LETTRE XLIV
De la solidarité originelle entre le Christ et Rome, entre la nouvelle
divinité et la nouvelle souveraineté.
Février 1851.
Cette question est la dernière qui regarde la formation des deux branches, dont il importait si fort à réclaircissement de la situation actuelle de définir les raisons primitives d'antagonisme.
Pendant des siècles on s'est livré à des recherches, des commentaires sur les textes apostoliques, évangéliques, bibliques, auxquels Rome avait recours pour justifier sa souveraineté, son infaillibilité nouvelles. On a tourné surtout autour de ce fait : si saint Pierre était allé à Rome ou non, s'il y avait constitué son siège, s'il y était allé avant, après ou avec saint Paul. Mais à cause du cercle d'idées où l'on s'était nécessairement concentré, nul des partis opposés, que je sache, n'avait consenti, ni même songé à toucher au point le plus intime de la question. On avait laissé dans l'ombre le Hen d'abord latent et plus tard manifesté qui s'était formé, dès l'origine, entre les deux vainqueurs de l'épopée judeo-romaine, les Romains et les chrétiens. On n'avait accordé aucune part à la réciprocité des semces qu'ils s'étaient rendus et dont la portée était assez grande pour qu'une illumination
soudaine autorisât à dire, au sein de Taucienne Jérusalem : « Le catholicisme romain est déjà fait ; Tordre religieux et politique, le régime de droit divin, la Jérusalem de moyen âge existe. »
En exterminant le peuple de Judée, en accomplissant le sacrifice providentiel, autrement dit le populicide sacré, qui a pour symbole cette croix collective du Moria, sur laquelle ma dernière lettre a arrêté votre attention, nous nous sommes convaincus que Rome ancienne avait cédé à ses instincts naturels, aux conditions générales de sa politique. A part tous les intérêts et toutes les passions, qui n'étaient pas moins en jeu autrefois qu'aujourd'hui, la résistance opposée à l'autorité romaine par le peuple de Jérusalem était systématique ou de doctrine. Elle trouvait sa source, elle puisait sa chaleur dans ce même droit peuple, dans ce même principe peuple qui avait été originairement sanctifié et comme incarné sous le nom et en la personne d'Israël. Par conséquent, cette résistance devenait la plus insupportable de toutes à l'esprit romain, qui voulait avoir partout des sujets obéissants et ne rencontrer nulle part des nationalités vivantes ou des peuples. Dans le supplice collectif, dans le crucifiement achevé sur la montagne sacrée, Rome n'avait donc pas eu seulement pour but de se défaire d'une force extérieure qui la gênait et qui était proportionnellement si infime auprès de la sienne, Rome s'était proposé avant tout d'éteindre la manifestation opiniâtre d'un droit pubUc, de faire un exemple terrible en Orient. Elle avait étoufié par ce moyen l'idée d'une délivrance commune, l'idée d'un messianisme ou christianisme obtenu les armes à la main, à la réalisation
duquel la Jud^e à diverses époques» et particulièrement BOUS le règne de Néron et sous le règne d'Adrien, avait invité les populations de TAsie et même de l'Europe.
Or, en ce sens, l'un des deux vainqueurs, le vainqueur politique, le Romain, s'était rendu à hii-méme un service éminent. Mais il est certain que ce service ne devenait pas d'une moindre importance pour le vainqueur religieux, le chrétien. Par la destruction complète de Jérusalem, par l'extermination de l'ancien peuple^ Rome délivrait le nouveau messianisme ou christianisme d'un compétiteur, d'une entrave» Elle faisait littéralement table rase, en faveur de la divinité absolue de Jésus- Christ ; elle remplissait à peu près le même rôle qui, dans l'histoire des temps nouveaux, a été réservé aux terribles exterminateurs du siècle dernier, aux hommes dont la volonté réfléchie a été de faire passer la charrue sur le régime précédent, sur la cité ou la Jérusalem d'ère moyenne.
