QUESTION RELIGIEUSE AU XIX' SIÈCLE
LETTRB XLIII
Des deux symboles de souffrance ou le mystère des deux croix; Tune signe messianique de Jérusalem, l'autre signe mesâanique de Rome.
Les questions qu'il me reste à développer avant de passer de la seconde à la troisième branche issues du tronc sacré, de Jésus à Mahomet, sont encore du nombre de celles qui heurtent le plus les idées reçues ou convenues. Mais ce n'est nullement un motif pour que la vérité des faits qui les constituent dans le passé, et pour que leur influence sur l'état moral du présent échappent à une démonstration rigoureuse.
Nous avons eu la preuve que, dans l'ancienne Jé- 11. 1
rusalem, trois crimes sacrés, trois sacrifices providentiels et mystérieux avalent été consommés, et que la responsabilité de chacun de ces sacrifices remontait à un des champions de l'épopée judéo-romaine, Juifs, Romains et chrétien*. Cependant la branche chré*tienne et ses organes ne se sont jamais attachés qu'à signaler un seul de ces sacrifices.
Nous avons obtenu une autre preuve. Dans son système interprétatif des Écritures juives, cette même branche chrétienne a adopté pour principe fondamental, de faire dériver d'une seule source les indications et prévisions qui lui servent à expliquer toutes les circonstances les plus merveilleuses de la naissance, de la vie et de la mort de Jésus- Christ. Au contraire, en nous replaçant à la veille des événements et dans l'ignorance supposée de leur solution ultérieure, des explications plus naturelles et plus simples nous ont été fournies par l'action et la réaction manifeste des éléments dérivés d'une triple source.
Il ne faut donc pas s'étonner d'un nouveau résultat de même nature. Les deux puissances sorties victorieuses du conflit originel et bientôt unies entre elles, Rome et les chrétiens, n'ont jamais parlé non plus que du mystère d'une seule croix. Et pourtant, dans l'ancienne cité, deux croix auxquelles j'ai déjà fait allusion, deux symboles de soufirance, ont été dressés presque en même temps sur deux montagnes différentes. L'un de ces symboles est la croix juive, qui représente avec mystère la souffrance de l'homme peuple, Israël, Jacob; l'autre, la croix chrétienne, représente la souffrance de l'homme dieu, Jésus, Celui-
là, rhomme peuple crucifié, le symbole juif, est ostensiblement collectifs c'est-à-dire qu'il comprend une masse d'individus ramenés à un seul ou personnifiés par la pensée; celui-ci, l'homme dieu crucifié, le symbole chrétien,* est offert aux regards de tous comme individuel, comme personnel. Il ne devient collectif, il ne se change en personnification de l'humanité que par une opération de l'esprit, par un autre travail de la pensée.
k cause même de sa nature collective, la croix juive a été dressée à plusieurs reprises dans toutes les parties de la Terre-Sainte. Sa réalisation n'est définitive qu'au milieu des ruines fumantes du temple de la ioi, sur cette plate-forme de Jérusalem, appelée la montagne de l'Éternel, le Moria, autrement dit le mont de la Vision. À cause de son caractère individuel et personnel, la croix chrétienne a été élevée d'un seul coup sur la petite éminence du Calvaire, autrement dit le mont Chauve.
Quant à la moralité à déduire de la comparaison des deux symboles, el]e nous conduit toujours au même but. Après avoir tout accordé à celle des deux croix que sa mission était de faire glorieusement prévaloir, s'il est arrivé à la branche chrétienne de tenir les yeux fermés sur la portée providentielle de l'autre symbole, le résultat applicable à toutes les branches actuelles de la religion des Écritures et à leurs rameaux est confirmé. La nécessité d'une réédification commune se fait sentir avec une nouvelle force. L'un des produits de la bifurcation première du tronc sacré, la branche judaïque n'est déjà plus la seule à se trouver
dans une fausse situation ; l'autre produit de cette même bifurcation, la branche chrétienne sa collatérale, témoigne de plus en plus qu'elle y participe par origine autant que par déviation ultérieure.
