LETTRE XLIII
Janvier i856 et la paix; résumé de cette trilogie, condnsion.
5 Janvier 1856.
La guerre cesse. Le prologue de la question d'Orient préparé en 1840 a reçu son développement en 1855. Espérons que dans l'avenir cette même question poursuivra ses phases sans exiger tant de sang. Nos armes, l'honneur de notre nom, l'idée attachée à notre drapeau, sont sortis glorieux delà lutte,' La paix s'annonce , la paix, dont la parenté est trop étroite avec la pleine et féconde liberté pour en re&-
ter longtemps séparée. Sous ces heureux auspices, j'ai hâte d'arriver à ma conclusion.
Si j'attendais de nouveaux événements, je ne doute pas qu'ils ne m'apportassent encore' pi us d'un témoignage favorable. Mais, quoique le xix' siècle commence à peine la seconde moitié de son cours, je ne me sens plus autorisé à le suivre. Chaque œuvre a ses limites au delà desquelles les preuves n'ajoutent rien, ni à la force ni à la clarté.
Le résumé à vous offrir ne peut être long. Cependant^ api'ès avoir insisté tant de fois sur les principaux points du système qu'il était de mon devoir de vous exposer, je me vois obligé de les reprendre avec ordre ; j'ai à faire repasser devant vous, d'abord les idées qui ont présidé à l'ensemble de mon travail, ensuite les diverses questions qui, dans mon préambule et les trois actes de ma trilogie, ont été associées à la marche des événements passés et des événements contemporains.
Je vous ai adressé mes lettres par ce motif que vous êtes un libre penseur, dans l'acception du mot la plus vraie, la plus large. L'autorité des faits vous tient toujours attentif. Indépendamment de sa liberté, vous reconnaissez que la pensée porte en elle-même un pouvoir, une sainteté^ que son privilège par excellence, son privilège divin est de marcher seule, s'il le faut, quand elle est armée de vérité, contre les opinions les plus opposées du grand nombre.
Dans Tantiquité le serpent qui se mord la queue était la figure employée pour indiquer la révolution de l'année, la révolution des cycles, toutes les révolutions du temps, l'éternité elle-même. Cette figure
dire si la vierge est morte ou si elle est demeurée immortelle, si elle a été enterrée ou non, qu'en un mot personne ne sait quelle est sa fin ; mais qu'il ne doute pas que si elle est morte, sa mort doit être heureuse. »
Quoi qu'il en soit, le dogme récemment proclamé offre à mon sujet un premier et inappréciable avantage : il répand une nouvelle clarté sur les observations relatives aux dogmes qui vous ont été présentés dans la première partie de mes lettres. Nous avons distingué l'usage de ce mot dogme au singulier et au pluriel. Au singulier, il signifie l'enseignement, le corps de doctrine tout entier d'une Église; au pluriel, les dogmes sont les bases diverses, les articles constitutifs de cette doctrine. En ce sens les dogmes se composent de deux éléments : une opinion, une croyance, une forme qui a préalablement existé à l'état vague, flottant, et le caractère officiel, le caractère de foi imprimé à cette croyance, à cette opinion, par un pouvoir religieux, par un maître ou une assemblée reconnue. Telles dans la politique, des opinions qui n'appartiennent d'abord qu'à la philosophie, à la morale ou à de pures théories, finissent par acquérir une autorité générale, un état de fixité, sous le titre d'articles de lois, de conditions constituantes.
Il suit de là que les opinions transformées en dogmes fondamentaux deviennent naturellement immuables; mais seulement par rapport au pouvoir qui les a faites dogmes ou pour l'ordre d'édifice qui en tire son caractère et son appui. C'est même cette immuabilité des dogmes qui détermine la nécessité des transformations religieuses; car tout le monde convient de ce fait que.
l'immaculée conception. 4S9
pour suffire au nouvel état, au nouvel agrandissement d'une famille, d'une société, on arrive à des temps oh une sage économie dicte de reconstruire de fond en comble la maison, l'édifice, plutôt que de les réparer à grands frais , d'en changer les dispositions essentielles.