De son côté, et pendant qu'il poursuivait le travail relatif à l'avenir de sa foi, le chrétien accomplissait, à l'égard de Rome, un acte de réciprocité non moins frappant. En abolissant la loi des Juifs, en la proclamant finie et morte, en la légicidant avec privilège d'héritage, il est certain aussi que le messianisme ou christianisme de Jésus se rendait d'abord à lui-môme un service réel. Outre les obstacles que les antiques formes de )a loi suscitaient à la nature de sa mission, une autre raison plus intime lui dictait de s'en délivrer ; car, en vertu de son principe constitutif, cette même loi, qui se serait prêtée à admettre Jésus comme libérateur^ comme prophète, comme homme de Dieu»
ne pouvait faire rien de plus^ sous peine de trahison manifeste.
Après cela et tout en travaillant aux progrès de sa cause, le second champion, sorti vainqueur de l'épopée judeo-romaine, rendait également un service de premier ordre à l'autre vainqueur. A l'abri du légicide sacré, il justifiait Rome de ses actes d'extermination à l'égard de l'ancien peuple* 11 lui assurait, il lui prouvait que c'était la conséquence obligée, la vengeance légitime du crime de déicide accompli par le vaincu* Il sanctifiait le bouleversement entier de Jérusalem ; il en partageait la responsabilité morale. De plus, en dé^ tournant le nom du peuple, le nom d'Israël, de sa véritable acception, ce vainqueur reUgieux fondait son idée d'universalité sur une base qui, à l'aide de quelques modifications, deviendrait de nature à s'associer au plus tôt avec l'universalité d'obéissance et de soumission qui était exigée depuis si longtemps par Rome.
Yoici donc comment les rapports primitifs et latents de l'ancienne maîtresse du monde avec le Christ nous remettent en présence d'une de ces grandes contradictions de la théorie et de la pratique, qui concourent à entretenir le drame perpétuel de la société humaine.
Dès que la divinité de Jésus s'était élevée, comme médiatrice, entre le monothéisme et le polythéisme, entre les cités représentatives de l'un et de l'autre, il semble qu'une conséquence toute naturelle devait suivre. Le jour où l'Église chrétienne songerait à se donner un centre, une capitale, une nouvelle Jérusalem, la théorie voulait que cette nouvelle cité se produisit aussi comme médiatrice ; qu'elle occupât une place de
16 ROME ET LA RéACTION.
juste milieu entre l'ancienne demeure de David et Tancienne demeure des Césars, entre la ville de l'Éternel et la ville dite éternelle.
Cette conséquence de la théorie, du reste, n'a rien d'hypothétique, rien d'arbitraire. Elle s'est traduite en dessein, en dogme officiel. J'y reviendrai au moment où la séparation éclatera entre les deux premiers rameaux de la branche chrétienne, grec et latin, orthodoxe et catholique. Il suffit ici de noter que ce dessein, ce dogme, est celui qui, dès les premiers temps, a fait l'âme de Constantinople, celui-là même qui aujourd'hui fait le secret religieux et politique du prix immense attaché, par une des plus grandes puissances de l'Europe, au nouveau nom de l'ancienne Byzance et à sa situation.
Avant la ville de Constantin, deux autres cités, Antioche et Alexandrie, avaient aspiré à devenir la métropole religieuse, la médiatrice nouvelle. Mais quels que fussent leurs titres à l'égard du christianisme naissant, ils pâlissaient devant les droits et les exigences de la pratique qui, alors et presque tous, militaient en faveur de Rome.
De même qu'on ne crée pas à volonté, par convention, des hommes de génie ou des peuples de génie, de même on ne crée pas à volonté des cités-mères. Pour satisfaire à cette qualification, il faut des villes, des demeures qui aient acquis un rang suprême dans le temps, aussi bien et encore plus que dans l'espace. Outre leur position géographique, qui est si fort à considérer, il faut que ces villes soient remplies de longs et puissants souvenirs, d'émotions, de réflexions, d'en-
seignements de toute. sorte. C'est pourquoi dans l'histoire générale de notre monde civilisé j'ai avancé qu'il ne se rencontrait guère de vraies métropoles que les deux cités belligérantes dans le conflit judéo-romain, la ville du mont Moria et la ville du Capitole.
