‹ Paris ridicule et burlesque au dix-septième siècleChapitre 93 sur 256 · EN VERS BURLESQUES · texte numérisé non relu

EN VERS BURLESQUES

A Ml) NSI Kl IV - .

Sangle au dos, baston à la main, Porte-chaise, que l'on s'ajuste?

C'est pour la Foire Sainct-Germain :

Prenez garde à marcher bien juste ; N'oubliez rien, monstrez-moy tout, Je la veux voir de bout en bout,

1 Cette foire, qui avait été établie par Louis XI, en n profit de l'abbaye de 5aint-Germain-des-Prés, s'ouvrait le 3 fé-

el durait jusqu'au dimanche des Rameaux. Elle se tenait sous tic grandes halles en charpentes, qui furent détruites par un incendie en 1763 et qui ont été remplacées par le marché Saint-Germain. Cette foire, garnie de boutiques de toute espèce, attirait une foule i e curieux et devenait sou-

vent le théâtre de grands des irdres. Pierre de l'Estoile raconte qu'à la foire de 1605 « se commirent à Paris des meurtres et exuïs procedans des débauches de la Foire, dans laquelle

. -s, laquais, escoliers et soldats des gardes firent de- insolences non accoutumees.se battant dedans et dehors, comme en petites batailles rangées. » C'était aussi un lieu de débauche où affluaient les escrocs, les joueurs de profession et les femmes de mauvaise vie.

-ton, duc d'Orléans, frère de Louis XIII, auquel il survécut jusqu'en 1660, était un des mécènes de Scarron; ce prince avait toujours eu un goût prononcé pour la poésie bur- -• gaillarde,

Car j'ay dessein de la descrire.

Muse au ridicule museau, De qui si souvent le nazeau Se fronce à force de rire, Muse qui régit la Satyre, Viens me réchauffer le cerveau !

Guide de mon esprit follet, Qui sur tout chéris le burlesque, Soui'lle-moy, par un camouflet, Un style qui soit bien crotesque ; J'en veux avoir du plus plaisant, Et fust-il un peu médisant,

J'emploiray tout, vaille que vaille :

Mais, devant que de rimasser,

Bannissons de nostre penser

Tout souvenir qui le travaille,

Et commençons par la canaille

Qui nous empcsche de passer.

Que ces badauts sont estonnez De voir marcher sur des eschasses !

Que d'yeux, de bouches et de nez !

Que de différentes grimaces!

Que ce ridicule Harlequin Est un grand amuse-coquin * !

i II y avait, dans l'enceinte de la Foire, plusieurs petits théâtres que l'abbé de Saint-Germain louait à des troupes de bateleurs et de comédiens ambulants. Telle fut l'origine du Théâtre de la Foire, qui devint l'Opéra-Comique. Quant au personnage d'Harlequin, il avait paru en France dès le règne de Henri III, dans les farces du théâtre italien. Voy. ïHist. plaisante des faicts et gestes d'Harlequin, comédien italien (Paris, 1585 in-8).

Que l'on achevé icy de botles !

Que de gens de toutes façons, Hommes, femmes, filles, garçons, Et que les culs, à travers cottes.

Amasseront icy de crottes, S'ils ne portent des calleçons !

Ces Cochers ont beau se baster, Ils ont beau crier: Gare ! gare!

Ils sont contrains de s'arrester:

Dans la presse rien ne démare.

Le bruits des penetrans sifflets, Lies flustes et des flageolets, Des cornets, hautsbois et musettes, Des vendeurs et des achepteurs, Se mesle à celuy des sauteur Et des tabourius à sonnettes Des joueurs de Marionnettes, Que le peuple croit enchanteurs.

Mais je commence à me lasser D'estre si long-temps dans la boue :

Porteurs, laissez un peu passer Ce carrosse, qu'il ne vous roue?

Et puis, pour marcher seurement, Appliquez-vous soudainement A son damasquiné derrière ?

Moins de monde vous poussera; Le chemin il vous frayera.

Mais, s'il reculoit en arrière, De peur de briser nostre bière, Faites de mesmes qu'il fera.

216 LA FOIRIi SAlJSi-GEUMAlS.

Quelqu'un sans doute est attrapé?

