‹ Paris, Rome, Jérusalem ou la question religieuse au XIXe siècleChapitre 74 sur 107 · LETTRE XXIII · texte numérisé non relu

LETTRE XXIII

Du matériel ; la ville aux cent portes et comment le sol dépouillé de l'ancienne Jérusalem aide à représenter la Pâque universelle des nations ou la liberté d'ère nouvelle.

La chaîne d' or symbolique qui, dans un des tableaux gravés sur le bouclier d'Achille, avait été suspendue au cou de Jupiter, signifiait que tout se tient, tout se lie.

Ainsi une révolution politique générale, sociale, a pour résultat de déterminer un nouvel état du temporel. Un nouveau temporel appelle inévitablement une suite, une nouvelle manifestation dans le spirituel. Un nouveau spirituel à son tour exige une rénovation dans les tendances du personnel, ou un nouvel esprit de conciliation à introduire et à consacrer dans les diver-

sites du sacerdoce. Tout nouveau sacerdoce appelle , un nouveau matériel, une Jérusalem construite dans de nouvelles conditions, sur de nouvelles bases. Une nouvelle Jérusalem se relie à un nouveau temple, et un nouveau temple suscite un nouveau repos ou sabbath do l'Éternel.

J'ai parlé des ressources que la loi d'imitation et les traditions non interrompues dérivant du sol sacré étaient susceptibles de fournir au génie des temps nouveaux, pour renouveler le spirituel de fond en comble sans le détruire.

J'ai parlé des ressources relatives à la transformation du personnel ou du sacerdoce.

Avant d'en revenir à l'an 1840 et aux événements subséquents, il ne me reste donc qu'à vous adresser quelques observations au sujet du matériel. Elles sont comprises sous les titres de : la ville aux cent portes, le nouveau temple, et les trois sabbaths.

Cette lettre- ci, la ville aux cent portes, regarde le principal caractère que la cité représentative de l'ère nouvelle doit réaliser dans sa construction architecturale. 11 s'agira de savoir en quel sens la^ situation matérielle de l'ancienne Jérusalem et les inconvénients apparents do son sol permettront de réassocier, avec poésie, la nouveauté à l'antiquité; comment on y trouvera les moyens de rendre la grande figure de la pâque universelle des nations, ou leur passage définitivement accompli de la maison de servitude à la maison de liberté, de la terre d'oppression et de souffra:nce à la terre promise.

De même, sous le titre de nouveau temple, tout se

réduira à reconnaître comment les architectes futurs auront à se diriger dans la composition de cet édifice, quelle est l'idée imposante, ramenée à sa signification primitive, qu'ils seront tenus de prendre pour base, l'image biblique du jugement universel attaché au nom de la petite vallée de Josaphat.

De même, la lettre intitulée les trois sabbats, n'aura qu'à réunir les raisons qui autoriseront à imprimer aux principales cérémonies du temple réédifié, la forme dans laquelle la civilisation développée aimera à exprimer la nouvelle sainteté de sa nature.

Jadis, en Egypte et dans la Grèce, il y avait deux villes célèbres qui portaient le même nom, le nom de Thèbes, et qui offrent quelques points d'analogie avec l'intérêt assuré dès l'origine à la future Jérusalem et avec la harpe que les Juifs captifs suspendirent aux saules des fleuves de Babylone. La cité d'Afrique se distinguait sous le titre de« Ville aux cent portes, » qui se concilie avec celui de « Porte des peuples, » que les prophètes réservaient à l'avenir de Jérusalem. La cité d'Europe se distinguait par la légende d'après laquelle ses murailles s'étaient élevées au son de la lyre. Chaque pierre, cédant à l'influence d'une douce harmonie, allait se placer d'elle-même en son rang.

