‹ Paris, Rome, Jérusalem ou la question religieuse au XIXe siècleChapitre 48 sur 107 · LETTRE IV · texte numérisé non relu

LETTRE IV

Jonas devant le xix* si^le ; allocution de ce prophète, et nouveau

signe à tirer de son histoire.

Après avoir reçu Tautorisation nécessaire à la réédification générale, vient le signe spécial duquel le génie de l'ère nouvelle doit retirer un vif encouragenient pour mettre la main à l'œuvre. Jonas offert comme signe aux docteurs, forme, avons-nous dit, une condition obligée de toutes les époques de transition d'une ère de la religion des Écritures à une autre ère, d'une Jérusalem à .une autre Jérusalem.

Mais de même que les docteurs d'aujourd'hui, philosophes ou théologiens, diffèrent grandement des docteurs d'autrefois, de même, sans manquer à ce qui est dû à la vérité de son caractère, la signification de Jonas et ses allocutions prennent au xix' siècle de l'ère moyenne, une tout autre portée qu'aii siècle premier.

En effet, à l'origine de l'Église, alors que la Jérusalem du pays baigné par le Jourdain allait être complètement nivelée, pour faire place à la Jérusalem des régions baignées par le Tibre, chacun se rappelle en quels termes le signe de Jonas fut solennellement invoqué. « Maître, dirent à Jésus certains docteurs de la Loi, nous voudrions bien te voir nous donner quelque signe. » Mais le maître évangélique leur

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répondit : « 11 ne vous sera donné d'autre signe que celui de Jonas; car, de même que Jonas fut trois jours et trois nuits dans le ventre de la baleine, de même le fils de l'homme restera dans le sein de la terre pendant trois jours et trois nuits. »

Or, en face du premier siècle de l'ère nouvelle, il serait difficile de s'attendre, de la part du petit prophète, à des expressions, à un langage équivalent. Bien loin de là, sans restriction, sans commentaire, son objet actuel est d'échapper à la fausse popularité qu'on lui a faite, et de récriminer avec détails et liberté soit contre les théologiens, soit contre les philosophes à qui il commence par adresser son allocution.

« Je distingue deux aspects dans votre manière d'agir à mon égard, leur dit Jonas : l'un qui ne me concerne qu'indirectement et que je respecte ; l'autre qui atteint mon propre génie et au sujet duquel l'heure est venue de protester. Dans le premier cas vous vous en êtes tenu à un point de fait. Vous avez trouvé le monde pénétré sur mon compte d'une idée, d'une opinion qui, depuis un temps immémorial, était reçue et propagée ; vous^ avez combattu cette idée comme étant du nombre de celles qui concourent à fausser plutôt qu'à rectifier le jugement populaire. C'était votre droit, et dans l'intérêt du principe des principes, dans l'intérêt de l'Éternel ou de la vérité, je n'ai que des grâces à vous rendre.

» Mais vous avez été plus loin et, en dehors de cette nécessité impérieuse, vous m'avez directement poursuivi ; vous vous êtes raillés de mes inspirations, vous avez fait de mon histoire, ou plutôt de mon poème,

roccaslon dé prouver la puérilité native de Tesprit juif et les absurdités prétendues de notre grande œuvre, la Bible. Voilà pourquoi, conformément à la loi antique du talion, et devant le Xlx* siècle constitué, selon vos expressions, en jury ititelligent et universel^ ttipi, Jonas, et ma baleine supposée avec moi, nous vous renvoyons raillerie pour raillerie, et par là nous devenons, aux yeux de tous, un sigfle manifeste de la nécessité, de l'opportunité d'une réédification commune.

» En bonne philosophie* ou dans le royaume de la vraie sagesse, il y avait une première précaution à prendre pour Se comporter* convenablement envers moi. Avant de s'armer d'un compas afin de reconnaître s'il était pei'mis à un homme de chair et d'os d'entrer et de sortir vivant par le gosier de certaines existences aquatiques, l'essentiel était de savoir si dans mon petit poème, si dans l'œuvre de mdi, Jonas, il est parlé réellement, et en toutes lettres, d^une baleine.

