‹ Paris, Rome, Jérusalem ou la question religieuse au XIXe siècleChapitre 73 sur 107 · II · texte numérisé non relu

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322 JÉRUSALBM OU LA RÉÉOIFICATION.

gner de son vasselage personnel, soit afin de témoigner de rinfériorité future du sacerdoce d' Aaron ?

La moralité de cet examen sera d'attester que, en religion comme en politique, toutes les fois qu'une révolution générale devient nécessaire, on ne se met guère en peine de la rigoureuse exactitude des moyens.

Le premier mérite de la figure en question est dans le nom ou surnom qu'elle porte, et qui explique si bien l'espérance exprimée dans un des chants poétiques réunis sous le titre de psaumes de David.

Selon ce chant, le monde doit s'attendre à un sacerdoce universel dont la première condition ne sera nullement d'assurer la supériorité au mystère, ou même à la foi, mais à la Justice! En effet, le nom de l'antique personnage se compose de deux mots, comme le nom d'Ab-ram, qui, plus tard, vous le savez, fut changé en Ab-raham. Dans leur réunion, ces deux mots Melki-Sédec veulent dire roi juste. Par conséquent et du même coup ils s'accordent avec l'idée dominante de l'ancien peuple, de Tancienne Jérusalem, et avec la volonté fortement exprimée par les populations de toute la terre dans nos ..temps nouveaux; en d'autres termes, ils répondent à l'attente d'une justice universelle ou messianique qui, pour être prochaine, n'a pas encore obtenu sa* manifestation indispensable.

De même le nom du pays de Salem, confié à Melki-Sédec, signifie terre de paix et embrasse à son tour le sentiment actuel et universel en faveur de la paix et le nom systématique donné à la ville de la loi, Jérusalem, autrement dit la demeure des pacifiques. 11

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ne coïncide pas moins avec le nom de Salomon, qui signifie l'homme de paix, et avec la condition suivante faite à David et acceptée par ce prince : t Tu ne bâtiras point. la demeure spéciale de l'Éternel, le temple du principe des principes, le temple de la justice, de la paix, parce que tu es un homme de guerre et que tes mains sont couvertes de trop de sang. »

Aussi, dans les anciennes Écritures, le contraste établi entre David et Salomon est-il destiné à fournir une instruction perpétuelle. Si David représente les abus en même temps que les gloires de la guerre, Salomon représente les dangers en même temps que les gloires de la paix. C'est Tépée de David qui refait et reconstitue le peuple ; c'est le luxe disproportionné de Salomon et tous les relâchements d'esprit et de cœur que la paix semble entraîner presque fatalement à sa suite, qui divisent bientôt ce peuple et le défont.

Le second mérite de Melki-Sédec, est d'avoir participé au culte du Dieu Très-Haut, qui était déjà proclamé de tous côtés, sur la terre cananéenne, par Abraham, par le père et promoteur de l'idée, d'après laquelle toutes les populations en viendraient un jour à ne former qu'une seule alliance, qu'un seul corps; d'après laquelle il leur appartiendrait à toutes de profiter des mêmes justices, des mêmes bienfaits, d'une bénédiction commune.

Ici, toutefois, une observation importante doit reparaître ; c'est que, sans préjudice des immenses progrès dont elle a été la source, l'église chrétienne, en matière d'unité divine, a reculé lorsqu'elle est remontée à Abraham ou à Melki-Sédec.

Abstraction faite des formes extérieures et pratiques que Moïse fut dans la nécessité d'imposer au sacerdoce de la loi, ce sacerdoce, considéré comme idée, comme principe, le sacerdoce d'Aaron est incontestablement supérieur à Tun et l'autre de ces personnages. La raison de sa supériorité repose sur un fait sacré dont il sufiit de quelques instants pour vérifier l'exactitude.

Dans l'Exode, lorsque l'Éternel se découvre à Moïse sous son nom ineffable de l'Être, Jéhovah^ et du Un, Erhad^ l'Exode indique très-bien que cette manifestation suprême n'avait été accordée ni à Abraham, ni à Jacob, qui, dans leur adoration du Très-Haut, du Tout- Puissant n'avaient encore touché qu'aux qualifications secondaires de l'unité infinie; qui apparui Abraham^ Isaac et Jacob^ in Deo omnipotente^ sed nomen meum^ Jehovah, non indicavi eis.

Quant au dernier mérite de Melki-Sedec, mérite temporel et spirituel par excellence, c'est celui qui l'a déjà rendu apte à devenir un instrument puissant de révolution en matière sacerdotale, et qui, aujourd'hui encore, est de nature à en faire le fondement, le premier anneau d'un sacerdoce purement déiste, purement philosophique

Sous le rapport temporel, ce mérite par excellence consiste à n'avoir à peu près rien dit, rien réalisé, à ne se trouver dès lors compromis en rien, à être dégagé d'aucun antécédent, d'aucun lien, d'aucun obstacle.