Après la ruine de Jérusalem, de la capitale du monothéisme, qui, en matière religieuse, formait un des termes extrêmes de la situation, une obligation était imposée aux propagateurs de la divinité nouvelle. Ils devaient se porter sur Rome ancienne, sur la capitale du polythéisme, qui format l'autre point extrême, l'autre pôle de cette même situation. C'est là que le lien, que le mystère de l'alliance déjà établie entre les deux vainqueurs de l'ancien peuple, était appelé à se traduire en acte manifeste. Rome, frappée dans sa politique, menacée et déjà atteinte de déchéance comme centre de l'empire, par conséquent comme reine du monde connu, Rome ne tarda pas à prévoir toutes les ressources qu'un renouvellement religieux serait susceptible de fournir à son antique esprit d'organisation, de domination, de conquête. A la .différence des intelligences vulgaires, qui ne conçoivent rien en dehors du cercle des raisonnements et des habitudes qu'on leur a tracé, Rome embrassa d'un regard toute la grandeur qui pouvait jaillir pour elle de ce nouveau cri : « Je suis Rome, toujours Rome; en même temps je suis Jérusalem, la Jérusalem vraie, la Jérusalem descendue du ciel; il n'y en a pas d'autre, il ne doit plus y en avoir d'autre que moi-même. »
Mais quels que fussent le génie de cette cité et ses ressources nouvelles, à un certain jour les droits de
là théorie promettaient de lui créer autant de difficultés pratiques que jadis à Jérusalem, et de lui occasionner de nombreuses défaillances. Plusieurs des principes ensevelis sous les ruines de l'ancien temple, et dont elle représentait invariablement la défaite, étaient appelés à obtenir d'éclatantes réactions.
En effet, pendant que la Providence flagellera d'iinô main les défenseurs vaincus de l'ancienne cité, les dépositaires du germe réservé à un messianisme, à une rénovation d'avenir, cette même Providence leur enverra, d'une autre main, les consolations successives, les encouragements à persévérer, qui vont devenir le nouveau fil à l'aide duquel j'aurai à vous ramener de l'époque ancienne de transition à l'époque présente.
D'abord ces consolations et encouragements donnés aux vaincus, ne se produiront qu'à des intervalles séculaires. Ensuite leur succession se fera beaucoup moins attendre. Elle acquerra surtout une rapidité sensible à dater d'un des plus grands événements qui soient arrivés dans le mondé romain de seconde formation; alors qu'une victime expiatoire nouvellev Jean Huss, entraînera la religion jusque-là souver^ûne, le catholicisme romain, à se juger lui-même.
A dater de ce jour, les liens les plus fortement serrés, en apparence, dans le monde chrétien, commenceront à se détendre et à se rompre. On ne se bornera plus à livrer aux flammes les restes de l'ancien peuple t quelque chose de plus grave s'accomplira. Les dis^ ciples de Jésus, les représentants de l'agneau i leî3 organes du mesaanisme où christianisme proclamé définitif, en offriront le spectacle à l'univers. Ils se
puniront réciproquement ; ils se vengeront par le fer et par le .feu. On entrera dans une voie nouvelle d'expiation. Un cri général, et chaque jour croissant, retentira contre le nom et contre la suprématie de Rome. Malgré sa solidarité fondamentale avec la divinité de Jésus- Christ, malgré l'organisation de ses armées spirituelles, calquées en partie sur ses légions d'autrefois ; malgré le secours du bras séculier et l'énorme privilégie dont la portée est si grandement appréciée aujourd'hui, la faculté de faire répéter les mêmes choses à chaque instant et en tous lieux, en public et en secret; malgré ces avantages et beaucoup d'autres encore, Rome n'aura pas le pouvoir d'échapper au décret suprême. Elle recevra la blessure sacrée, le coup providentiel auquel l'art le plus habile réussit pendant longtemps à fournir des palliatifs, mais dont la guérison sérieuse est impossible. De siècle en siècle l'autorité romaine, la Jérusalem de moyen âge, traversera toutes les phases et les aventures qui s'étaient produites en raccourci dans la Jérusalem d'autrefois. Au milieu d'incessantes oscillations, de ses mouvements d'attaque et de défense, elle ne se relèvera d'une défaite que pour en éprouver une autre. Encore quelques victoires semblables à plusieurs succès que ses orateurs et ses historiens aiment à lui attribuer ; encore quelques recrudescences comme celles dont nous avons été déjà témoins, et peut-être serait-ce fini de ses destins, s'il n'appartenait pas à toutes les grandes expressions de la religion des Écritures de ne jamais rencontrer de terme absolu; si Rome n'avait pas un magnifique contingent à apporter dans l'œuvre nouvelle ^ nécessaire de réédificalion générale.