» Dès que vous auriez acquis la certitude qiie ce nom de baleine restait étranger à mon récit, une autre obligation non moins philosophique se présentait qui, â* côté de l'abus relatif au nom, eût empêché de tomber dans l'abus relatif âii fond de la. chose. Il fallait chercher, ou sîmplelnent vous remémorer si, pendant mon siècle et sur les rivages que j'habitais, diverses Circonstances n'autorisaient pas ma poésie à mettire erl scène un genre de poisson dont il était absolument impossible de nftéconnaîti*p le sens, l'intérêt, l'opportunité, et dont il était puéril^ ridicule même; de con* fondre la nature avec aucun des poissons qui existent au sein de vos mers ou dans vos fleuves.

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» Oui, certes, de mon temps, toutes les côtes de là Syrie étaient rangées sous les lois religieuses et politiques des dieux poissons. Nous étions exposés à rencontrer à chaque pas des divinités adorées sous la forme de grands poissons, qui parlaient souvent le langage le plus bratsti, qui dictaient des lois pleineâ de barbarie et qui iaisàient surtout aux malheureux ^ naufragés un sort déplorable.

n Telle était même une des principales diiféreticeà entre le pays d'Egypte et la Phénicie, que j'ai rendue témoin de mon poétique départ. En Egypte, où l'agriculture avait le plus de faveur, où la production du blé était l'affaire essentielle, tout était accordé à la sou* veraineté du Dieu bœuf^ dont le veau doré du désert ne fut qu'une pâle image.

» Chez les populations phéniciennes et syriennes, au contraire^ qui se livraient âù commerce, où l'avidité du marchand et la superstition du marin étaient dans leur première ferveur, la souveraineté religieut^e et la puissance revenaient au Dieu poisson. La fartieuse divinité des Philistins, qui tomba deux fois devant notre arche^ s'appelait Dagon^ précisément parce que c'était un Dieu poisson, et que le mot dag, en langue phénicienne et en langue hébraïque, signifie poisson. Jusqu'au sein de Babylone la puissance politique et religieuse du poisson s'était manifestée. Par allusion à nos vieux souvenirs diluviens, on y révérait le dieu OannèSy ou le poisson par excellence, le poisson législateur i

n Après cela me faudra-t*il ajouter que je vivais, moi Jonas, neuf cents ans avant Jésus-Christ, que

dans nos climats toutes les populations étaient caractérisées par le nom et la nature de leurs dieux. Au lieu de parler, comme vous aujourd'hui, de bonnes et de mauvaises mœurs, de barbaries, de servitudes, de superstitions, nous nous en prenions directement à la vanité ou à la stupidité des dieux qui nous en paraissaient être le principe et la cause,

» C'est ainsi que notre langue juive employait vulgairement ces expressions : tse détourner de l'Éternel, fuir de devant la face de l'Eternel, » pour dire que nous étions malheureusement disposés à rejeter en arrière les inspirations du Dieu sagesse et vérité, les justices de notre principe. Dans ces occasions, notre philosophie, notre poésie religieuse et morale nous avertissait qu'il y avait pour nous un danger imminent, celui de tomber dans les liens, sous la dent, sous la griflfe et jusque dans le ventre des autres dieux, que les populations semées autour de nous choisissaient parmi les créatures visibles qui se meuvent dans les airs et au sein des eaux, sur la terre et sous la terre.

» Sans doute à cause du don de prophétie qui m'avait été accordé, j'ai connu de loin que vous vous révolteriez fréquemment contre le langage de notre temps, que vous désapprouveriez Jonas, Baruch ou Habbacuc, de ne pas s'être exprimés comme des écrivains et des poètes de vos grands siècles. Mais que voulez-vous. Dieu et le progrès des langues en ordonnaient autrement.

» Mes récriminations d'ailleurs ne s'adressent pas moins aux théologiens et aux mythologues, dont le zèle a été si ardent à faire ou à entretenir ma fausse

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