Le Koran dépeint d'une façon assez vive les difficultés et la variété infinie des critiques auxquelles sont exposés ceux aui encourent une responsabilité, et qui,

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placés comme sur la brèche, y restent longtemps à découvert, t Le temps est proche, dit-il, où les hommes auront à rendre compte de leur conduite. Ils n'ont entendu la lecture du hvre que pour s'en moquer. Le cœur abandonné au plaisir, ils ont dit en secret : Mahomet n'est-il pas un homme comme nous ? Écouterez-vous un imposteur? Le Koran n'est que mensonge, Mahomet en est l'auteur. D'autres hommes l'ont aidé. Ses discours ne sont appuyés que sur l'iniquité ; ce n'est qu'un amas de vieilles fables qu'il a recueillies et qu'on lui lit matin et soir. Quel est cet apôtre ? il boit et mange comme nous ; il se promène dans les places publiques. Avons-nous vu un ange descendre du ciel pour l'inspirer? nous a-t-il montré un trésor? Suivrons- nous un trompeur abusé lui-même par des prestiges. »

Dans la situation faite au roi de Salem, il est certain que nulle responsabilité ne pèse sur sa personne, que nulle récrimination ne peut l'atteindre, soit pour ses propres œuvres, soit pour les œuvres d' autrui.

Saint Paul a particulièrement insisté sur ce point, afin d'en tirer un moyen d'opposition plus actif et plus fort contre l'hérédité du sacerdoce d'Aaron, qu'il avait d'abord servi avec une ardeur si exagérée. D'après ses remarques, Melki-Sédec n'a ni père, ni mère, ni aïeux connus. Il ne s'étaye d'aucune de ces généalogies positives auxquelles Jésus-Christ lui-même n'est pas resté indifférent et qui, depuis lors, dans toute l'Europe chrétienne, ont acquis tant de prix, soit auprès de ceux qui avaient quelques droits à s'en prévaloir, soit auprès de ceux qui s'en irritaient ou

en médisaient, mais seulement jusqu'au jour où la possibilité leur était offerte de s'y rattacher et d'y faire souvent preuve d'une servilité avérée.

Sous le rapport spirituel, le même genre de mérite n'est pas moins éclatant. Melki-Sédec ne représente que le culte à rendre au Dieu très-haut. Il n'emporte avec lui aucun miracle défini, aucun mystère, aucune croyance ni à la résurrection, ni à la transmigration, ni à l'immortalité des âmes ou à leur préexistence. Il n'emporte non plus aucune forme religieuse, ajucun engagement, pas la moindre opinion morale, politique, sociale. C'est, comme vous le voyez, tout ce qu'on peut imaginer tie plus large ; une figure antique qui se prête à ce qu'il y a de plus récent, aussi bien à une prêtrise générale selon l'ordre de Voltaire, qu'à une prêtrise générale selon l'ordre de Rousseau.

Quant à l'épisode où le roi de Salem exerce une action, quant à l'acquittement de la dîme, l'acte de vasselage attribué à Abraham ils auront, je crois, cet heureux résultat de justifier d'avance le génie des temps nouveaux s'il lui arrive jamais de plier, comme on dit, les faits à son système.

En cette occasion, si l'on n'a pas bâti sur le sable, on a bâti certainement sur des équivoques. Tout dépend de l'abus du mot dîme et des conséquences qui s'y rattachent. Les Uvres les plus divers sont d'accord pour indiquer ce qui en est de la dîme. Payer la dîme, c'était donner à l'Église ou aux seigneurs la dixième partie, plus ou moins, des produits quelconques de ses propres biens. La nature et la

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nécessité de cet acquittement servaient à marquer les rapports de l'inférieur au supérieur.

Or, le moyen de transfonnation, de révolution en matière de sacerdoce, propagé spécialement par saint Paul, se résume à avoir fait payer la dîme à Melki- Sédec par Abraham, à avoir changé en hommage systématique et officiel l'acte de réciprocité le mieux justifié, le plus simple.

Rappelons donc le fait en lui-même, et le raisonnement transformateur auquel on a réussi à le plier. Il s'ensuivra la moralité applicable à la transformation religieuse future.