Or, Descartes, dans son discours sur la méthode et par des voies indirectes, nous a parfaitement expliqué cette antique légende de la lyre et de la harpe. Les contrastes qu'il établit attestent la profonde différence qui sépare à ce sujet la poésie d'avec la prose. En vertu des oppositions fournies par Descartes, la

cité bâtie dans le sentiment prosaïque représente la pratique proprement dite, l'intérêt, l'incident, l'expédient de chaque jour; la cité qui correspond à l'image de la lyre représente la théorie elle-même, l'esprit de prévision qui devance le vulgaire des esprits, la ville de principe, d'ensemble, d'avenir. « Je m'entretenais de mes pensées, dit Descartes, entre lesquelles une des premières fut que je m'avisai de considérer les anciennes cités qui, n'ayant été au commencement que des bourgades, sont devenues, par succession de temps, de grandes villes. Elles sont ordinairement si mal compassées au prix de ces places régulières, qu'un ingénieur trace à sa fantaisie, dans une grande plaine, qu'encore que considérant les édifices chacun à part, on y trouve souvent autant et plus d'art qu'en ceux des autres; toutefois, à voir comme ils sont arrangés, ici un grand, là un petit, et comme ils rendent les rues courbées et inégales, on dirait que c'est plutôt la fortune que la volonté de quelques hommes usant de la raison qui les ont ainsi dirigées.... De même je m'imaginai que les peuples, qui ayant été autrefois à demi sauvages et ne s' étant civilisés que peu à peu, n'ont fait leurs lois qu'à mesure que l'incommodité des crimes et des querelles les y a contraints, ne sauraient être si bien policés que ceux qui, dès le commencement qu'ils se sont assemblés, ont observé les constitutions de quelque prudent législateur. »

Indépendamment de la cité idéale qui comprend et constitue une nouvelle doctrine ou théorie, un nouveau système; indépendamment de cette Jérusa-

lem dont la réédification s'opère d'abord dans le domaine de l'intelligence, et qui, par nature, reste invisible, le monde nouveau a aussi une cité réelle à rebâtir, une cité sur laquelle il appartient à l'art de s'exercer, une Jérusalem de pierre et de marbre, comme Paris et Rome.

Tandis que Dieu a fait de l'homme l'image et ressemblance en petit de ce qu'il y a de plus grand, de lui-même, l'homme à son tour a une supériorité analogue sur toutes les créatures de la terre. Le pouvoir lui est acquis d'exprimer, de résumer lin monde entier, réel ou imaginaire, dans les chapitres d'un livre, dans un drame, dans un tableau, dans la construction d'une cité, la distribution d'un temple et jusque dans les vêtements d'un pontife.

Mais pour T accomplissement des œuvres de l'art, si les genres les plus divers se touchent, se confondent, cependant il est des caractères, des conditions dont on voudrait en vain les dépouiller. Jamais le paganisme n'aurait consenti à donner les formes d'Apollon à Vulcain, de Jupiter à Mercure. Par la même raison une ville systématiquement bâtie pour le commerce, pour l'agriculture, l'industrie, la guerre, le goût, les plaisirs, a des caractères qui lui sont propres. Il n'en est pas autrement d'une cité que l'on consacre à la garantie des principes, d'une cité qui doit servir également à relier entre eux les différents âges, tout comme les différentes branches de la famille d'Adam ; et cela afin d'en faire par l'esprit un seul et même corps, aussi bien dans le temps que dans l'espace.

C'est donc d'après cette règle que dans l'intérêt représentatif des principes et du principe des principes, la Jérusalem des nouveaux jours doit être élevée comme l'ancienne Jérusalem sur un groupe de montagnes de préférence à une plaine. Non-seulement la nature religieuse, mais aussi la nature scientifique de l'esprit, est de monter et de remonter sans cesse du particulier au général, des faits isolés ou séparés aux déductions et conclusions supérieures.

C'est d'après la même règle que loin de faire obstacle à ses destinées et à l'objet capital de sa mission, la terre désolée, le roc pelé, le ciel de plomb et de feu qui caractérisent encore le site sacré, fournissent à la nouvelle Jérusalem les moyens de donner une brillante continuation à -la poésie, à la harpe antique. Par les heureux contrastes que je vais vous indiquer, par une féconde imitation du cérémonial de la pâque primitive, les inconvénients réels de ce sol, les obstacles à vaincre pour en transformer la nature, réussiront mieux que le terrain originairement le plus riant à figurer la pâque nouvelle des nations, ou leur rédemption commune.

