LETTRE XLII
Du pouvoir de rexpérience, et d*où vient que le mouvement actuel de rindustrie concourt à éclairer l'avenir de la question religieuse.
Octobre 1855.
C'est au bruit de la lutte la plus formidable dont aucun siège de ville ait offert l'exemple, que la question
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d'Orient accomplit son prologue, qu'elle descend des régions de la théorie dans le domaine de la pratique, qu'elle impose à la politique un nouveau centre d'action, et ouvre un nouveau champ à l'histoire.
Néanmoins quelque événement qui arrive, cette lettre ne sera suivie d'aucune autre que de ma conclusion. Mon objet ici est de rendre un dernier hommage au pouvoir de l'expérience et de lui demander en échange un dernier et utile enseignement.
On se plaint chaque jour que l'expérience soit inefficace, que ses témoignages ne mettent jamais les choses humaines à l'abri des déceptions, des fragilités. Cette impuissance n'est qu'apparente. Elle dérive d'une obligation ardue imposée à l'esprit , l'obligation de combiner, d'équilibrer deux espèces de connaissances, de rapports : les rapports de différence entre les temps , les hommes, les situations, et les rapports d'analogie, de ressemblance. Si l'on se trompe sur les uns ou sur les autres, si l'on sacrifie trop à ceux-ci ou à ceux-là, l'expérience ne s'en accommode point. Elle fait défaut, mais parce qu'on l'a mal interrogée, qu'on l'a mal appliquée. La preuve est que cette expérience elle-même se charge de rétablir l'équilibre, à son seul et propre bénéfice.
Regardons d'abord aux conséquences de la supériorité trop exclusive accordée aux rapports de différence, et ne récapitulons que les grands exemples fournis par les vicissitudes de notre pays et de notre temps. La monarchie de la restauration, la monarchie de 1830, la république de février, s'étaient confiées sans réserve aux différences qui existent dans la si-
tuation nouvelle des hommes et des choses; elles n'avaient attaché qu'mi faible intérêt à démêler et à prévenir les analogies, les ressemblances avec les situations précédentes. Dès lors, ces rapports de ressemblance, d'analogie, n'ont pas tardé à se venger. Malgré l'expérience, la monarchie de la restauration s'en est allée exactement par le même chemin qu'elle avait été déjà dans la dure nécessité de parcourir. Malgré l'expérience, la révolution de juillet est tombée à peu près de la même manière que le gouvernement antérieur. Malgré l'expérience enfin, la république de février a rencontré à son tour le même genre de chute qu'elle aurait dû avoir présent à la mémoire. Elle a vu renaître trait pour trait et avec quelques couleurs de plus, la fameuse journée qui, cinquante-deux ans auparavant, avait chassé des palais législatifs les représentants de la première république.
De même, si l'on' exalte trop les analogies, les ressemblances entre les hommes, les époques, les situations, l'expérience non plus ne sert de rien. Elle est loin de prévenir les fragilités. Au contraire sa nature l'entraîne à se tourner impitoyablement en faveur des rapports de différence.
Nous venons d'assister à un de ces événements qui expriment la tendance générale des populations à former une nouvelle unité, à concourir toutes, selon leurs moyens, à une réédification commune. Cet événement, l'exposition universelle, pouvait seul faire diversion à l'intérêt et aux anxiétés entretenues par la grande scène des bords de la mer Noire.
Nous en tirons encore une fois l'occasion de dire : à
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chacun selon ses œuvres. Le travail et les conceptions théoriques de l'esprit ont toujours préparé les projets relatifs aux développements et aux bienfaits de la matière. Le provocateur principal des expositions universelles, celui qui en a fourni l'exemplaire vivant et durable est un homme d'intelligence spéculative; c'est Montesquieu. Dans son Esprit des lois et par la seule force de sa volonté, Montesquieu a obligé toutes les populations, toutes les races, toutes les régions de la terre à se plier à ses desseins. Il leur a fait apporter dans son œuvre, dans son édifice, et passez-moi les termes du jour, dans les divisions et travées de son palais de cristal, leurs traditions, leurs lois, leurs mœurs ; il les a amenées à en découvrir le tissu, à en expliquer les nuances, à se soumettre comme à un jury d'examen. Les diverses parties du monde ancien et du monde moderne ont satisfait à son appel ; et c'est par là que Montesquieu a si fortement imprimé à la France, à l'Europe cet esprit de justice réciproque et d'universalité dont les expositions les plus brillantes de nos jours ne sont qu'une des conséquences, qu'un des corollaires.
