‹ Paris, Rome, Jérusalem; ou, La question religieuse au 19e siècleChapitre 7 sur 80 · LES JOURS · texte numérisé non relu

LES JOURS

tails les principaux âges du christianisme ou messianisme actuel, jeunesse, maturité, défaillance. J'en eusse fait comme la continuation naturelle des trois ouvrages d'assez longue haleine, dont je ne puis m'éviter de vous redire l'objet, et que j'ai rendus indépendants les uns des autres : V Histoire des Institutions de Mo'ise et du peuple Hébreu; Jésus-Christ et sa Doctrine ou l'Église pendant le premier siècle ; enfin ,' la Domination, \q tyrannie romaine en Judée et la ruine nationale de Jérusalem, c'est-à-dire la lutte encore toute pleine d'un intérêt mystérieux qui a mis en présence les deux plus grandes idées d'ordre social, les deux [ j^ seules cités auxquelles on ait été autorisé, jusqu'ici, à attribuer, sans restriction, le nom de métropole. Chacun sait que nul drame, nulle épopée, ne renferme des péripéties aussi terribles que cette résistance nationale de deux siècles à un joug étranger, que ce duel à mort entre l'ancienne Jérusalem et l'ancienne Rome. Nulle part on ne rencontrerait à déduire de plus grandes leçons pour les nationalités de tous les siècles, de tous les climats et pour la France d'aujourd'hui, en particulier, notre chère patrie.

Mais à cause des voies si périlleuses où les événements viennent de nous précipiter, il m'a fallu modifier une partie de mon plan. Je dois poursuivre l'application immédiate des résultats déjà obtenus, et me concentrer sur un certain nombre de points; mais décisifs, mais concluants, mais qui entraînent tout le reste.

La date des jours où je commence à écrire ces lettres parle assez haut. Quelques semaines se sont à peine écoulées depuis que la guerre, dite sociale, a éclaté

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furibonde dans nos murs. Paris, une des capitales du monde civilisé, a pris tout à coup l'aspect que Rome devait avoir au temps où les compagnons d'Alaric s'en rendirent maîtres. On y sent même, par moments^ circuler un air de désolation qui reporte involontairement la pensée vers les peintures les plus tristes de l'ancienne Jérusalem et sur les noms devenus presque fantastiques des Ninive et des Babylone.

Dans ces conjonctures et au milieu des incertitudes qui en naissent pour la sécurité matérielle, l'indépendance morale et la liberté politique de l'avenir, je ne saurais donc hésiter; il m'est prescrit jusqu'à nouvel ordre de hâter mes pas ; atteignons notre but ou jelons-y de loin la lumière.

LETTRE III

Du sens attaché au titre de question religieuse; la critique et le sentiment en cette matière; alternative offerte aux esprits.

Août 1848.

J)ans son acception la plus générale, le titre de question religieuse serait de nature à embrasser toutes les religions dont l'empire s'étend au sein des régions

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orientales, chez les races les plus lointaines ; mais je ne l'entends pas ainsi.

Sans me priver de faire des emprunts aux images familières à ces contrées, sans négliger les clartés indispensables que leurs doctrines fournissent à l'apparition de plus d'un dogme actuel, à la production de plus d'un mystère, je limite expressément mon sujet. Je me renferme dans les religions admises parmi nous, qui offrent ce caractère commun d'avoir pris la plus grande part aux affaires de notre monde politique et moral ; je me renferm.e dans les formes ou brruiches religieuses qui se reconnaissent toutes issues d'une môme souche, d'un même tronc, les anciennes Écritures , ([ui remontent toutes à une sorte de charte sacrée fidèlement conservée ; je me renferme enfin dans ces grandes religions entourées d'un culte public, dont les jours de naissance, les dogmes, les symboles restent les plus accessibles aux investigations régulières de l'histoire.