Un autre intérêt du nouvel acte est d'ajouter une preuve, une confirmation aux rapports perpétuels des deux points religion et politique.
Récemment à Paris, sous l'influence du plus grand nom que les temps nouveaux aient encore répété, la question politique s'est manifestée par un coup d'État couronné de succès, dont les effets retentissent dans l'Europe entière. En la personne de Rome et du pape, la question religieuse a voulu marcher d'après les mêmes errements. Elle a jugé que l'occasion était favorable, et à soixante ans à peine de la révolution française , elle a fait signe de puissance, et réalisé à son tour son coup d'État.
On assure qu'à cette nouvelle, qu'au bruit de la gloire désormais acquise au dogme de l'immaculée conception, des villes entières de France, d'Italie, d'Espagne ont exprimé leur bonheur par des illuminations spontanées. Tous les enthousiasmes ont quelque côté qui les rend respectables. Mais de nos jours, pourquoi parler si haut de ces témoignages, quand on sait par expérience à quel point les véritables lumières, les véritables sentiments se distinguent des clartés factices dont le caractère moral aussi bien que le caractère physique est de vaciller et de s'éteindre au moindre vent ?
Il est à remarquer que dans les régions méridionales
de Moïse et du génie juif, ce n'est là qu'un accident d'importance secondaire. Par le fait , par écrit , et en dehors de sa forme, cette révélation renferme un principe plus vivant aujourd'hui que jamais, et dont toutes les manifestations sont encore loin d'avoir été obtenues; elle renferme une pensée sans laquelle l'humanité resterait impuissante à relier avec authenticité son commencement et sa fin; impuissante à former un tout, à réaliser son unité dans le temps aussi bien que dans l'espace.
Les sentiments et les événements s'éclairent et se justifient les uns les autres. Supposons qu'il y ait réellement dans les anciennes Écritures un germe non encore éclos, un droit de rénovation? Quelle aura été la condition naturelle, le moyen employé pour faire atteindre à ce germe la saison convenable, pour ne permettre à personne de le confondre avec un arrangement arbitraire, avec une prévision d'après coup; pour le rendre apte enfin à devenir un lien sensible par rapport au passé et un fil conducteur à l'égard de l'avenir?
Évidemment, il fallait que ce germe de nouveauté, que ce droit de rénovation fût conservé en plein jour, et non en secret, sous une forme franche et puissante, et non à la manière des hiéroglyphes. Il fallait que ce germe d'avenir eût à son usage un peuple tout entier, une église dépositaire, un culte dont le symbole manifesté sous le titre « d'attente d'un nouveau Messie, d'un nouveau temps, d'un nouvel ordre, » attestât aux yeux du monde une confiance sans bornes dans les justices de Dieu et dans la postérité la plus reculée. Il fallait que ce peuple, que cette église reçût de son attente et de
sa confiance une force devant laquelle toutes les autres idées officiellement produites, et toutes les puissances émanées de ces idées mêmes s'épuiseraient vainement; une volonté capable de traverser sans la moindre lacune, sans la moindre prescription, les jours et les persécutions les plus lamentables.
La philosophie proprement dite , la morale ou telle science que ce soit ne sont donc pas plus en mesure de suppléer par elles seules au principe sacré et à son avenir, que les mathématiques en mesure de suppléer à l'art ou à la politique.
De même que dans toutes les œuvres écrites, dans tous les livres, il existe un chapitre des chapitres qui, sans être absolument semblable aux autres, les représente tous autant que possible et n'en fait qu'un, de même le génie de l'Écriture admet une science des sciences, une cité des cités, un livre des livres.
Mais lorsque des modifications, lorsque des révolutions profondes ont été introduites dans les principales divisions du domaine de l'esprit, il est impossible que toutes les autres parties de ce dom ine, que tous ses chapitres ne finissent pas par s'en ressentir et que le chapitre des chapitres, la religion, n'ait à subir une révolution correspondante.
