LETTRE XXI
Du personnel, ou des révolutions opérées par la religion elle-même dans la question et les formes du sacerdoce.
Après avoir développé les moyens applicables à la transformation du spirituel ou du dogme, il me reste encore plusieurs lettres à vous adresser avant d'en revenir à l'année 1840 et aux événements accomplis depuis cette époque ou qui sont en voie de s'accomplir. Deux de ces lettres regardent les conséquences
de la loi d'imitation qui permettent au génie des temps nouveaux d'apporter tous les changements nécessaires dans le personnel, ou les formes du sacerdoce affectées aujourd'hui aux diverses branches de la religion des écritures. Trois autres lettres regarderont le matériel.
Ainsi, tandis que l'année 1840 a eu pour effet prédominant de reporter le corps des populations occidentales vers rOrient; tandis qu'on a signalé de tous côtés, et plus que jamais, depuis cette époque, les ressources qui, au point de vue de la question politique et de la question commerciale, peuvent être fournies à la civilisation par le sol retravaillé sur lequel s'élèvent ici Constantinople, là Alexandrie, je me trouve avoir obéi au même mouvement. Au point de vue de la question religieuse, et bien longtemps avant la quarantième année de notre siècle, j'ai cru opportun de chercher et de mettre à découvert une partie des ressources que le sol retravaillé sur lequel s'élève l'antique Jérusalem serait susceptible de fournir à la cité représentative et non encore édifiée de cette civilisation elle-même.
Heureusement la question toute théorique du personnel ne touche en rien à la question des personnes. En serait-il autrement, je ne verrais d'ailleurs aucun sujet d'en être effrayé; car toutes les fois que je parle, même d'une façon indirecte, du sacerdoce de l'ère moyenne, du clergé romain et surtout de son histoire dans notre pays de France, je me sens en présence d'une vérité trop simple, trop exacte pour qu'il n'y ait ni affectation ni mérite à la déclarer. C'est la masse de lumières, de vertus brillantes et de vertus modestes, de
bonnes intentions et de dévouements qui sont sortis du sein de ce sacerdoce, qui s'y trouvent encore répandus. Quelque croyance qu'on professe, quelque ferme volonté qui nous anime d'assurer un cours, une vie à la pensée que nous jugeons le plus conforme aux desseins de la Providence et aux intérêts du monde, tout cela n'y change rien. Dès qu'on appartient à la nation française, quand on s'exprime avec plus ou moins de bonheur dans la langue des Bossuet et des Fénélon, il est impossible de ne pas éprouver un sentiment de profonde déférence et de libre respect à l'égard du corps illustre et puissant qui a produit de si hautes et de si nombreuses pléiades.
Vous avez vu comment Rome a témoigné jadis de sa vigueur. Elle a enlevé la Jérusalem ancienne de dessus le mont Moria et l'a transportée sur le territoire du Latium. C'est de là que sans rien détruire, et au contraire pour tout accomplir, elle a tout renouvelé de fond en comble.
Un fait immense, un mouvement en sens inverse de celui qui s'opère ou se prépare aujourd'hui, favorisait au plus haut point cette transplantation delà Jérusalem d'Asie et son changement en Jérusalem d'Europe. Des masses compactes se précipitaient des rives asiatiques sur nos contrées. 1^'Orient et l'Occident se mêlaient, s'infusaient ensemble sur le continent, sur le théâtre européen. Il en résultait comme conséquence naturelle une modification à apporter dans l'idée primitive qui avait imposé à l'ancienne Jérusalem d'être, tôt ou tard, une médiatrice pacifique et féconde, un arbitre de jugement et de sagesse contre les peuples orientaux et les
occidentaux. Pour un certain temps, cette idée primitive trouvait beaucoup mieux à s'exercer au centre de nos climats que dans la situation toute providentielle qui a été faite à la cité juive, c'est-à-dire au point de contact perpétuel entre les trois parties du plus grand continent de la terre, l'Europe, l'Afrique et l'Asie.