Il est certain que les sectateurs réels ou apparents de Moïse, de Jésus, de Mahomet couvrent l'Europe, r Amérique, l'Afrique et une partie considérable de l'Asie. Le champ est vaste : si on le parcourait convenablement, une place s'y trouverait d'avance toute faite aux nouvelles notions que l'esprit de l'Occident sera en mesure de retirer de la liberté prochaine de ses communications avec l'Asie centrale et l'Asie orientale.

Par la même raison, et sans préjudice des développements ultérieurs, j'ai une observation à vous faire sur la critique et sur le sentiment appliqués aux affaires religieuses.

Depuis longues années on travaille à une science spéciale qui, de même que toutes les autres sciences théoriques et pratiques, a sa force, son utilité et ses obus. A l'aide de cette science critique on défait Homère, par exemple, sauf à le refaire plus tard; on le réduit à n'être plus qu'un ptn'sonnage fictif, à n'être qu'un mythe. On défait également Moïse. Sous prétexte des interpolations qui s'y rencontrent, on enlève la tête à l'ancienne loi en refusant à la Genèse d'être comptée comme partie intégrante et comme préliminaire inévitable du Pentateuque.

Dans mon système, je n'attache qu'une importance éloignée à ces débats. En dehors d'aucune considération trop savante, il me paraît tout naturel, tout simple que dans Moïse , dans Homère on distingue des pièces, des fragments qui offrent entre eux les caractères les plus divers, on y distingue des influences étrangères, en d'autres termes, la main des rapsodes. Les œuvres d'aujourd'hui, même parmi celles dont nous connaissons le plus les auteurs, sont assujetties à des conditions analogues. Tous nos livres d'histoire, de philosophie, de politique, de morale, de poésie, de religion indiquent également la main des rapsodes: c'est-à-dire qu'ils sont remplis d'éléments, de documents, d'idées, de passages textuels puisés à diverses sources, empruntés à d'autres historiens, à d'autres philosophes, à d'autres écrits politiques et moraux, à d'autres poètes.

Certes dans les Évangiles, en particulier, on discerne des contradictions frappantes. Est-ce une raison pour on disputer l'authenticité générale sous le

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rapport du lieu, des formes et du temps. Je ne l'ai jamais pensé. Au contraire, sans ces contradictions, j'en aurais répudié les origines. Avec la science critique, vous prétendez que les livres évangéliques ne sont venus que longtemps après Jésus- Christ; avec la même science, je suis entraîné à attester qu'une partie des Évangiles était écrite et que le fond moral de leur enseignement avait cours en Judée bien avant l'apparition du nouveau maître.

Mais que votre assertion soit la bonne, ou que la mienne ait l'avantage, l'existence et la constitution intime des Évangiles sont encore plus certaines. C'est un point de départ aussi réel que le fait primitif d'aucune science. Voilà pourquoi dès les premiers jours oia je me livrai à ces questions, il me sembla que ce serait bâtir sur une base arbitraire, sur un sol mouvant, si, tout en me réservant mes droits et privilèges de critique et en les respectant, avec plénitude, dans autrui, je ne prenais pas, après réflexion, une résolution franche. La meilleure me parut d'attribuer une sorte de possession d'état aux faits et documents les plus généraux et encore les plus actifs dans l'Histoire religieuse. J'en vins à étendre sur leur authen- ">^ ticité extérieure la maxime de droit destinée à couvrir les doutes dont on pourrait poursuivre à chaque instant toute paternité : Is pater est quem justœ nuptiœ demonstrant.

Pour ce qui regarde le sentiment, je vous rappelle d'abord la différence de la religion, proprement dite, d'avec le sentiment religieux. Cette différence correspond à peu près à celle qu'on établit entre le goût

OU rinstinct militaire et l'art ou la science de la guerre. Le sentiment religieux indique chez l'homme sa disposition naturelle à entrer dans la religion, h être initié à la pensée générale, à Tordre général qu elle se propose de mettre en lumière et d'accomplir. En conséquence, on a raison de dire que le sentiment religieux précède toujours la religion, et que souvent il y survit, loi'sque la forme religieuse et le dogme auxquels il s'était attaché ne se trouvent plus en mesure de le satisfaire.