La trinité fraternelle des Hindoux, le règne successif des trois pouvoirs créateur, conservateur et destructeur, Brahma, Vichnou, Schiven, nous a fourni un enseignement de premier ordre. Selon leur légende, quand un monde nouveau ou un état nouveau du monde a été créé, le pouvoir de conservation s'en empare et y impose ses lois. Puis, quand la sève créatrice de ce monde
est en voie d'épuisement, Schiven , le pouvoir destructeur, commence à y obtenir la primauté jusqu'au jour où Ton arrive à une décomposition complète. Mais en même temps qu'il fait tomber sous ses coups le monde établi, le dfeu de destruction ramène son frère créateur, le pouvoir de Brahma, qui retrouve en lui la sève nécessaire à un monde nouveau dont une nouvelle manifestation de Vichnou, le pouvoir conservateur, se réempare. Dans la société humaine, dès qu'on est arrivé à un âge de renouvellement, la même difficulté éclate pour la religion que pour la politique, pour le spirituel que pour le temporel; et cette difficulté ne peut être surmontée qu'après un temps très-long et des épreuves réitérées. On est tenu d'atteindre au point, au sommet où les oppositions les plus flagrantes trouvent à se rallier, et d'où l'on puisse apparaître à la fois et avec vérité comme une suite rigoureuse du passé, et comme une rupture complète avec ce passé lui-même.
Nous sommes lancés dans un de ces âges, dans une de ces époques rénovatrices. Tout se transforme. La révolution française a déjà changé de fond en comble l'état temporel ou le régime ancien et a produit un temporel de nouvel ordre. L'œuvre de Brahma concernant le spirituel est logiquement inévitable. De là les deux règles solidaires ou les deux instruments d'appréciation que j'ai exprimés comme il suit, et dont l'application a jeté, je crois, quelques nouvelles clartés sur les événements successifs de notre siècle. « Pas de révolution politique générale, sociale, sans une transformation religieuse correspondante qui la précède ou qui serve à la couronner ; mais aussi pas de transformation
religieuse possible, viable, qui ne soit le produit naturel, légitime et prévu d'une sève originelle, d'un pouvoir créateur, dontla force a étédéjà visiblement éprouvée, »
En conséquence, j'ai admis que l'avènement du monde social nouveau imposait autre chose encore que de renouveler le règne du fait par la révolution politique, que de renouveler l'homme ou d'obtenir le nouvel homme par le changement dans les opinions , les usages, les mœurs. Il reste à assurer et à consacrer le renouvellement du principe ; ce qui ne peut avoir lieu que par une transformation religieuse , par l'édification d'une cité, d'une Jérusalem, image et garantie de la civilisation, de nouvel ordre. Ainsi le nouveau fait, le nouvel homme , le nouveau principe , la révolution providentiellement accomplie dans la politique, dans les mœurs, dans la religion, telles sont à mes yeux les trois formes de toute grande nouveauté, les trois points qui doivent atteindre à un accord pour que la société de nouvel avènement ne marche plus d'un pied boiteux et finisse par rencontrer son équilibre.
Quels que soient leur nom et leur église, tant que les représentants de la question religieuse, de même que les représentants de la question politique, veulent être une suite du passé sans marquer sufiisamment la rupture avec ce passé lui-même, ils ne font que céder à l'esprit de réaction. Au contraire, quand on veut opérer la rupture à l'égard du passé, sans avoir pour soi un droit manifeste de suite, on ne cède qu'à l'esprit de pure révolution. Sans doute le progrès se fait toujours ; la force des choses oblige le monde nouveau, l'enfant, le génie nouveau né, d'avan-
cer, de grandir ; mais c'est à la condition que ceux qui sont censés le diriger en religion et en politique ne savent trop eux-mêmes ni sur quel terrain l'on marche, ni les effondrements auxquels on s'expose. L'un de ces deux esprits, l'un de ces deux courants, révolution et réaction ramène l'autre avec une rapidité incroyable.
A la vérité il existe un troisième esprit qui se jette au travers afin d'en tempérer les effets. L'esprit de transaction aspire à leur faire suivre à tous deux une même voie. Mais dans l'état actuel, ce troisième esprit n'a à son usage qu'un certain nombre d'accommodements , de palliatifs, d'expédients, dont la nature n'est pas proportionnée à la force et à l'autorité du temps nouveau et dont l'efficacité, pour être parfois très-heureuse et très-brillante, ne peut jamais avoir qu'une durée éphémère.
