et pour dos ligues de .Marseille, Des amandes et dos pignons, Des pistaches, dc^ champignons, Et pour du raisin de Corinlhe, Aussi pour deux fagots d'absinthe,
Vous mettez dix francs et demy...
— Rayez-les donc, mon cher umv :
Au lieu de dix, mettez-en onze; Tlus, pour un petit pot de br Mettez seize sols seulement,
Car c'est le compte justement :
Cela fait mes vingt livres seize.
Bon, bon, ça, ça, je suis bien aise!
Donnez, s'il vous plaist, mon papier?
— Oiiy-dà, mais il me faut payer?
— C'est la raison que je vous pave ; Il le faut, malgré que j'en aye.
Ile bien ça, que faut-il donner?
— Il faut dix sols, sans chicaner.
— Comment dix sols! Mort de ma vie !
C'est un peu trop, je vous supplie; Vous vous contenterez de buict...
— Disputez jusques à la nuict :
Il faut dix sols, c'est mon salaire.
— Dix sols! je ne le veux pas faire.
Gardez donc plustost vostre escrit...
Aga donc ! pour avoir transcrit
Une pauvre meschante page, Vous faut dix sols ! C'est grand dommage Que vous n'escrivez tout un jour.
Diable! un Conseiller de la Cour Ne gaigneroit pas mieux sa vie.
Prenez mes buict sols, je vous prie, Autrement, je m'en vay, ma foy :
Vous n'aurez pas un sou de moy.
— Plaist-il, Madame la servante?
Parbieu! vous estes bien plaisante!
Quoyl j'auray donc escrit très-bien.
Ht vous ne me donneriez rien ?
Si ferez, ma foy, je le jure, Vous payerez mon escriture, Ou j'auray le mouchoir du cou.
— Mon mouchoir? Aga, lié, le fou Aga donc, l'Escrivain de ncflle l !
Voyez ce beau valet de treftle, Regardez bien comme il est fait?
Ne luy faut plus qu'un atiffait2, Pour ajuster sa chevelure.
Voyez qu'il a belle encolure!
La malle-bosse du pouilleux !
Voyez comme il est croustilleux, Avec sa teste de filace !
Va, t'as beau faire la grimace, Tu n'auras, ma foy, pas un sou !
Demeure là, fais le hou hou3, Et gaigne autant l'aprôs-disnée, Que tu lais cette matinée.
— Comment, Madame la putain! J'auray donc perdu le matin,
Tour tes beaux yeux, double carogne?
Par la jarny, si je t'empoigne, .le te froteray le museau !
— Viens-y donc, vien, vieux maquereau ? Tu n'en as pas la hardiesse! »
■ Terme de mépris, les nèfles ('tant le finit le plus commun et le plus déd - Ornement de tête, pompon, nœud, aigrette. i Fais le méchant, le moine-bourru.
F' \nis v.vn i. es que.