II
monde, elle devient la victime expiatoire, le témoin vivant des superstitions, des violences et des iniquités communes aux puissances et populations de toute la terre. En conséquence, si la Providence flagellait cette Église d'une main, elle la soutenait et la consolait de l'autre. Elle envoyait une succession imposante et significative d'événements qui rendaient force et vie aux principes mêmes dont la ruine de Jérusalem avait témoigné la défaite. Or, c'est dans la nature de ces événements que j'ai trouvé le nouveau fil et les diverses stations à l'aide desquels je me suis appliqué à vous ramener de Tépoque ancienne de transition aux jours actuels où ma première partie nous avait laissés, c'est-à-dire à l'an 1815.
Entre la branche judaïque et la branche chrétienne, Mahomet a enté sur le tronc primitif une troisième branche, qui a eu sa mission, sa gloire, mais pour retomber inévitablement dans une situation fausse.
A son tour et à l'instar de ce qui était arrivé à ce tronc, la branche chrétienne s'est divisée en trois grandes oppositions. D'abord Photius ou Constantinople s'est séparé du pape ou de Rome. Plus tard, après que le système des trois seigneurs du moyen âge a été renversé par le seul fait de Guttemberg, par la découverte de l'imprimerie, Luther et la réforme sont apparus. Depuis lors ces trois rameaux, latin , grec et saxon , auxquels il faut toujours joindre le sous-rameau gallican, n'ont cessé de prendre une part active aux aff'aires politiques. Par les diversités de leur fausse situation, ils ont justifié sur une foule de points, l'église qui s'était organisée pour attendre, pour manifester sa
pleine confiance dans les justices et le renouvellement providentiel de l'avenir.
Comme résultat de ce long eiamen, et sans sortir encore de ma seconde partie, les deux règles solidaires, les deux instruments d'appréciation déjà appliqués aux événements de 1789 à 1815, ont reçu une nouvelle force; ils- ont été reportés sur les événements, les personnages et le mouvement de notre histoire qui va de 1815 à 1840 et dans lequel Rome a été particulièrement engagée.
L'an 1840, le signal donné à la nouvelle impulsion de l'Europe sur l'Asie a ouvert ma dernière partie, Jérusalem ou l'œuvre de réédification générale. Tandis que je vous retenais en idée sur les rives de la Méditerranée orientale, en fait les regards de l'Occident tout entier ont été tournés soudainement vers les mêmes rivages. -
Puisque les rapports de la religion avec la politique, de l'idéal avec le réel, sont indestructibles, et puisque les branches actuelles de la religion des Écritures sont au moral dans une fausse situation, la sève originelle et créatrice est appelée inévitablement à réagir. La nouvelle cité, la Jérusalem représentative de la nouvelle civilisation, doit préparer les matériaux nécessaires à sa construction plus ou moins prochaine.
L'objet de cette troisième partie a donc été de montrer les analogies qui existent entre une réédification d'esprit et une construction ordinaire. Ici et là il y a des obligations préliminaires à remplir, ici et là un plan général à se fonnèr et à suivre.
Pour ce qui est de ce plan, j'ai fait appel à la loi d'imitation et j'ai pris pour sujet de cette imitation, comme
exemplaire, Rome elle-même. Tel à un jour donné le génie de l'ère vulgaire et moyenne a transporté la Jéru • salem ancienne sur les monts Aventin et Capitolin et l'a renouvelée de fond en comble, tel j'ai supposé que le génie de l'ère nouvelle serait bientôt assez robuste pour opérer la contre-partie de cette œuvre.
En attendant, je vous ai soumis les nombreuses ressources dont l'esprit de réédification sera en mesure de disposer, soit afin de renouveler à fond, soit afin de modifier considérablement le spirituel ou les dogmes et mystères établis, le personnel ou le sacerdoce, le matériel ou la forme architecturale de la nouvelle cité, du temple des temples, et l'objet de ses principales cérémonies.
Loin d'être demandées à la pure philosophie, ces ressources, aussi larges que tout ce qu'elle pourrait nous offrir, puisent leur autorité spéciale, leur efficacité, dans cette circonstance, qu'elles nous sont transmises en ligne directe et sans interruption du lieu même dont tous les dogmes et mystères existants, dont le spirituel, le personnel et le matériel des Églises en vigueur sont déclarés hautement une provenance.
En définitive, dans l'ordre et la suite de la religion, si l'ère ancienne qui comprend les dix-huit siècles écoulés avant l'apparition de Jésus-Christ a eu sa loi, son peuple, sa Jérusalem, si l'ère vulgaire et nioyenne qui comprend les dix-huit siècles écoulés jusqu'au commencement de l'ère nouvelle a eu également sa loi, son peuple, sa Jérusalem ou capitale, Rome, vous prononcez vous-même ma conclusion.
Les événements retracés dans mes dernières lettres, les péripéties survenues en Occident et eîn Orient depuis
l'an 1840 jusqu'à ce mois de janvier 1856, y ont ajouté de nouvelles lumières, une nouvelle certitude.
L'ère du ; monde aujourd'hui naissante, son génie propre, son intérêt, son honneur, ont tout droit de former les mêmes prétentions que les deux ères précédentes, de concevoir les mêmes espérances.
Après s'être emparé des fonctions du .législateur, après avoir accjuis la gloire du guerrier, après avoir étendu les limites de la science et s'être assuré tous les avantages exprimés par les trois noms unis, agriculture, industrie, commerce, il appartient à cette ère moderne, à ce monde nouveau, de s'élever à de plus hauts desseins. Sans rien détruire et au contraire dans le but de tout accomplir, il lui appartient de placer sur sa tête la couronne transformée ou la sainteté d'un nouveau pontificat. Il est appelé à tenir avec vaillance et loyauté les clefs de la vraie sagesse, les tables de la vraie loi, et surtout le glaive du libre esprit qu'on reconnaît à cette merveilleuse vertu, que les blessures qu'il fait saigner sont aussi honorables et aussi fructueuses pour ceux qui les reçoivent et les supportent que pour ceux qui les occasionnent.
Sur ce, mon cher .monsieur, ma dette est payée, ma tâche est remplie et je dis adieu au sujet qui m'a tant occupé. Lors même que j'aurais eu le pouvoir de vous imposer mes convictions, je n'eusse rien ambitionné de plus que de provoquer votre volonté d'y réfléchir.
Ne jugez pas avec trop de précipitation des idées qui ont été mûries et ne vous laissez entraîner tout d'abord ni à ce qui aura pu vous y séduire, ni à ce qui serait de nature à vous choquer. Je me suis efforcé
avant tout d'être sincère envers moi-même; ce n'est certes pas l'affaire la moins difficile. Ainsi va le monde: on n'échappe guère à une illusion que pour tomber dans une autre, et qui sait si le jour le plus malheureux pour l'homme ne serait pas celui où son cœur se sentirait dépouillé de toute illusion.
Que Dieu vous tienne en sa sainte garde. A peine prendrai-je le temps de vous remercier de votre longue attention, de votre bienveillance, de votre patience. Heureusement, je sais que les épreuves les plus rudes passent pour les plus méritoires : ce sera mon excuse et ma consolation de vous y avoir exposé.
Adieu donc, je suis assuré de votre estime ; conservez-moi une petite et bonne place dans votre amitié.