Dans l'histoire des deux images de douleur, deux points successifs sont à comparer : l'idée et le fait. Le premier comprend la figure biblique relative à l'homme juste sacrifié, dans l'interprétation de laquelle les camps opposés, juif et chrétien, ont trouvé également la prévision de chacune des deux passions différentes, de chacune des deux croix. Le second point, le plus essentiel, comprend la réalisation presque simultanée de cette double interprétation, l'expression visible de l'une et de l'autre théorie, de l'une et de l'autre souffrance.
Afin d'éclairer la figure et ses conséquences, il faut vous rappeler de nouveau que le peuple juif n'a pas été créé peuple pour lui seul, mais dans l'intérêt universel attaché à ce nom de Peuple. Vous en savez le comment et le pourquoi. C'est en ce sens qu'on ne doit pas le considérer comme une. nation ordinaire,mais bien comme un peuple systématiquement consacré à une idée, à un principe, comme un peuple messianique ou initiateur. Dès lors, la force ou l'esprit qui tuait le peuple ancien était censé tuer du même coup l'idée, le principe irrévocablement associé à son existence.
Une autre distinction doit nous revenir aussi à la mémoire. En dehors de tout dogme, quelque admirable que soit le zèle en faveur des faibles, des malades de corps et d'esprit, des affligés; quelque extension et
puissance quMl convienne d'attribuer à cette humanité populaire, à cette sympathie et philanthropie particulièrement divinisées en la personne de Jésus, elles ne se renferment pas moins dans un ordre déterminé. Elles ne restent autre chose que le droit et le principe peuple incarnés en Israël, en Jacob, et pris également dans leur acception la plus élevée, la plus divine^
Or, la figure biblique que je vais retracer, et à. laquelle remontent les deux interprétations exprimées par les deux croix, cette figure avait reçu tous ses développements dans des circonstances connues ; depuis l'époque où Jérusalem, révoltée contre le joug des Orientaux, avait eu à subir le même genre de calamités, la même ruine qui l'atteignirent cinq cents ans plus tard, sous le bras de l'Occident, au temps de Jésus-Christ et de Rome. Chaque jour avait imprimé et imprimait une nouvelle vie à la poésie sacrée, qui représentait l'Israël pratique ou le peuple réel, et l'Israël théorique ou le peuple idéal, comme alternativement lancés sur une double voie : la voie heureuse et glorieuse dont je n'ai pas à m'occuper, et la voie douloureuse d'où dérive la double interprétation annoncée.
Dans le tableau de cette voie douloureuse, soit que ce fût par la faute de ses membres ou par la faute d'autrui, le peuple principe, l'homme originellement juste et fort, changeait complètement d'apparence. Loin d'être le sacrificateur de l'Éternel et de la loi, il devenait le sacrifié ; loin d'être l'initiateur des populations, il leur était livré comme Vagneau conduit à la boucherie. « Alors ton corps, lui disait-on, sera déchiré en lambeaux, et tu auras tes membres dispersés
aux quatre vents; alors la gloire de ton front sera changée en épines; tu ne porteras pas d'autre nom que le Méprisé; tu seras l'objet de la cruauté des plus lâches et de la moquerie des plus stupides. On te crachera au visage, on déchirera tes vêtements, on te soufflettera ; et lorsque tu sentiras ton bras anéanti par la multitude de tes plaies, ta langue glacée, ton cœur .stupéfait, il ne se lèvera personne pour te défendre, personne jusqu'au jour où ton principe réagira de lui seul ; jusqu'à ce jour de grand jugement où l'Éternel aura dit aux morts : • Relevez-vous !» et à l'idée, à la justice originelle de son peuple : « Ressuscite au sein de toutes les populations de la terr^» »
Mais le point essentiel n'est pas la double prévision qu'on a déduite de ce genre d'images. Ce qui mérita de nous intéresser par-dessus tout, c'est la réalisation positive de l'une et de l'autre interprétation; c'est leur transformation en fait historique, la raison qui explique ici le témoignage sacré et mystérieux attaché à la victoire de Rome, là le témoignage sacré et my»* térieux attaché à la défaite de Jérusalem ; ici le signe messianique d'efiScacité immédiate, là le signe messianique réservé pour les éventualités de l'avenir.