Mais les siècles ont succédé aux siècles. En vertu du principe de réciprocité et d'imitation, j'ai admis que le génie naissant de l'ère nouvelle, qui n'est pas moins robuste que le génie naissant de l'ère moyenne, enlevait à son tour Rome des collines de la ville des Césars et la retransportait en Palestine.
Par ce moyen, sans rien détruire, sans altérer ni les droits ni la gloire inaltérable du nom romain, non-seulement ce nouvel esprit obtenait de consacrer sa propre légitimité dans l'antiquité, mais il faisait plus; il tranchait un nœud capital dans les. complications actuelles ; il soulageait à la fois et avec efficacité l'Italie, l'Europe, la liberté et Rome elle-même.
En cet état, tout idéal qu'il soit, les variations que le sacerdoce a déjà éprouvées au sein de la religion, les moyens sur lesquels un sacerdoce nouveau s'est appuyé pour se substituer à un pontificat plus ancien que lui de dix-huit siècles, ces moyens, ces révolutions apportent naturellement un grand secours à l'œuvre de réédification nouvelle. Par l'autorité alternative des deux Jérusalem, et en raison même de leurs différences dont je n'ai à rappeler ici que les plus saillantes, la cité future sera libre de justifier la simplicité ou la complication de la nouvelle forme sacerdotale à laquelle sa sagesse, son expérience et aussi quelque suprême
inspiration la détermineront à s'attacher. Rien ne lui défendra surtout de se prévaloir de la promesse sacrée, qui amoindrit jusqu'au dernier point la nécessité primitive d'une prêtrise spéciale : c'est la parole d'après laquelle il est dit qu'un temps doit venir où « nul n'aura plus besoin d'enseigner, de prêcher son prochain, son frère; car chacun portera l'Éternel au fond de son cœur. » De même rien ne deviendra plus profitable à la cité future que la singulière, nouveauté qui apparaît dans la figure antique et si connue sous le nom de Melki-Sedec.
Par des motifs inutiles à reproduire, le sacerdoce de la première Jérusalem avait été constitué sous l'empire du principe d'hérédité expressément revêtu de la sanc- -tion populaire. Dans un intérêt réellement universel, et sous une impulsion apparente de démocratie, le sacerdoce de l'ère chrétienne détruisit cette hérédité. Il accomplit à l'égard du pontificat précédent le même oflice que la révolution française a été chargée de poursuivre plus tard, lorsqu'elle a détruit ou voulu détruire à fond la constitution de la noblesse héréditaire.
Seulement, par l'effet des développements successifs qui se sont introduits dans l'organisation de l'église, par sa manière de s'enrégimenter, de se concentrer, de se créer un monde et une responsabilité à part, l'ordre nouveau est devenu plus fortement héréditaire que l'ancien. Il a fini par faire tourner son apparente démocratie en domination plus absolue, plus autocratique qu'aucune domination qui jusqu'alors eût été connue.
Un autre contraste existe, de nature différente. Dans l'ancienne Jérusalem, la tribu investie du sacerdoce
avait été écartée de toute participation à la propriété territoriale, au partage originel de la terre promise. Comme garantie et complément de cette mesure, une loi célèbre avait été destinée à empêcher que l'envahissement des propriétés, réalisé par les prêtres, ainsi que cela était arrivé en Egypte, ou par tout autre pouvoir, ne devînt une occasion prochaine de servitude ou de révolte pour le peuple. Malgré les inconvénients pratiques nombreux inhérents à cette loi appelée le Jubilé, le yobel ou coup de trompette, il est cependant impossible d'en méconnaître l'intention morale et la portée théorique. Tous les cinquante ans, ce cri officiel et sacré : hberté ! liberté I en langue hébraïque Derhorj derhor^ retentissait d'un bout à l'autre du pays. Il annonçait à toute personne qui, à quelque titre que ce fût, avait perdu le plein usage de ses droits, qu'elle redevenait maîtresse d'elle-même et pouvait retourner en sa famille. Ce cri annonçait également que toute terre aliénée, subjuguée, rentrait dans la famille des propriétaires reconnus par l'acte originel et universel de partage.
