‹ Paris, Rome, Jérusalem ou la question religieuse au XIXe siècleChapitre 70 sur 107 · ÉTERNITÉ DES PEINES · texte numérisé non relu

ÉTERNITÉ DES PEINES

mêmes têtes, chez les mêmes distinctions de personnes, dans les mêmes individualités.

Je reproduis donc pour le dogme de la fin ce qui a été déjà fait pour le péché originel, ou le dogme du commencement. Loin de particulariser ce péché originel, loin de le restreindre à la terre, il vous a été dit que Dieu seul en était exempt par la raison que, seul, il n'a pas de date, pas d'origine. Au contraire, tout ce qui a une existence distincte non moins dans les régions célestes les plus épurées qu'ici-bas, tout paye un tribut au péché originel. Partout l'admirable symbole du jardin d'Eden conserve sa pleine et entière valeur, l'arbre qui porte réunies sur un même tronc la connaissance du bien et la connaissance du mal ; partout et chez tous, il y a une association inévitable d'un inconvénient à un avantage, de quelque ombre à la lumière, de quelque défaut aux plus rares qualités.

En ce sens, loin de ne représenter, comme on dit, qu'une cause fatale de corruption et de mort, le péché originel est le principe perpétuel de tout art, de toute culture. Combattre le péché originel, c'est restreindre l'inconvénient, le défaut, et l'amener au point de rendre des services signalés à la bonne qualité, à* l'avantage. Exagérer le péché originel, c'est étouffer la qualité, l'asservir et laisser au défaut une autorité despotique, un champ beaucoup trop large.

De même, dans les cieux non moins que sur la terre, nulle félicité n'est possible sans quelque ombre, quelque peine, et il n'y a pas de peine possible sans quelque rayon de lumière, d'espérance, sans quelque germe de

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félicité. Malgré le ver8 si célèbre du Dante, qui, dans un des actes de sa Divine comédie^ s'applique à l'enfer, le Dieu de la religion des Écritures n'a écrit ostensiblement le mot fatal « jamais! » sur aucune porte de douleur, de misère. Bie^ loin de là, le Dieu qui, dans un espace aussi resj;reint que la terre, proclame qu'il fait miséricorde après des milliers de générations, c'est-à-dire « toujours, • ce Dieu reste le même dans le ciel, serait-ce après des milliards de générations, et après la consommation de tous les siècles. La proportion et la mesure sont un des traits qui se révèlent avec le plus de force dans le génie et le Dieu de l'ancienne loi : In pondère judicium et justitiam in mensurd.

Gela posé, il est hors de doute que, dans les intérêts de la pratique, l'éternité des récompenses, et avant tout l'éternité des peines, ont eu leur temps de sage et prudente proportion. On n'a qu'à se rappçler les débuts et la marche de l'ère moyenne, la condition faite au christianisme ou messianisme actuel et à l'Église catholique, l'office si complexe dont la Providence les avait chargés. Pour résister à des flots de barbares, à leur force brutale, à leurs rudes armes, pour surmonter et dompter ces multitudes violentes, sanguinaires, en n'ayant à leur opposer que le nombre toujours inférieur et Ta force heureusement inépuisable des interprètes de Tesprit, la nécessité leur en avait fait d'avance une loi. Il était prescrit à la minorité spirituelle d'avoir à son usage des armes proportionnées. Il lui fallait manier des promesses, des images, des foudres capables d'atteindre et de faire trembler des imaginations qui étaient peu disposées

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à attacher du prix à la majesté des principes, oa à se laisser guider par la modération réfléchie des sentiments.

Dans ma seconde partie, j'ai parlé d'Origène, à Foocasion de la bifurcation de la branche chrétienne et des deux grands rameaux de cette branche, dont la rivalité et les luttes deviennent de plus en plus actives de nos jours en Orient ; le rameau grec et le rameau latin, l'un représenté par Constantinople, l'autre par Rome. Vous avez vu qu'entre les principes d'Origène qui lui attirèrent de la part de l'Église primitive une sévère condamnation et le retranchement de son sein, l'adhésion de ce père grec à l'opinion subversive de l'éternité des peines occupe le premier rang. Origène n'avait pu s'accommoder de l'inféodatîon fmalo, du dualisme éternel : il y avait substitué l'unitarisme*.

Dans l'échange opéré entre les dogmes des Perses et l'unité des Juifs, cette idée de l'éternité des peines était déjà restée sur le champ de bataille. Chez les Perses et sous les auspices de la réformation attribuée à Zoroastre, on avait admis qu'après la résurrection générale des morts, qu'après le dernier jugement, la séparation des bons d'avec les méchants, le passage des uns dans le paradis, des autres dans l'enfer, il faudrait s'attendre encore à de meilleurs jours, à une constitution nouvelle et finale de la cité éternelle. Alors, disait-on, toutes les peines de l'enfer se trouveraient épuisées; alors Arhimane en personne, l'esprit des ténèbres, Satan, remonterait tout réhabilité à sa source première, au sein de Dieu, et la réconciliation universelle serait accomplie.

Quelques subtilités en effet qu'on y apporte, que ce

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soit après la consommation des siècles ou avant, il est diflBcile de dénier qu'un royaume de corps ressuscites pour souffrir éternellement, et un royaume de corps ressuscites peur être éternellement heureux, ne fassent, aux yeux de tous, deux royaumes. Or, entre ces deux manières d'être , ces deux états opposés , quelle serait la situation du Très-Haut, du véritable Éternel? S'il n'a plus aucun pouvoir sur les deux royaumes, son abdication est complète; si, au contraire, on lui conserve en esprit la moindre action sur celui-ci et celui-là , s'il peut les modifier, les changer, ces deux états opposés n'ont plus rien d'absolu; ils ne sont plus une éternité sérieusement éternelle.

Entre la jouissance, soit céleste, soit terrestre et le bonheur, il y a une grande différence. Dans le ciel comme sur la terre, la jouissance absolue, le plaisir absolu, est celui qui oublie tout ce qui n'est pas luimême. Le bonheur, au contraire, est à jamais triple. 11 embrasse la jouissance ou la satisfaction en ellemême, la conscience de sa possession qui en multiplie la force, mais qui fait craindre de s'en voir privé, et qui, par suite, provoque au travail, à tous les soins nécessaires pour s'y maintenir. Enfin, le bonheur embrasse, comme élément inséparable de lui-même, la pointe éternelle de peine, de tristesse, de douleur qui apprend aux hommes, comme aux anges, comme à toutes les populations et armées célestes, qu'il y a une loi de réciprocité et de solidarité universelle.

D'après le spirituel ou le dogme aujourd'hui constitué, tous les êtres qui sont appelés à obtenir en corps et en esprit la félicité éternelle entrent en même temps

dans la plénitude absolue de la connaissance. Par conséquent, il leur est impossible d'ignorer que dans d*autres régions, dans un autre royaume, d'autres âmes jointes à leurs corps subissent d'affreuses peines qui ne les laisseront jamais respirer. Eh bien ! devant cette connaissance inévitable, et à moins d'attacher à l'Égoïsme la plus divine perfection, je crois et je soutiens qu'il ne peut y avoir de félicité complète, de béatitude vraiment céleste. S'il en était autrement, je ne vous le cache point; mais je nourrirais, malgré moi, une assez fâcheuse idée à l'égard des saints, et je ne témoignerais qu'un faible goût de participer au banquet des existences dites bienheureuses.

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