Des idées qui ont présidé à l'ensemble de mon travail je passe à l'autre condition inévitable de ce résumé, à l'objet des trois parties Paris, Rome, Jérusalem, à la diversité des questions essentielles et accessoires, des événements passés et contemporains dont elles sont composées.
Dans un préambule, après avoir défini mon sujet , les raisons qui m'ont déterminé à le restreindre, j'ai réuni plusieurs autres considérations. Je vous ai signalé une des bases capitales de la loi du progrès ; l'utilité de se familiariser avec certains noms et distinctions techniques qui sont propres à la question religieuse comme à tout art et toute science; j'ai signalé également la nécessité de caractériser les trois ères ancienne.
moyenne, nouvelle, les époques majeures et mineures de transition ou de passage, et surtout la nécessité de rétablir la qualification rigoureuse des jours appelés la Renaissance. J'ai terminé ce préambule par le plan dans lequel Paris, Rome, Jérusalem et les événements com-* pris de 1789 à 1856 m'ont servi à embrasser tout ce que j'avais à vous dire sur les origines, les oppositions et l'avenir des diverses branches religieuses qui régnent dans notre monde civilisé en Europe, en Amérique et dans une partie considérable de l'Asie et de l'Afrique, Au risque de ne pas marcher toujours aussi rapidement que je l'eusse désiré , l'ambition prédominante qui m'a dirigé dans la disposition de ce plan a été de vous laisser tout moyen de saisir comme au passage et sans trop d' efforts, les erreurs, les inexactitudes, les exagérations où je pourrais tomber et dont personne au monde n'est exempt , pas plus en matière religieuse qu'en toute autre. Paris et la ré\^olution, dans ma trilogie, ont été le présent, Rome et l'esprit de réaction le passé, Jérusalem et le nouveau mouvement de l'Europe sur l'Asie ou l'œuvre générale de réédification, l'avenir.
Dans Paris et la révolution, les événements compris de 1789 à 1815 sont venus à l'appui des raisons qui m'ont autorisé à dire que malgré toutes les précautions, toUs les détours, les rapports sont perpétuels entre la question religieuse et la question politique, entre le dogme reçu et ses exigences, entre le principe sanctifié et le fait légalisé.
Pendant les premières et terribles années à partir de 1789, la réaction religieuse dirigée contre la révolution s'est attachée à fortifier la réaction politique, mais
476 JÉRUSALEM OU Li RÉÉDIFIGÂTION.
n'a réussi qu'à surexciter les passions et à en subir les conséquences. A son tour la révolution victorieuse en politique a travaillé aussitôt à faire sortir de ses flancs quelque nouvelle forme de religion et n'a abouti qu'à des avortements déplorables. Néanmoins la révolution a pris date; elle a ouvert une voie qui depuis lors jusqu'à aujourd'hui a fait frapper à toutes les portes du domaine de l'esprit pour en obtenir le nouveau symbole. Seulement on a laissé à l'écart la porte légitime, la vraie source, qui, dans tout état de cause, ne doit être consultée qu'après l'épuisement de toutes les autres épreuves.
Enfin, pendant cette même période de 89 à 1815, et tandis que l'esprit essentiellement réédificateur produisait divers signes de sa présence, un résultat constant a été provoqué par les efforts de transaction qui avaient pour but de remarier ensemble et ofliciellement le temporel d'ordre nouveau et le spiriuel de Tancien régime, Paris et Rome. Loin de concilier les idées, les hommes et les choses, tous ces essais, tous ces traités et concordats ont ouvert le champ à de nouvelles luttes, de nouvelles difficultés. Aussi m'ont-ils donné sujet de faire cette remarque que, à l'inverse des temps anciens où des récits imaginaires, des légendes, prenaient le caractère d'événements et de personnages réels, ici au contraire ce sont les événements réels et les personnages qui en étaient l'instrument. Napoléon et Pie VU, dont l'histoire a offert tout l'intérêt d'une manifestation emblématique, d'une légende.