La recommandation et l'exemple de porter vaillamment sa croix étaient familiers en Judée bien avant l'apparition du nouveau maître. Nous avons des preuves incontestables que le crucifiement collectif, définitivement accompli par les Romains sur le mont Moria, avait commencé à se manifester lorsqu'il n'était pas encore question de l'autre image de douleur, le ^gne du Calvaire.
Dans toute la Terre-Sainte, à cette époque, on mar-» chait à la croix à peu près comme dans les terreurs du dernier siècle les partis les plus divers marchaient à réchafaud. Non-seulement des adultes bravaient le supplice de la croix dans un esprit de religion et de nationalité, mais des vieillards, des enfants. Aussi d'après la manière dont on représente extérieurement Jésus portant sa croix, y a-t-il lieu d'ajouter un nouveau fÉÛk à la remarque que j'ai déjà émise sur les inconvénients qui finissent toujours par s'associer aux plus brillantes figures.
Dans les Évangiles, l'histoire de l'homme dieu n'est pas donnée comme purement idéale, purement symbolique; il est dit que tout se passe matériellement dans les murs de la capitahe juive. Or, laissons à l'écart toute abstraction de l'esprit et en premier ordre la pesanteur inévitable de la croix du Calvaire, considérée comme la représentation collective de tous les péché» du monde. Si Ton s'en tient à l'état naturel des choses, on conçoit sans effort un des sentiments provoqués chez les habitants, alors si résolus, de Jérusalem et de la Judée entière. Au milieu de tant de croix élevées de toutes parts, leurs cœurs purent être surpris de voir un homme à la fleur de l'âge, un vigoureux Galiléen de trente ans, s'évanouir presque à chaque pas, sous son fardeau, comme si c'était une femme.
Lorsque le fils de Marie ne touchait qu'à sa dixième année, une émotion indicible avait rempli la Terre- Sainte. Une mesure prescrite par les dominateurs étrangers avait laissé croire au peuple qu'on voulait le réduire à un asservissement complet, et atteindre sa
religion et sa nationalité jusque dans leur essence. On prit les armes ; des masses populaires se portèrent sur Jérusalem. Les habitants ardents et valeureux de la province frontière, d'où dépendait le village de Nazareth, étaient au premier rang. Mais que pouvaient • ces masses indiscipUnéeà et exaltées contre le sangfroid et la vigueur des troupes romaines. L'ancien peuple de Dieu fut vaincu et dispersé dans toutes les directions. Pour en faire le châtiment et servir • d'exemple à l'avenir, deux mille croix, deux mille ! le renseignement est certain, car il a été lu et approuvé dans Rome par les vainqueurs ; deux mille croix furent dressées sur tous les chemins et les carrefours de la Judée. Deux mille prisonniers furent cloués sur ces instruments de supplice.
Or, dans un pays aussi restreint, deux mille hommes mis en croix, de propos délibéré et après le carnage inévitable opéré pendant le combat, deux mille nationaux et deux mille croix ont une signification irrécusable. N'est-ce pas, à tous les yeux, un commencement encore faible, mais le commencement pratique du crucifiement d'un peuple tout entier? N'est-ce pas l'annonce mystérieuse du supplice réservé, selon l'image biblique, à l'homme originellement juste et fort, à Israël, au peuple principe et avec lui au principe peuple? N'est-ce pas enfin le passage à cette croix collective, définitivement élevée sur le Moria, à ce symbole de douleur qui représente messianiquement le crime ou sacrifice providentiel, pour lequel j'ai été obligé d'adopter le terme si exact de populicide.
Je n'ajoute pas d'autre explication; mais, dans ce
LES DEUX CROIJ. 9
point de vue, poursuivez rapidement les différences essentielles de la figure biblique bifurquée. Comparez les traits caractéristiques du Calvaire et ceux du Moria, de la croix individuelle et de la croix collective, du symbole assigné à la victoire de Rome et du symbole assigné à la défaite de Jérusalem.