J'entends la trompette qui .sonne :

Bien souvent, pour estre duppé, Icy tout son argent on donne.

Hé! je le voy, le maistre sot, Qui se gratte sans dire mot.

En recevant la babiole Qui de son argent est le prix!

Dieux! de quelle joye est espris Le maudit blanqueur J qui le vole, Et que la duppe qu'il console A peine à ravoir ses esprits !

Mais qu'est-ce que je viens de voir?

Une Dame au milieu des crottes !

Est-ce gageure ou desespoir ?

Mais peut-estre a-t-elle des bottes?

Ha ! vrayment, je n'en dis plus rien : En l'approchant, je connois bien Que c'est une belle homicide, Au nez de laquelle un beau fard Composé de craye et de lard, Déguise bien plus d'une ride, Et que le Filou qui la guide Est son Brave2 ou bien son Cornait3.

Que de peinturez affiquets, Dont les mères et les nourrices Régaleront leurs marmouzets !

Que de gasleaux et pains d'espices !

1 Le maître d'une Manque ou loterie.

3 Souteneur, bravo, coupe-jarret.

' Pour : cornac.

LA FOIRE UN T-GEKMAl.N. 217

Icy maint laquais bigarré, Maint petit diable chamarré, Fait au Bourgeois guerre cruelle.

Tandis que son Maistre coquet Pousse maint amoureux hoquet Vis à vis de quelque Donzelle Qui l'amuse de sa prunelle Et de son affeté caquet.

Que ces souillons de gauffriers Font sentir l'odeur du fromage !

Et que ces noirs chauderonniers Font un fâcheux carillonnage !

Mais nous voilà quasi dedans.

Bon jour, la Foire! Dieu soit céans!

Je suis un pauvre cul de jatte, Qui vien tout exprès de chez nous, Non pour acheter des bijous, Mais pour, au grand bien de ma ratte, Sur vostre los qui tant éclatte, Faire quelque Vers aigre et doux.

Prenez bien garde à ce soldat, Ou plustost ce grand as de pique?

De fine peur le cœur me bat, Que contre nous il ne se pique.

Porteurs, marchez discrettement, Ne heurtez rien, mais posément Menez-moy par toute la Foire ?

C'est icy, Monsieur mon cerveau, Qu'on verra si je suis un veau, Si je mérite quelque gloire, L;t si nostre docte cscritoirc Fera quelque chose de beau.

Petit Rimeur trop esventé, Gardez-vous bien de rien promettre ; Rengainez vostre vanité ! . . .

Où diable vous allez-vous mettre?

Et quoy! ne sçavez-vous pas bien Qu'un conte ne vaut jamais rien, Quand on dit : Je vous feray rire?

Je crains pour vous quelque revers , Je crains que les Marchands divers, Sur lesquels vous allez escrire, N'habillent, au lieu de les lire, Leur marchandise de vos Vers .

Àrrestez! Certain jouvenceau Chez un Confiturier se glisse; Son dessein n'est que bon et beau, Mais j'ay peur qu'il ne réussisse.

Car je remarque, à ses costez, De Pages fort peu dégoustez Une troupe bien arrengée, Et mal-faisante au dernier poinct :

Que pour eux il sort bien à poinct, Tenant à deux mains sa dragée, Qui des rages sera mangée Et dont il ne mangera point!

11 ne scait pas de quel Destin

Sa confiture est menacée,

Et qu'elle sera le festin

De la gent à gregue troussée * . . .

1 Les pages portaient des liuuU-de-chaussc- en trousse, bouffants autour des reins.

LA FOIRE SAINT-GERMAIN. 2l9

Ha ! le voila dévalisé !

Dieux! qu'il eu est scandalisé!

Que son sucre, qui se partage Parmy tous ces demy-lilous, Luy cause un estrange courroux, Et qu'à ses yeux remplis de rage, Un Escuyer fouettant un Page Seroit un spectacle bien doux!

Que ces Gentils-hommes à pié Sont de nature peu courtoise!

Que ces Damoiseaux sans pitié, Pour peu de chose, font de noise !