Mais il en est du sentiment comme de la critique. Si les vrais critiques sont rares, aussi rares que les vrais poètes et que les bons observateurs, de même ce sont deux choses très-diverses que de faire ou d'avoir du sentiment. 11 y a des préjugés de sentiment comme des superstitions de religion, comme des préjugés d'histoire et de philosophie, comme des erreurs de critique. Bien des gens se croient nés pour le monopole du sentiment; ils s'en font leur doctorat. Si un raisonnement commencé est trop diflicile à mener à fin, ils possèdent et se transmettent les uns aux autres un certain nombre de formes de sentiment qui arrivent toujours à propos pour les tirer d'alTaire. On a inventé le mot de philosophisme afin d'exprimer et de signaler les abus de la philosophie, tel le sentimentalisme indique et signale en religion l'abus fréquent et correspondant dont je pajie.

Ceci posé, nous nous trouvons en présence d'un double choix. Vous ne vous refuserez pas, je pense, à admettre cette alternative impérieuse : ou la religion écrite et positive n'est au fond qu'un vain mot, qu'une vainc prétention, ou elle emporte un intérêt réel.

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Dans Tun et l'autre cas, le système d'indifférence appliqué à cette matière comme dernière preuve de force et de sagacité philosophiques, manque à la fois de vérité et de prudence.

On pourrait s'en accommoder jusqu'à un certain point , si la religion n'était plus qu'un souvenir du passé, qu'une alTaire d'érudition. Mais cette hypothèse n'a rien d'exact. La religion positive exerce une influence incessante sur les agitations sociales. Dans un grand nombre de contrées, surtout dans la nôtre, elle est une puissance formelle, organisée avec une admirable vigueur, abondante en moyens d'action ostensibles ou cachés, persévérante dans ses plans et habile à se plier aux nécessités de chaque jour, sans perdre un seul instant l'espoir et la volonté de profiter, à sa façon, de toutes les chances futures.

Voulez-vous reconnaître que la religion n'a plus de sens aujourd'hui, et partant plus d'avenir, vous plaîtil de croire qu'elle puisse être remplacée sans réserve par la politique, par la philosophie, par la morale ou par telle autre science que ce soit? Je ne conteste pas cette opinion, pour le moment j'y accède. Mais alors, il y aurait des inconvénients de toute espèce, trahison publique et lâcheté à ne pas proclamer hautement ce résultat. On devrait soutenir un combat d'esprit contre cette puissance dépourvue, par supposition, de tout intérêt, de tout avenir, jusqu'à ce qu'elle eût été rayée, sans retour, du nombre des conditions nécessaires à l'organisation et au bonheur de la race humaine.

Certes personne, aujourd'hui, n'oserait s'étayer du

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vieil adage : « Ceci est bon pour le peuple et inutile aux hommes éclairés. >> Tout le monde appartient au peuple et nous avons tous accès aux mêmes lumières.

Mais, au contraire, êtes-vous forcé d'avouer que la religion de T Écriture renferme un sens réel, une utilité, une vertu ; alors il sera nécessaire encore de faire un choix. Ou bien vous consentirez à ramener le monde, sans subterfuge et surtout sans hypocrisie, aux conséquences naturelles des- formes religieuses qui existent aujourd'hui, ou bien des expériences réitérées attesteront que l'esprit des nouveaux temps ne peut se prêter sincèrement à ce retour. Dans ce cas vous aurez des motifs de vous attendre à ce qui est déjà arrivé plus d'une fois, à un travail intime de la religion ; vous serez autorisé à prévoir quelque développement nouveau de son principe, assez large, assez fécond pour embrasser dans ses flancs, pour accomplir et non détruire les œuvres antérieures.

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