‹ Paris, Rome, Jérusalem ou la question religieuse au XIXe siècleChapitre 34 sur 107 · LETTRE LXIV · texte numérisé non relu

LETTRE LXIV

Mouvement particulier dans la philosophie, Thisloire, la poésie.

En ce même temps, dès les premiers jours de la Restauration, les déceptions éprouvées par les universités d'Allemagne, au sujet des libertés promises, et l'ardeur de liberté ranimée en France, éteignirent au cœur de ces universités plus d'un sentiment d'inimitié nationale. Il s'ensuivit un échange actif d'idées philosophiques et littéraires entre les deux pays. Dans la question religieuse, l'Allemagne avait eu déjà la gloire d'être le théâtre d'une des réformes les plus favorables aux progrès de l'esprit humain. Mais si une œuvre de cette nature et plus étendue était encore dans les desseins de la Providence, il y avait lieu de penser que la mission d'y introduire reviendrait à la nation française. Cette nation avait été choisie comme foyer d'une impulsion qui, malgré ses premières violences, n'était pas moins destinée à changer la face de l'Europe et par l'Europe le monde. 'Elle tirail même un certain relief de cette dénomination de Français, d'homme franc, d'homme libre d'esprit et de cœur, dont le sens général était susceptible de caractériser le nouvel homme, et partant de devenir agréable à toutes les races régénérées.

Aujourd'hui on est à se demander si, par l'effet des communications qui s'établissent entre les zones les plus diverses, le genre humain, après un certain laps de temps, ne sera pas complètement nivelé. Tous les caractères, toutes les originalités d'esprit, de langage et de mœurs s' effaceront- ils sans retour? En viendra-t-on à faire de toutes les populations la reproduction comme photographiée du même personnage, du même type? Je suis loin de le penser. L'humanité, prise en masse, est un corps vivant, et quelque chaude et rapide qu'on suppose la circulation du sang et de l'intelligence dans le corps humain, sa force et sa supériorité à l'égard des autres créatures, dépendent en grande partie du nombre et de la variété des organes ou instruments dont il se compose. La diversité de races, les diversités d'esprit qui ont concouru à l'origine et au développement de la révolution chrétienne, n'ont pas perdu leurs principaux traits à travers les siècles. 11 en sera de même de la diversité des populations et de la diversité des esprits qui, sous une impulsion raisonnée, ou par la force des choses, travaillent depuis longtemps à l'avénement de l'âge nouveau du monde et à ses progrès.

Ainsi les contrastes que présente l'esprit philosophique en Allemagne et l'esprit philosophique en France, sont loin de tenir à des causes purement accidentelles, non plus que les différences du génie politique dans la Grande-Bretagne et sur notre sol. Ces différences forment les indices d'une belle et féconde nature. En France, la philosophie est généralement une opinion, en Allemagne, une science. Quand un étranger intelligent a été initié à notre langue, il est bien près d'avoir

acquis la connaissance des idées françaises, de Tesprit philosophique et politique qui y régnent aujourd'hui, qui ont régné hier ou qui régneront demain. C'est qu'en France, la première obligation faite à l'esprit est de présenter ses vues, ses inspirations de manière à leii^ faire entrer dans la langue commune, (^e manière à leur faire parler autant que possible l'idiome de tout le monde. De la naît le caractère universel qui appartient à l'esprit français, sa disposition à l'apostolat, à l'ardente propagation des idées qu'il a conçues ou reçues. En Allemagne, au contraire, l'étranger qui entend, ou à peu près, la langue du pays, est encore à mille lieues de la connaissance des idées qu'on y professe, de l'initiation aux nombreux aspects de sa philosophie. C'est que là, chaque système, chaque fragment et nuance de système commence par se faire un idiome technique, qui se distingue quelquefois de l'idiome voisin presque autant que les langues des populations les plus éloignées.