Quand on parle de la naissance du christianisme et de la révolution profonde qui en a été le produit, on exagère souvent la situation générale des choses à cette époque ; on oublie que les reproches qui atteignent à tort ou à raison la société d'une région donnée, ou d'un temps s'adressent presque toujours à la partie de cette société qui tient le premier rang, et ne doivent s'étendre qu'avec une certaine mesure aux autres parties,
Entre les analogies et ressemblances du passé avec le présent, de l'époque ancienne de transition d'une
ère à une autre avec notre époque nouvelle, il en est une encore à laquelle Tintérêt de Texpérience nous fait une loi de nous arrêter ; celle qui s'applique aux sentiments suscités par le mouvement général de Tindustrie et les grandeurs récentes dont elle a fait preuve.
Veuillez, en effet, écouter avec une attention particulière le résumé suivant sur les progrès de la civilisation et ses merveilles. Tout en écoutant, veuillez même en peser jusqu'au moindre terme :
c Combien d'arts brillants, dont l'esprit humain doit l'invention ou la culture à la nécessité ou à ses fantaisies, arts où éclate une si merveilleuse puissance d'entendement et de raison ! Quels trésors d'invention et de science! A quels prodiges dans les tissus des vêtements, dans la construction des édifices, l'industrie humaine n'est -elle pas arrivée! Quels progrès dans l'iigriculture, dans la navigation ! Quelle imagi nation, quelle perfection dans ces vases de toute forme, dans cette multitude de statues et de tableaux ! Quelles* merveilles, dont le récit paraît une fable, s'opèrent sur la scène, sous les yeux du spectateur.... ! Que d'armes, de machines inventées par l'homme contre l'homme; que de remèdes et de secours appelés à défendre et à réparer la vie humaine I Que d'assaisonnements
et de mets offerts à la sensualité! Enfin, avec
quelle sagacité la science des nombres et de. l'étendue n'a-t-elle pas trouvé la situation et la courbe des corps célestes, et de quelle infinité de connaissances naturelles l'intelligence humaine ne s'est-^Ue pas enrichie! »
Or, après avoir lu ce tableau que nous devons à
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saint Augustin dans un des derniers chapitres de la Cité de Dieuy et qui, à part son application générale aux efforts de la société, est comme le reflet du règne si prospère des Antonins, comment ne pas se souvenir de Topinion alors répandue parmi une foule de gens réputés amis des choses pratiques? Ils s'accordaient à croire que rien ne serait capable de contre-balancer ce mouvement si vif de l'industrie humaine. On courait après l'affaire, l'expédient du jour, sans trop se préoccuper ni des vieux enseignements, ni des prévoyances. La force des intérêts paraissait si dominante qu'elle devait suffire à surmonter tantôt la force des passions contenues, tantôt la force des idées ou théories nouvelles. Dans la question religieuse entre autres, on reconnaissait bien qu'un certain nombre d'abus et de coutumes étaient à modifier, à corriger. Mais hors de là, le dessein d'opérer une transformation complète en cette matière ne paraissait venir qu'à des esprits déçus, qu'à des âmes chagrines ou rêveuses.
L'expérience ne tarda pas à prouver la faiblesse de cette appréciation , à déjouer la confiance de ceux qui s'y attachèrent. Des races d'hommes , dont le sang était plein de sa chaleur native, les barbares, firent comprendre que toutes ces prospérités matérielles étaient loin de consolider les bases de l'Empire. En même temps quelques bataillons de transformateurs, organes d'une nouvelle conviction, réussirent à renverser, à changer de fond en comble l'édifice déjà si ancien des croyances religieuses et des traditions admises.
Aujourd'hui, devant les merveilles de l'industrie, les intérêts de la politique et certains raisonnements