LE SUJET
Beaucoup de gens, je le sais, s'imaginent que, à un jour voulu, la religion est comme tombée du ciel, faite de toutes pièces et comparable à une statue achevée de Junon ou de Pallas, à laquelle, depuis lors, nul ciseau humain n'aurait ajouté aucun trait, ni porté la moindre atteinte. Mais vous ne partagez pas cette erreur qui, d'ailleurs, s'évanouit au premier examen. Malgré les assertions et apparences contraires , rien n'est moins immuable au fond que les dogmes sacrés, rien n'est plus susceptible de prendre ou de recevoir, selon les circonstances, un nom, un titre pour un autre. Dans l'histoire religieuse, l'idée d'entrer en accommodement avec le ciel ou d'en forcer les portes, ne date, tant s'en faut, ni d'aujourd'hui, ni d'hier ; elle a des précédents et des instigateurs illustres.
Ici comme dans tout le cours de ma correspondance avec vous, je vais par conséquent m'exprimer sans détour ; car je ne consentirai jamais à me cacher derrière des précautions et des restrictions oratoires.
Tant que la nécessité d'un nouvel accord n'aura pas été reconnue entre les deux points auxquels j'ai fait allusion; tant qu'un spirituel de nouvel ordre ou une nouvelle manière d'entendre la loi des cieux n'aura pas ratifié avec éclat notre nouveau temporel ou la nouvelle manière de régler la condition des peuples et des hommes, vous vous épuiserez en vain. Tous les efforts tentés pour remarier officiel lement l'esprit politique et social des nouveaux jours et la forme religieuse du régime ancien, tourneront autour des mêmes résultats. De cent façons différentes , vous réaliserez l'image évangélique de la pièce toute neuve attachée à
un vêtement déjà vieux, d'où il ne peut ressortir que déchirures. Quels que soient, dès lors, le nom que vous preniez , le principe où vous cherchiez votre appui , les succès extérieurs qui semblent vous promettre un sérieux affermissement, la terre, au moindre choCj tremblera sous vos pas, et si c'est la mer, elle vous ouvrira ses abîmes. Les hommes les plus habiles de nos jours et ceux qui se confient le plus à la vieille infaillibilité qu'on attribuait à leurs sentiments ne réussiront qu'à introduire des palliatifs, dont l'impuissance ne sera que trop tôt déclarée. Jamais il ne leur sera permis de tenir entre leurs mains le fil de plus en plus emmêlé des affaires de l'univers ; jamais il ne sera donné à leur voix d'acquérir l'autorité morale suffisante pour assurer ou tout au moins pour préparer le légitime règlement de ces affaires.
Remontons à trois siècles, à l'époque si agitée qui trouva dans le règne de Henri IV un temps d'arrêt et de repos. A cette époque, la plupart des questions religieuses, politiques et morales, presque toutes les difficultés du domaine social allaient se résumer sous le nom et sous le drapeau des deux cités rivales, Genève et Rome.
De même, en me dirigeant d'après le plan que je dois exposer plus loin, j'aurai à vous montrer quels sont les rapports naturels qui existent aujourd'hui entre les trois ordres de faits suivants et les trois cités capitales qui y correspondent.
La Révolution politique dont Paris forme le principal représentant et le foyer; c'est le présent, c'est la vie active avec tout son mouvement et son bruit