Voilà ce qui en est de ma première partie, Paris et la révolution. Sous le titre de Rome et l'esprit de réac-
tien, le second acte de ma trilogie devait recevoir beaucoup plus d'étendue que les deux autres. En effet, comme Rome, en matière religieuse, est la représentation de toute l'ère vulgaire ou moyenne, c'est-à-dire du passé, il fallait grouper autour d'elle toutes les branches et rameaux qui se sont formés et développés pendant le cours de cette ère moyenne, et qui aujourd'hui aussi représentent le passé, la tendance naturelle à une réaction plus ou moins vive. Il y avait par conséquent pour cette deuxième partie un nombre considérable de graves événements à expliquer et à concentrer avant d'être ramenée aux jours de notre siècle où ma première partie nous a laissés en l'an 1815 et au traité de la Sainte-Alliance. Bien plus, un des motifs de son étendue est venu de l'engagement formel que j'avais pris envers vous dès le début de mes lettres, celui de ne jamais vous faire perdre de vue l'intérêt dominant de vos préoccupations, Paris et les nouveaux temps, lors même qu'à propos de Rome ou de Jérusalem je me verrais forcé de vous reporter très-loin dans les traditions antiques.
Dès que les rapports inévitables de la question religieuse avec la question politique avaient été démontrés, il importait de savoir quelle était au fond, bien plus que dans les apparences, la situation respective de toutes les branches actuelles de la religion écrite ou des diverses églises. Cette seconde partie n'avait donc pas à reculer devant les développements nécessaires pour caractériser les diverses branches issues du même tronc, judaïque, chrétienne, mahométane, et les grands rameaux de la branche chrétienne, latin, grec et saxon,
catholique, orthodoxe, protestant, ainsi que le sousrameau gallican. Comment les difficultés auxquelles il leur avait été prescrit de suffire dès leur apparition, comment certaines bases immuables de leur établissement, ont fini par leur créer à tous une situation morale qui est désormais factice, fausse sous plusieurs aspects; non-seulement à l'égard de leur principe commun, non-seulement les uns auprès des autres, mais par rapport au nouvel état ou à la nouvelle ère du monde? Pour remplir ce plan avec une tout autre intention que d'ajouter çà et là quelques ruines nouvelles à une foule de ruines, plusieurs déductions et éclaircissements préliminaires étaient indispensables. J'avais surtout à vous présenter des aperçus généraux qui, sans toucher encore au fond des choses, y préparaient et avaient quelque analogie avec ces avenues dont le but est de faire déjà apprécier la nature de l'édifice où elles conduisent.
Or, en cette seconde partie, j'ai commencé par répondre à l'obligation que vous m'aviez dictée de mieux vous apprendre dans quelles conditions d'origine et quelles dispositions d'esprit j'avais été entraîné aux recherches et réflexions qui m'occupaient depuis si longtemps. A cette occasion, les sentiments provoqués par une première lecture de la Bible, m'ont amené à vous retracer une vision de Voltaire et une suite et contre-partie de cette vision qui nous a fourni une curieuse leçon d'humilité universelle. Que fallait-il penser de la révélation et des miracles primitifs rétablis dans leur cadre naturel? Engendraient-ils ou non des obstacles absolus aux libertés de l'écrit et à
une transformation religieuse nouvelle? Après cela, nos aperçus généraux ont compris, Téloignement prétendu où nous sommes de la naissance des diverses branches, les dissidences fréquentes entre la foi et la bonne foi, les déclarations réciproques des églises catholique et protestante, qui servent d'expression nouvelle a la vieille règle « deux négations valent une affirmation. » Ils ont compris également certains caractères de la vérité, et les exemples fournis par les deux Rome à l'appui des limites naturelles que les institutions religieuses ou non religieuses ne peuvent franchir sans se renier ou se transformer. Alors un point d'arrêt et de repos m'a été offert dans le souvenir des principales objections que vous aviez adressées à mes premiers essais et dans leur rapprochement du fait moral prédominant en l'année 1850.