La figure du Calvaire apparaît en qualité de Dieu, d'où résulte l'immense privilège qui la distingue, de ne pas tomber en faute, de n'avoir rien à expier pour son propre compte. De plus, comme la vie publique de Jésus sur la terre est extrêmement courte par rapport à la vie ordinaire de l'homme, il en résulte aussi cet immense avantage d'échapper à une masse de difficultés, de ne pas être exposé à des tentations réitérées.
La victime du mont Moria, au contraire, est un homme collectif, un peuple manifesté, qui vit sur la terre depuis une longue suite de siècles, et qui, en raison de sa double nature personnelle et universelle, se trouve condamné à une double et dure nécessité. Il a d'abord beaucoup à expier pour son propre compte; il a ensuite beaucoup plus encore à expier pour le compte d' autrui.
La croix de l'homme Dieu couvre et développe le principe de foi et d'obéissance, la croix de l'homme peuple couvre le principe de loi^ d'alliance ou de contrat mutuel.
Dans le signe du Calvaire, le fils de Marie met sa croyance, son amour au-dessus du jugement des hommes, au-dessus des entraves de la lettre et des intérêts du monde, au-dessus des formes extérieures et de l'autorité intérieure de la loi. Dans le signe élevé sur le
mont Moria, rhomme collectif, le peuple de TÉternel met la légitimité de sa mission et son droit au-dessus des conjurations du grand nombre, au-dessus du mal»heur réservé aux vaincus, au-dessus des subtilités de l'esprit, des abus de la foi et de toute raison, violemment imposée par le bras séculier, par les bûchers ou par le glaive.
En réalité et sans figure, si la passion personnelle de l'homme divin attaché à l'une des deux croix s'accom^ plit dans un intervalle de quinze à dix-huit heures, en réalité aussi et sans figure, la passion de l'homme col^ lectif, de l'homme peuple attaché à l'autre croix, les tortures physiques et morales qu'on lui fait subir embrassent toute une ère du monde. Elles accomplissent jusqu'au moindre iota, les plus tristes détails exprimés par la poésie et les prévisions antiques.
Au dire des pèlerins les plus fervents, si la voie douloureuse que l'homme du Calvaire est obligé de par-^ courir s'étend au plus à une longueur de mille pas, l'autre voie d'humiliation, de dégradation, de douleur imposée à l'homme du Moria sillonne toutes les lati^ tudes.
Tandis que le signe du Calvaire, devenu l'étendard, le Labarum de Rome, montait à l'apogée de sa puissance, et tandis que l'étendard de Jérusalem, au contraire, la croix du mont Moria, traînait ignominieusement dans la poussière, quel était, d'après le jugement actuel et universel, et surtout d'après la marche providentielle imprimée aux événements, quel était le sort réservé au corps entier des populations chrétiennes ou non chrétienne?
LBS DEUX CROIX. 44
Sans y rien comprendre, sans en avoir le moindre sentiment, ces populations partageaient les diverses amertumes du vaincu. Elles reflétaient la destinée de celui dont leur bras et leur cœur se glorifiaient en toute occasion de raviver le supplice. Comme lui, et avec solidarité, elles subissaient humiliation sur humiliation, souffrance sur souffrance. De là vient que pour mieux attester ce fâcheux état et les en retirer, la Providence a voulu qu'on se croisât de nouveau ; mais ce n'est plus sous l'étendard exclusif de l'homme Dieu, le Labarum romain, c'est sous ta croix de l'homme peuple ou le Laharum renouvelé de la Jérusalem ancienne. De là vient aussi que la Providence a ouvert la voie à un nouveau temps et à un nouvel esprit; qu'elle, exige désormais qu'on affecte beaucoup moins de pleurer, de part et d'autre, sur les misères des deux croix. La sagesse est de travailler en commun et à l'envi à faire descendre, en réalité, de toute croix ceux qui s'y trouvent encore douloureusement attachéîs ; que ce soient les droits et lés justices du vrai Dieu, les droits de l'homme et de ses plus diverses facultés, les droits du peuple et de la société tout entière.