En effet, si le cérémonial de la pâque juive a un sens qui est de tous les temps, de tous les lieux, qui relève du jugement de tous les hommes, ce sens perpétuel et universel lui vient surtout du contraste moral et expérimental qui en fait le lien. Vous savez comment toutes les années le génie de l'ancienne loi parlait à ses sectateurs: t Assemblez-vous, comparez et jugez. D'un côté, voici le pain sec et dur, le pain de misè?e, de servitude que le peuple a mangé pendant si longtemps.

Pendant quelques jours et par commémoration, vous allez vous en nourrir, dans le but de suppléer à la fragilité ordinaire des hommes, dans le but de prévenir l'ingratitude des générations qui oublient si vite à quel prix les biens dont elles jouissent ont été achetés et préparés par leurs devanciers. Or, à côté de cette figure imprimée à la servitude, à toute maison de captivité réelle, de violence, de douleur, voici la figure opposée ; voici l'effet produit par la délivrance, par le droit commun de la loi, par le travail intelligent de tous ; voici la conséquence de votre principe, la volonté de votre Dieu. Les tables du festin pascal où réapparaît ce pain de misère sont entourées de verdure, de fleurs, sont chargées d'aliments et de fruits. Elles s'ouvrent à la gaieté d'une jeunesse saine et vigoureuse. Voici vos demeures où l' exacteur n'a rien à faire, où le père de famille est de droit pontife, où il bénit. Comparez et jugez. »

Dans la construction de la Jérusalem d'ère nouvelle, ce contraste si populaire et si poétique doit donc se reproduire sous d'autres apparences. Le roc pelé où j'ai supposé plus haut que le génie des temps nouveaux avait déjà transporté en esprit la Jérusalem du moyen âge, Rome, ce roc pelé, cette terre aujourd'hui désolée, représentent un des deux termes du contraste; ils dépeignent la misère, la servitude que toutes les nations ont subies pendant tant de siècles, et contre lesquelles on les a vues finalement se révolter. Après cela vient l'autre terme, l'autre figure, l'ère à peine commençante de justice, de liberté. Alors, sous l'empire de l'esprit d'accord et d'alliance commune, tout sera

changé. A la voix de l'intelligence humaine et par la puissance de l'art créateur, ce même roc réussira à témoigner avec une sainte poésie de la transformation universelle, il redeviendra fertile; cette terre dépouillée se recouvrira d'ombrages; sous ce ciel de plomb et de feu on obtiendra des eaux vives et courantes, et des. fraîcheurs inappréciables, pour le corps et pour l'esprit.

Enfin les architectes intelligents de la cité future pourront emprunter aux livres sacrés plus d'une vieille image capable de les inspirer ou de les diriger dans la majesté et la mâle simplicité de leur œuvre. Comme emblème de paix universelle ils vivifieront surtout ce tableau d'une prairie où les animaux les plus faibles, les plus doux; doivent se jouer sans aucune crainte ni danger avec les plus redoutables. Ils ne manqueront pas non plus d'images relatives à la circulation incessante de l'Orient et de l'Occident autour du centre commun, de l'autel médiateur. « Alors, est-il dit, des montagnes seront abaissées et des vallons exhaussés; les chemins les plus tortueux se redresseront, les fleuves seront franchis à pied sec, les habitants des îles les plus éloignées auront toute faculté d'accourir. »

Dans de telles conjonctures, ce n'est donc pas sans motif que la Jérusalem des nouveaux jours aura droit de reprendre l'ancien titre de Ville aux cent portes. Ces portes ne veulent pas dire que la cité nouvelle sera entourée de murailles. Au contraire, l'esprit de prévision a déclaré que l'accès en resterait libre, qu'elle serait aussi vivement éclairée la nuit que le jour. Ces portes ou plutôt ces voies sacrées seront destinées à

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