En abordant le fond des choses, et en dehors de tout symbole , une première comparaison était à faire entre les trois grands chefs des religions reconnues dans nos climats : Moïse, Jésus, Mahomet. Il convenait d'adopter la similitude antique de la religion avec un arbre. La racine et le tronc de cet arbre forment la doctrine de Moïse, au sujet de laquelle les systèmes existants d'histoire, de philosophie, de religion sont encore si pleins d'inexactitudes ; ils forment la théorie des quatre principes d'où l'on voit ressortir aussitôt la singu* larité des destinées de l'ancien peuple et la clef des vicis situdes qu'il a subies avant comme après Jésus-Christ.
Dès que la nature du tronc primitif était définie, dans ^quelles conditions de fait et de principe les deux branches judaïque et chrétienne, les deux Églises du messianisme attendu et du messianisme obtenu se
sont-elles dégagées de ce tronc avec antagonisme?
Considéré comme grand architecte du monde physique et du monde moral, Dieu a produit certaines lois rigoureuses, mathématiques, qui s'étendent avec des variétés extrêmes à chacun de ces mondes. Telle est la loi de la résultante des forces qui a eu pour nous l'utilité sinon d'expliquer sans réserve, du moins de simplifier au dernier point, la marche obscure, mystérieuse en apparence de plus d'un événement.
Durant la première moitié de l'épopée judéo-romaine, le siècle antérieur à Jésus- Christ, quelle a été l'influence du paganisme et d'une de ses branches nouvelles sur les agitations de Jérusalem ? Comment s'est-on préparé à la consommation des trois actes, crimes ou sacrifices providentiels, qui, pendant la seconde moitié de cette épopée, remontent à chacun des trois grands champions, Juifs, Romains et Chrétiens, et pour la distinction desquels deux mots nouveaux, populicide, légicide, sont devenus indispensables?
Immédiatement après avoir indiqué les origines de la branche judaïque, sa raison d'être, et la nature de sa loi nouvelle comparée à la loi nouvelle du christianisme, il fallait dire comment les progrès du temps ont donné un autre caractère à cette raison d'être, ont changé une situation originairement vraie par rapport à l'ère vulgaire ou moyenne, ten situation fausse par rapport à l'ère nouvelle ou au nouvel état du monde.
Dans des proportions différentes et sous d'autres aspects, le même changement, les mêmes causes de fausse situation ont agi sur la branche chrétienne sa collatérale et sur sa raison d'être originelle.
Malgré les déclarations solennelles et constitutives de cette branche chrétienne , les droits et les figures de l'ancienne loi, qu'on réduisait à Tétat d'ombres, sont redeyenus plus vivants que jamais. Par sa manière d'interpréter, de transfigurer les biens et récompenses de la même loi, et par l'effet de son principe primitif sur la communauté des biens, sur un communisme très-différent en partie du communisme moderne et réfugié depuis dans le sein du monachisme, l'église chrétienne ou plutôt le monde chrétien a donné matière à une foule de variations, de contradictions, d'équivoques. Les raisons générales et pratiques qui avaient appelé de loin la divinité absolue de Jésus-Christ et la forme même de sa naissance, de ses souffrances, de sa mort, les raisons qui avaient imprimé au nouveau symbole un succès si rapide, une autorité puissante et légitime, ont reçu de graves atteintes. Le mystère des deux croix, juive et chrétienne, du mont Moria et du mont Calvaire , a été rendu facile à analyser et à saisir. Les liens solidaires de la nouvelle divinité avec la nouvelle souveraineté, du Christ avec Rome, contractés d'abord tacitement dans Jérusalem, sur les ruines de l'ancien peuple, et manifestés ensuite sous la forme du catholicisme romain, ont engendré à leur tour une foule de complications nouvelles.
A dater de la chute de Jérusalem et en vertu de son double caractère personnel et universel , le peuple vaincu, l'Église conservée comme dépositaire d'un germe d'avenir a été condamnée à une double et dure nécessité. A la face du monde, elle expie ses propres fautes, ses superstitions, ses iniquités. A la face /du'