Qu'ils ont de sucre respandu, Qui pourtant ne sera perdu ! Car, de cette Irlandoise l bande, 11 sera bien-tost ramassé ; Mais les lieux où l'on est pressé Ne sont pas ceux que je demande :

Dégageons de foule si grande Nostre corps demy fracassé.

Allons faire de l'inconnu Au milieu de l'Orfèvrerie ; Sans doute j'y seray tenu Entaché de bijarrerie, Vous en serez questionnez :

Le désir de me voir au nez S'emparera de quelque teste, Mais lorsque quelqu'un qui l'aura,

1 Nous ne savons pas pourquoi cette épithète était prise en mauvaise part; elle semble, vouloir dire que les pages et les laquais venaient la plupart d'Irlande.

De mon nom vous enqucstera, Sans luy faire beaucoup de fesle, Dites-luy que c'est une besle Qui peut-estre le piquera.

Icy le bel art de piper

Très-impunément se pratique,

Icy tel se laisse attraper,

Qui croit faire aux piqueurs la nique.

Approchons ces gens assemblez,

Hommes parmy femmes meslez ?

J'y voy, ce me semble, une duppe :

Car ce beau porte-point-couppé *,

It'un touffu pannacbe huppé;

Près de cette brillante Juppé,

Qui bien plus que son jeu l'occupe,

Qu'est-ce qu'un Damoiseau duppé ?

Qu'ils sont d'accord, ces assassins, Qui de paroles s'entremangent !

Qu'ils sont pour faire de larcins, De leurs dez qu'à tous coups ils changent ! Que ces deux Démons incarnez, Sont sur ce pauvre homme acharnez, Qui perd tout, en grattant sa teste, Et sans dire le moindre mot !

Ha ! qu'il a bien trouvé son sot, Celuy-là qui jure et tempeste !

Et que l'autre fait bien la beste Avec son serment de bigot !

i Les gentilshommes portaient autant de dentelles et de point-coupé du Venise que les femmes dans leur habillement.

Foire, l'élément des coquets, Des filous et des tire-laine, Foire où l'on vend moins d'affiqucts Que l'on ne vend de chair humaine :

Sous le prétexte des bijous, Que l'on fait de marchez chez vous, Qui ne se font bien qu'à la brune !

Que chez vous de gens sont de* Que chez vous se perdent d'escus !

Que chez vous c'est chose commune De voir converser sans rancune Les galans avec les cocus !

Tout ce qui reluit n'est pas or, En ce pays de piperie, Mais icy la foule est encor Sans respect de la pierrerie.

Menez-moy chez les Portugais ? Nous y verrons à peu de frais Des marchandises de la Chine :

Nous y verrons de l'ambre gris, De beaux ouvrages de verni-.

Et de la porcelaine fine De cette contrée divine, Ou plustost de ce Paradis,

Nous accepterons des bijous, Nous boirons de l'aigre de cèdre1. . .

Mais comment diable ferons-nous Pour trouver une rime en edre?

1 Sorte de liqueur alors à la mode; elle ('-lait faite avec du jus de citron, du cédrat et du sucre, dans de l'eau fraîche ou glacée.

N'importe, ne redoublons rien.

Edre et cèdre riment fort bien, N'en déplaise à la Poésie.

La fabrique de tant de Vers Sur tous ces objets si divers Dont j'ay l'ame toute farcie, M'a fatigué la fantasie, Et mis l'esprit presque à l'envers.

Beau Portugais du Portugal, Qu'un verre net on me délivre ?

Si l'aigre de cèdre est loyal, J'en acbepte plus d'une livre.

Couvrez donc un peu vos esté*.

Un peu moins de civilité, Et bon marché que marmelade; Sçachez, homme au petit rabat-, Que je suis plus friand qu'un chai, A cause que je suis malade:

Ne montrez donc rien qui soit fade Ou qui ne soit pas délicat.

Il est, ma foy, délicieux,

Il est merveilleux, ce breuvage !

Il n'est muscat nv condrieux3

1 Comme le vendeur d'aigre de cèdre était un Portugais, Scarron lui conseille de déguiser mieux sa prononciation ère, dans laquelle il croit entendre à chaque instant le mot esté.