Tout le monde sait qu'après avoir attaqué et mis en déroute la réunion des princes qui occupaient les villes de la mer Morte et le pays environnant, une coalition de rois ou chefs belliqueux s'était emparée de leurs biens , avait emmené leurs populations captives, enfants et femmes. Le neveu d'Abraham se voyait compris dans le désastre. A la tête d'une tribu déjà assez forte et de quelques alliés, le chef hébreu marcha sans hésiter contre les vainqueurs, fit d'intelligentes dispositions, les surprît, les dispersa, délivra tous les prisonniers, récupéra tous les biens. Quand les princes dont il avait vengé la défaite lui proposèrent de rendre seulement les personnes arrachées à l'ennemi et de garder pour lui le butin, Ab-ram leva la main vers le Dieu très-haut et trèsfort et se refusa à accepter ce don. Il déclara son dessein formel de ne recevoir pas même un fil^ pas même une courroie de soulier. Son refus n'entraîna qu'une condition, celle de faire servir une par-

tie de ce qui avait été pris ou repris à une double fin : ici, pour reconnaître et acquitter le ravitaillement de sa petite armée, le pain et le vin que ses jeunes hommes venaient de manger^ exceptis his quœ cornederunt juvenes; là, pour satisfaire les alliés qui lui avaient prêté leur secours, et partibus virorum qui venerunt mecum. Or, le ravitailleur de la petite armée était précisément Melki-Sédec. Autrefois comme aujourd'hui, un chef qui revenait triomphant de la bataille ne manquait pas de gens, princes ou particuliers, avides de se précipiter à sa rencontre, de le féliciter et de le bénir; car alors on se bénissait ou Ton se maudissait, tout comme aujourd'hui l'on se complimente ou l'on se déchire. « Et Melki-Sedec aussi, disent les textes, sortit, apportant à Abraham du pain et du vin. Il était lui-même ministre du Dieu fort et Très-Haut, et il le bénit en disant : Béni soit Ab-ram au nom du Dieu possesseur des cieux et de la terre et béni soit le Dieu fort et Très-Haut qui a livré tes ennemis entre tes mains. Et Ab-ram lui donna la dixième partie de tout ce qui avait été pris. »

Voilà l'épisode ; voici maintenant le procédé transformateur dont l'appréciation ne sera ni longue, ni difficile.

t Abraham , a-t-on dit , portait Aaron dans ses flancs, comme toute plante porte sa semence. Aaron est le représentant du sacerdoce affecté à l'ancienne Jérusalem. Or, Abraham et Aaron, qui déjà vivait- en lui, ont été bénis par le roi de Salem, Abraham et Aaron ont payé la dîme à ce roi. En conséquence, ils se sont reconnus d'eux-mêmes ses inférieurs ; par

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suite, le sacerdoce de la nouvelle Jérusalem qui se rattache à Melki-Sédec est évidemment supérieur au sacerdoce précédent ; il a tout droit de s'y substituer, afin de mieux l'accomplir sans le détruire. »

Mais quoi qu'en ait prétendu saint Paul lui-même, il n'est ni exact, ni juste d'avancer qu'Abraham et Aaron dans Abraham aient aucunement payé la dîme au roi de Salem. On n'aperçoit guère de rapport entre l'acte accompli par le chef hébreu et la signification que la dîme entraîne. En reconnaissance d'un bon accueil, d'une parole de bénédiction et du ravitaillement de sa petite armée qui revenait de l'expédition la plus rude, le don fait par Abraham n'a rien que de très-ordinaire. 11 ne change pas de nature soit qu'on l'étende sans exception à une part de tous les biens pris et repris sur le champ de bataille, soit qu'on le renferme dans les choses qui composaient le propre bagage des rois vaincus.

Pour être autorisé à invoquer le payement de la dîme fait à Melki-Sédec et pour en déduire une conséquence aussi grave que le renversement d'un sacerdoce établi depuis dix -huit siècles, deux circonstances auraient été nécessaires. Au lieu d'un échange simple et naturel de bons procédés, il aurait fallu que le chef hébreu rendît hommage au roi de Salem sans autre motif appréciable que celui de lui rendre hommage; il aurait fallu de plus qu'Abraham eût offert à ce prince une partie, une dîme quelconque de ses propres troupeaux, de ses propres semences, de ses biens. Point du tout : loin de témoigner d'aucune infériorité, le don d'Abraham atteste précisément le contraire.

Au retour de la bataille , le chef hébreu dispose comme il l'entend, et à diverses fins, d'une partie des biens que ses armes ont récupérés, où il n'a rien à revendiquer qui lui ait appartenu, et sur lesquels sa volonté d'avance exprimée est de n'accepter pour lui la moindre chose. En cela Abraham fait donc acte réel de domination; Abraham fait acte de supériorité, il fait acte de généreuse victoire.

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