Vous ne me saurez pas mauvais gré d'un souvenir qui nous reporte au temps de notre .jeunesse. Dans les commencements de la Restauration , notre génération entière avait été déjà renseignée sur ces différences par la femme célèbre dont le génie exceptionnel travailla si puissamment à ouvrir les relations philosophiques et libérales de la France avec l'Allemagne. . Pour l'esprit germain, tandis que la qualité dominante est de se suffire à lui-même, de vouer un culte aux recherches, à la réflexion; tandis que le vrai lecteur allemand est près de s'insurger contre tout écrivain qui ne lui donne rien à démêler avec effort, qui ne compte pas

sur son active coopération, qui iui livre une nourriture trop facile, la France témoigne d'un sentiment opposé. Comme l'échange des idées par la conversation, la parole y obtient le premier rang, l'écrivain s'élève d'autant plus qu'il épargne le temps et la recherche à son lecteur, qu'il l'entraîne à de grands résultats en lui demandant le moins d'efforts, le moins d'exercice.

L'Italie à son tour, qui a pris tant de part à tous les mouvements d'esprit, à toutes les aspirations régénératrices des temps nouveaux, l'Italie intelligente offre une variété originelle dont jamais peut-être aucun nivellement, ni aucune fusion des caractères, des mœurs, ne réussiront à la dépouiller. A ses yeux, le mérite de toute œuvre ne se renferme pas à faire beaucoup réfléchir, à remuer l'idéal intime comme chez les Germains, ou à faire parler et judicieusement devisef , comme dans notre patrie. Pour que sa plus haute sanction soit obtenue, l'Italie exprime une autre exigence. Elle entend que l'œuvre provoque dans son sein un sentiment de chaleur presque amoureuse, qu'elle mette en jeu les fibres de l'admiration, qu'elle ait enfin quelque sujet de réclamer les bonheurs du Capitolç.

La Hberté laissée à l'esprit, à l'écriture, à la parole,, sous la Restauration, et les relations avec l'Allemagne, eurent pour premier effet de dégager la question religieuse de plus d'une obscurité, d'une entrave. Une réaction fut opérée, au nom de la raison elle-même, contre la philosophie du xviii* siècle. Jusqu'alors les opinions de Voltaire sur Jérusalem et sur Rome avaient été en quelque sorte la religion, l'Évangile de Paris. II. ti

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Maie alors on sentit que les formes militantes et le dé* * nigrement systématique qui étaient étroitement associés à rétemel bon sens du précurseur de Tère nouvelle, avaient perdu la majeure partie de leur intérêt, de leurs droits. Les obstacles à vaincre, les superstitions, les préjugés auxquels on avait été obligé de s'attaquer corps à corps étaient ou semblaient pour jamais évanouis. En conséquence, la disparition du prestige presque religieux qui environnait la philosophie du siècle passé et le nom de son chef laissait un vide à combler. La philosophie allemande importée parmi noui^, modifiée à notre usage et fortifiée du platonisme, essaya de don* nerau par esprit une religion nouvelle, celle du droit et du devoir, celle du vrai, du beau et du juste. On se reprit à distinguer le monde extérieur à l'homme d'avec le monde intérieur; on rechercha les conditions, lesphé* nomènes de ce monde intime ou de la vie qui se développe par elle-même et pour ainsi dire derrière nos sens, intus et sub ente ; on redemanda à ces lois, à ces phénomènes intimes, des lumières que la philosophie du xviii* siècle avait trop exclusivement cherchées dans les effets produits par les choses extérieures, dans nos sensations simultanées et successives.

Il y a évidemment un certain nombre de questions qu'on ne réussira jamais à résoudre et qui, pourtant, doivent être toujours étudiées , toujours rajeunies ; car l'homme dont l'esprit n'y a pas touché, ne s'y est pas exercé, reste nécessairement incomplet. Dieu nous a réservé des aliments intellectuels et moraux, tout comme des aliments physiques, qui, malgré les combinaisons les plus variées, ne se réduisent pas moins à un

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certain nombre de substances que nous sommes toujOMT» dans l'obligation d'utiliser.