- Les serviteurs du Portugais, les premiers qui remplirent en France le rôle de garçons de raie, portaient de petits rabats, comme des clercs de procureurs.

1 Le vin de Condrieu était alors aussi estimé que le vin d'Espagne.

T.A FOIRE SAINT-GERMAIN, l?-',

Qui m'en fist mépriser l'usage ; N'en déplaise, aux beuveurs de vin, Par mon clief ! il est tout divin.

Laquais, tenez cette bouteille.

Mais gardez bien de la casser, Et taschez de vous en pas En amy je vous le conseille.

Car je veux bien perdre l'oreille, Si vous ne vous faisiez chasser.

Adieu, Seigneur Lopes, bon soir !

Bon soir aussi, Seigneur Rodrigue1 ' Lors que je viendray vous revoir, Vous me trouverez plus prodigue Il est, ce me semble, saison De retourner à la maison, •le voy desja de la chandelle.

Et ne voy plus rien de nouveau, Qui puisse porter mon cerveau A faire une Stance nouvelle :

Puis, j'en voudrois faire une belle, Et je ne voy plus rien de beau.

Tout beau, petit Poète, tout beau !

Tous allez apprester à rire :

Vous ne voyez plus rien de beau ?

Certes, cela vous plaist à dire :

A cette heure, de tous costez,

Arrivent icy des beautez

Qui n'y viennent qu'à la nuict sombre,

1 C'étaient les i ntrepreDeurs de ce buffet de

rafraîchissements, à la mode du Portugal.

1 \ FOIR E s \ INT-GERMATN.

A cotte heure, quand pour Pbilis, Poudrez, frisez, luisans, polis, Les appellans, soloils à l'ombre, Leur disent fleurettes sacs nombre Sur leurs roses et sur leurs lis.

Voyons un peu ces Espieiers,

Chez lesquels tant de monde acheptf^ '.'

0 poivre blanc d, que volontiers

Pour vous je vuide ma pochette !

Sçachons s'ils en pourront avoir:

Mais je n'apperçoy que du noir,

Qui fort peu l'appétit réveille,

Au lieu que ce poivre de pris

Qui purifie les esprits,

Est de l'Orient la merveille,

Préférable à la sans-pareille 2

Et comparable à l'ambre gris.

Adieu, Peintres, adieu, Lingicrs !

Je laisse vostre belle Histoire, Et celle des autres Merciers.

A quelque meilleure escritoirc.

Adieu, la Eoire Sainct-Germain !

■le vay, non pas en parchemin, Mais, en papier blanc comme craye, Travailler à vostre tableau :

Mais de mon stile un peu nouveau

1 On regardait alors comme une merveille ce prétendu poivre blanc, (jiii n'était que du p macéré dans l'eau de mer et dépouillé de son écorec.

2 Sorte d de différentes formes et de différente* couleurs nom.

Avecques raison je m'effraye,

Et j'ay bien peur qu'on ne me raye

Comme un malheureux poêtereau.

Ainsi cliantoit un mal-heureux,

Quoy qu'il n'eust quasi point d'haleine,

Et que son poulmon catharreux

Ne fist sortir sa voix qu'à peine.

11 le faisoit pourtant beau voir,

Car juste-au-corps de velours noir

Habilloit sa carcasse tendre ;

Sa main un baston sou.-tenoit,

Qui par tout alloit et venoit,

Où sa main ne vouloit s'estendre,

Exécutant sans se mesprendre

Ce que le malade ordonnoit.

Quoy que son chant fust enroiU'\

Que ridicule fust sa Lyre,

Si creut-il qu'il seroit loiié,

Si Monsieur1 daignoit en sousrire :

Car il n'a chanté seulement,

Que pour son divertissement ;

Toute autre fin il desadvoûe;

Et quand quelqu'un s'en mocquera.

Et son carme2 mesprisera,

11 luy fera, ma foy, la moue :

Et, qu'on le blasme ou qu'on le lotie.

Au diable s'il s'en soucira !

1 Gaston, duc d'Orléans. ;'i qui cette pied- - - Vers; du latin carmen.

ou LA SECONDE PARTIE DE LA VILLE DE PARIS

EN vr RS BUB I ESQUES

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