‹ Paris, Rome, Jérusalem ou la question religieuse au XIXe siècleChapitre 35 sur 107 · LETTRE LXV · texte numérisé non relu

LETTRE LXV

Révolution de i83o et difficultés nouvelles suscitées à la politique par les transformations de la science,

De même que pour la Restauration, je n'ai nullement à chercher dans la révolution de 1830 ce qu'elle aurait pu être, mais les enseignements et les signes qui ressortent de ce qu'elle a été. Outre la diflQculté politique qu'elle rencontrait dans sa propre nature, outre la difficulté religieuse dont la véritable entente ne lui était pas donnée, une autre difficulté d'origine toute nouvelle, la transformation, la sécularisation de la science, devait être à la fois, pour la monarchie de Juillet, un sujet de gloire et une cause de revers.

Les dix-huit ans de son existence, comme les quinze ans de la monarchie restaurée, présentent deux phases.

A rintérieur, ces phases sont séparées par la coalition parlementaire de 1839; à l'extérieur, par la prédestination de cette année 1840, dont le caractère universel a été de remettre à Tordre du jour la grande affaire, la vieille et immense question d'Orient, qui ouvre ma dernière partie, Jérusalem, et que la Restauration avait déjà engagée au moyen de la délivrance de la Grèce et par notre conquête en Afrique.

Durant cette période de notre siècle comme dans les jours précédents, les rapports sont incessants entre les deux points religion et politique ; ils confirment que, indépendamment de l'esprit de pure révolution, de réaction, de transaction secondaire, ou d'accommodement à la surface, un autre esprit travaille partout à se manifester, celui de réédiflcation, duquel doit procéder la cité d'ordre réellement universel, la Jérusalem d'ère nouvelle.

Si l'on veut parler avec rigueur, ni les événements de 1830, ni les événements récents de 1848 ne demandent à être désignés sous le titre de révolution. L'intérêt d'une bonne classification s'y oppose. Il n'y a qu'une seule révolution dans nos temps modernes, la révolution française. Dès lors, l'œuvre de Juillet mérite plutôt d'être nommée la transaction de 1830, car c'est l'esprit de transaction qui y préside comme dans l'œuvre de 1814. La différence pourtant a été grande ; car en 1814 la transaction s'appuyait de droit sur la réaction, tandis qu'en 1830, c'est à la révolution qu'elle se relie.

La première difficulté faite dès l'origine à la monarchie de Juillet, la difficulté politique, consistait donc à

suivre sa route» à constituer ses libertés entre la révolution qui était toute disposée à s'irriter de ce qu'on ne lui accorderait pas, et la réaction déjà tout irritée de ce qu'on lui avait enlevé.

Quant à la difficulté religieuse qui ne devait pas moins entraver sa marche, et dont je suppose que le poids se fait sentir sur notre époque tout entière, elle répand une soudaine clarté sur le problème suivant s Comment est-il arrivé que les intelligences si élevées et si bien intentionnées qui ont présidé aux institu* tions de Juillet aient eu, en quelque sorte, des yeux pour ne point voir, et se soient comme donné le mot pour laisser échapper de leurs mains une si* tuation encore riche d'avenir et susceptible d'imprimer en faveur de la liberté une émulation générale et salutaire?

Une des raisons ne serait-elle pas qu'on a trop oublié que nous vivions à une époque de passage d'une ère du monde à une autre ère; que ces époques exigent des ruptures décisives entre le présent et le passé; que si une rupture et une rénovation ont été opérées dans le domaine du temporel, il s'ensuit providentiellement que le domaine du spirituel doit subir 4ine rupture et une rénovation correspondantes? Enfin, ne serait-ce pas en partie une conséquence de l'erreur qui a fait imposer à la question religieuse, comme deux colonnes d'Hercule, un nec plus uUrà officiel? Ici et pour les uns, ces limites infranchissables en apparence sont les libertés de l'Église gallicane, et pour les autres, les libertés de Luther ou de Calvin; là, c'est la prétendue séparation du spirituel d'avec le temporel, qui jusqu'à présent a

eu cet effet sur notre xix* siècle et sur notre pays, que plus on y a fondé de l'espoir, plus on y a cherché un refuge, plus au contraire s'est accrue l'influence des affaires religieuses sur les affaires politiques; plus l'activité des représentants du principe religieux de Tordre ancien a pris une part sensible à l'élévation ou à la chute des gouvernements successifs,

Wfais au-dessus de ces grandes difficultés qui venaient de loin, la difficulté d'origine nouvelle, dont la monarchie de Juillet a eu beaucoup à se glorifier et à sonffrir, dérivait de la coïncidence de cette période avec un des changements les plus extraordinaires qui aient été réservés à la société dans son organisation matérielle.

Loin de rester exclusivement enfermée dans ses sanctuaires, d'y retenir les vérités et les découvertes qui relèvent de son empire, la science se transformait; elle se sécularisait, elle adoptait une nouvelle conduite, une nouvelle direction. La science portait toute son énergie et sa rigueur dans les applications pratiques des plus hautes conceptions aux choses ordinaires de la vie, Elle donnait à l'homme, à la pensée, à la matière, un mode entièrement nouveau de communication, de circulation. Elle assurait par là des développements sociaux dont il était et dont il est encore impossible de prévoir les conséquences; de sorte que cette indécision, que l'existence de ces éléments indéfinis a forcément jeté et jette des incertitudes prolongées sur toutes les combinaisons et constitutions politiques nées ou à naître.

De plus, en regard des avantages acquis, cette

même sécularisation de la science entraînait au moral tout un ordre d'inconvénients dont on s'est complu à rendre la monarchie de Juillet personnellement [responsable, et qui certes, depuis sa chute, ne se sont pas amoindris.

Les applications du génie scientifique ont accéléré l'expression de nouveaux besoins, de nouveaux désirs, ont excité l'impatience générale d'y satisfaire et la non moins générale de rester trop au-dessous de leurs exigences croissantes.

En cela, du moins, admirons encore comme tout se suit et s'enchaîne avec plus d'ordre et d'ensemble que nous ne saurions l'imaginer.

Le mélange des populations est le prélude nécessaire de toute grande rénovation de la société et de toute transformation religieuse. Aux jours de la Révolution et de l'Empire, ce mélange des populations s'est fait sur les champs de bataille, par la loi de sang et de feu. Il s'est fait par cette autre conséquence des invasions et des conquêtes qui, au sein des cités et des campagnes, jettent des produits nombreux d'un croisement inattendu entre les races. Sous la Restauration et la première période de Juillet, cette fusion des peuples est confiée à la loi d'esprit et de parole, à la communication et traduction réciproque des chefs-d'œuvre appartenant à tous les climats, au concours des vues, des remontrances, des vœux soufflés des quatre points de la terre. Après les succès et les abus de ces deux lois, celle de sang et de feu, celle d'esprit et de parole, une troisième épreuve est à poursuivre. La loi des intérêts régnera^ pendant un temps en souveraine. Elle déterminera toute

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