Quoique l'activité philosophique à laquelle je viens de faire allusion ne fût pas un mouvement de religion déclaré, cependant elle s'en approchait. On n'abordait pas directement la question religieuse, on tournait autour, on la serrait de près ; mais, en s'arrétant en deçà, on préparait une preuve, un signe positif, que le monde ne se contenterait pas longtemps de la fausse situation . qui lui était faite sur ce terrain, ou qu'il avait lui-même acceptée. Je ne suppose pas les événements, je les prends tels qu'ils se sont produits et succédé. Dès que la philosophie et sa raison pure, son pur esprit, eurent reculé devant la juste appréciation des choses, devant la nécessité imposée à toutes les ères nouvelles ; dès que la certitude fut acquise qu'elle n'avait pas la mission d'obtenir l'ordre et la suite qui doivent atteindre tôt ou tard chacun des deux points sur lesquels roulent les affaires humaines, religion et politique, un autre esprit ne tarda pas à prendre sa place «et à indiquer le fond de la difficulté- Cet esprit sorti du sein de la matière ellemême, du sein de là mère des choses, dit nettement à l'esprit philosophique : « Retire-toi pour un temps, tu n'es plus dans la vérité pratique des circonstances. »

En effet, dans des conditions bien différentes et sous le nom apparent, presque pseudonyme d'Industrie, cet esprit, déjà* préparé sous la Restauration, renouvellera publiquement, après la révolution de 1830, les efforts successifs qui avaient été tentés dans le premier chaos de la Révolution. Il en appellera sans détour à la nouveauté en matière de religion; il se créera des pon-

tifes, des apôtres, des prophètes. Mais pour lui comme pour ses prédécesseurs, les événements ne tard^ont pas non plus à crier : « A chaque pensée sous les cieux son temps ; à chacun son œuvre. »

Sur ces entrefaites, et remarquez ici la puissance de la réciprocité, tandis que l'esprit du xviir siècle, l'esprit de Voltaire, recevait parmi nous une forte atteinte et perdait de son prestige, ce même esprit prenait une revanche dans les régions d'outre-Rhin. Il s'infiltrait dans les opinions, il faisait sortir les intelligences de ces contrées de leurs habitudes essentiellement universitaires; il leur inspirait de s'intéresser aux applications pratiques, à la condition réelle des hommes et des nations, à toutes les nouveautés de l'avenir, à une politique et une reUgion de nature universelle. Qu'on ne s'y trompe pas, en suivant dlautres voies, en y employant d'autres procédés, la philosophie allemande du XIX' siècle a renouvelé à l'égard du protestantisme allemand et du messianisme actuel ou du christianisme en général le même travail que le xviii* siècle français avait accompli à l'égard du catholicisme de Rome.

Elle a pris un long détour auquel on avait déjà recouru plus d'une fois et qui, grâces à son genre investigateur, est devenu fécond en découvertes précieuses. Sous le voile de ses recherches savantes, à l'occasion du sanscrit, des affaires de l'Inde ou des conceptions du Thibet, la philosophie allemande en est venue ou en vient à exprimer tout simplement l'intérêt et la nécessité qui existent pour nos clinnats de réexaminer en sous-œuvre les origines positives, les influences et l'avenir de la question religieuse.

Tout nouvel esprit philosophique prépare inévitablement un nouveau champ à l'histoire. Comme toutes les autres parties de nos connaissances, l'histoire est exposée à des réformes, à des révolutions. Les événements gagnent ou perdent en importance, changent d'aspect et de signification à mesure qu'on y introduit une nouvelle manière de sentir, de comparer, de juger. La physionomie des systèmes historiques établis n'est pas longtemps à subir l'influence des nouvelles époques, des nouvelles mœurs, d'une nouvelle expérience. Délivrée qu'elle était des formes militantes et de plusieurs préjugés philosophiques du dernier siècle, l'histoire, aux jours de la Restauration, opéra un mouvement de retour sur elle-même dans lequel il était impossible de s'arrêter. On s'appliqua surtout à rendre au moyen âge ses grands caractères, aux affaires et aux événements religieux de ces temps pleins d'émotions leur rang naturel, leur signification expérimentale.