Dans la Jérusalem d'ère moyenne, Rome, et comme jadis en Egypte , la terre , au contraire , est passée avec une extrême rapidité sous le pouvoir du prêtre. A l'aide des terreurs si facilement provoquées par les peines effroyables et éternelles de l'autre monde, le pontificat de nouvelle formation est devenu le plus grand des propriétaires.
L'année du yobel ou du jubilé a été transfigurée comme toutes les autres conditions de l'ancienne loi. Elle a bien assuré la rémission des péchés et donné des
droits au salut futur, mais on Ta tout à fait dépouillée de son caractère primitif. L'esprit de conquête territoriale s'est même associé d'une façon si intime au corps et au sang de la nouvelle institution, que les déclarations les plus violentes se sont succédé le jour où un nouveau coup de trompette, un nouveau cri de liberté y a apporté une atteinte décisive. On a proclamé sans relâche que le monde était désormais perdu et qu'avec la possession directe et sacerdotale du sol, toute la foi. du moyeft âge s'était envolée.
Enfin, au nombre des différences de la Jérusalem d'ère ancienne et d'ère moyenne, dans lesquelles la cité d'ère nouvelle trouvera une si grande liberté de choix, il suffit, je crois, d'indiquer encore les suivantes : d'un côté, un sacerdoce qui obéit à la loi du mariage ; du côté opposé, une prêtrise vouée à la loi du célibat. Ici un sacerdoce dont on avait droit de se passer dans les actes de naissance, de circoncision ou baptême, de mariage, d'ensevelissement, et cela, par la raison qu'en Terre- Sainte le plus haut sacrificateur de l'Éternel était censé Israël lui-même, le peuple, conséquemment chaque chef de famille; là, au contraire, un sacerdoce duquel tous ces actes ont exclusivement relevé. De plus, dans l'ancienne Jérusalem, le pontife recevait publiquement la confession générale du peuple, tandis que dans la Jérusalem moyenne cette confession est devenue particulière, mystérieuse, hors du grand jour.
Mais au milieu de toutes ces différences, nul moyen de renouvellement, vous ai-je dit, n'offre un caractère aussi profond, aussi radical. que celui qui résulte de l'usage qu'on a fait de la figure antique et biblique de
Melki-Sedec, dont il faut d'abord vous représenter la place dans la régénération évangélique.
D'après la doctrine chrétienne et catholique, Jésus a réuni et absorbé en lui la royauté, la prophétie, la prêtrise exprimées par les diverses couronnes de la thiare. Mais, ici comme toujours, l'idée spirituelle est étroitement associée à un fait d'ordre naturel ou temporel.
Dans le sens spirituel la réuniori^des trois pouvoirs dérive du mystère de la Trinité, En vertu de ce mystère qui a pour effet de communiquer h chacune des trois personnes la nature absolue des deux autres, Jésus possède la royauté par la raison qu'il absorbe en lui le Dieu père et auteur de toutes choses, le maître ou le roi de la terre et des cieux. Jésus représente la prophétie parce qu'il absorbe également le Dieu esprit, le pouvoir, le don collectif de l'intelligence ; enfin il représente le sacerdoce en sa qualité de Dieu fils, c'est-à-dire, comme inspirateur et directeur du culte qui doit être rendu à Dieu son père.
Mais dans l'ordre des faits appréciables par tout le monde, la réunion des trois dignités et surtout le procédé de rénovation appliqué au sacerdoce ancien et à son droit d'hérédité s'appuient sur d'autres fondements, se relient à d'autres noms, à d'autres sources.
La royauté vient à Jésus par les généalogies plus ou moins rigoureuses qui le font descendre en ligne directe de la famille royale de David.
La prophétie lui vient par sa substitution à Moïse et à Élie, ainsi qu'on le voit dans la célèbre scène ou tableau de la transfiguration. Quant à la prêtrise
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qui a pour pierre angulaire Melki-Sedec, il appartient à ma lettre prochaine de vous dire comment cela s* explique par rapport à la révolution des temps moyens, et aussi quelle est l'utilité pratique à en déduire par rapport à la révolution des temps modernes.