C'est pourquoi il y a sujet de dire que ce sont les travaux de la philosophie et de l'histoire libérale, à l'époque dont je parle, qui ont particulièrement servi à réveiller le goût de l'instruction et de l'étude dans une partie notable du clergé français, chez lequel ont toujours brillé de si hautes intelligences. Ces travaux lui ouvrirent de nouveaux aperçus, le firent participer avec les tempéraments nécessaires à sa position, au nouvel esprit, et jetèrent en son sein des germes qui, au moment assigné par la Providence, en feront sortir, très-probablement, les secours les mieux appropriés à l'œuvre de réédification générale.

Enfin la littérature, la poésie cédèrent avec ardeur

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et pour leur propre compte à l'universalité du mouvement. Elles indiquèrent une religion de l'avenir, elles annoncèrent au monde une sorte de messianisme de l'art qui, selon les expressions alors adoptées, devait assurer une satisfaction sans bornes à la pensée des plus larges fronts, à la soif des cœurs les plus exigeants et aux aspirations des plus robustes poitrines.

Le xviir siècle s'était croisé contre la forme religieuse ou la religion du xvii* siècle, La révolution française s'était croisée contre sa forme, sa religion politique. Sous la Restauration, on s'attaqua à sa forme ou sa religion académique. Non-seulement de nouveaux rapports d'échange et de communauté furent établis avec les littératures étrangères ; non-seulement le nouvel esprit littéraire s'empressa de passer par-dessus la tète des écrivains du siècle de Louis XIV, par-dessus les maîtres reconnus et jusqu'alors sanctifiés; nonseulement il témoigna à leur égard d'une profonde rupture ; mais des preuves écrites et nombreuses attestent les épithètes cruelles qu'on ne craignit pas d'associer à leur nom. En môme temps et suivant la loi dictée à toute époque de transformation, on se jeta dans les origine^, on remonta aux écrivains primitifs de notre langue, on espéra en obtenir le secret de leur naïveté, de leurs façons de parler si vives, si abruptes. En littérature aussi bien qu'en politique et en religion, il est certainement difficile de franchir d'anciennes barrières, bien défendues, sans tomber dans l'exagération, la violence. A l'exemple des anciens croisés qui, en courant vers Jérusalem, frappaient indistinctement sur leur passage amis et ennemis, les

soldats de la nouvelle croisade littéraire, étrangers pour la plupart au génie de leurs chefs, ne purent se garantir du vertige. On en vît surgir une langue qui n'était plus ni celle des dieux, ni celle des hommes, ni surtout cette belle langue française dont la force s'ac^ croit d'autant plus qu'elle réussit mieux à se contenir* Et pourtant, si par la recherche des formes extraordinaires, par l'entassement bizarre des mots, par l'abus prémédité des antithèses, des chocs, cette langue nouvelle répondait à quelques-unes des apparences du chaos, c'est en ce sens même qu'elle rentrait au nombre des signes précurseurs d'un renouvellement général ; car le chaos est comme le prélude obligé de toute lumière.

Dans ses rapports avec mon sujet, un dernier trait a caractérisé l'activité littéraire de la Restauration. Sous l'influence d*uiî dessein émancipateur, la poésie se vit chargée de porter un nouveau et rude coup à une des dynasties les plus antiques du monde. Il fallait qu'on eût assisté à bien des catastrophes pour que celle-ci n'obtînt pas plus d'importance et de retentissement

Après avoir été chassés de l'Olympe et des plaines du ciel, les dieux de la sooiété ancienne s'étaient réfugiés en masse dans le domaine des lettres, Depuis dix-huit siècles environ, ils y vivaient en paix, ils agissaient même en souverains. A peine si le soleil poétique aurait osé se lever, se coucher sans avoir été précédé par l'Aurore aux doigts de rose, et sans être reçu dans la couche amoureuse de Thétys ; à peine si la lune eût consenti à répandre la moindre clarté sans y joindre le

souvenir d'Endymion, ou avant que Phébé eût déployé sa robe étoilée.

Ennin clin d'oeil, sous la Restauration, tout cet appareil séculaire de poésie fut définitivement anéanti. 11 ne resta plus qu'un dernier refuge aux anciens dieux, l'hospitalité que la science leur accordait en conservant leurs noms inscrits au front des astres.

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