LETTRE XXIV
Le nouveau Temple; son influence sur les destinées de Tart et image antique à réaliser dans sa construction future.
Février 1852.
Après avoir indiqué les conditions imposées' à la construction^ future de la Jérusalem représentative de l'ère nouvelle, nous avons à considérer la structure du nouveau temple, son influence sur les destinées de l'art, les corrélations qu'on découvre entre la maison de Dieu et la maison de l'homme, enfin l'idée biblique de la vallée de Josaphat, la grande image sur laquelle les architectes de ce nouvel édifice seront amenés à en faire reposer le plan .
11 serait difficile que les inspirations de l'art ne mar* chassent pas d'accord avec les destinées providentielles du monde.
Quand une révolution générale s'accomplit et se développe dans l'existence des peuples, dans les opinions, les sciences, les mœurs, l'art, de son côté, ne saurait rest^ froid, inactif. Il voudrait en vain se réduire aux formes ou aux avantages d'une profession purement industrielle : sa propre individualité, son sens intime en seraient bientôt révoltés.
Mais les destinées qui attendent Tart ne sont pas de
jiiature à s'éclairer tant que la question religieuse n'aura pas subi assez à fond l'influence de l'ère nouvelle.
Quels que soient le talent et même le génie des architectes modernes, l'impossibilité leur est faite de bâtir une véritable église, une église digne de ce nom, une cathédrale vivante.
La raison de cette impuissance n'exige pas une longue réflexion. Dans l'ancienne construction des cathédrales, maîtres et compagnons cédaient à un même esprit, à une même foi, à un entraînement commun. Il ne s'y donnait pas un coup de marteau qui ne répondît à une crainte ou à une espérance, à une douleur ou à une indignation, à une pénitence ou à un vœu. On s'y prémunissait contre les flammes de l'enfer; on arrachait au purgatoire quelque parent ou ami ; on y maugréait contre les droits ou la dureté des seigneurs, contre la richesse abusive des gens d'église ; on exhalait aussi plus d'un sentiment de mépris, d'horreur, contre le mécréant, l'hérétique, le juif. De plus, au bruit de ce même niarteau et à la suite d'une litanie, d'un noël, un chant cynique était entonné, ou bien Thistoire d*une effrayante apparition servait comme de passage à quelque récit ridicule ou sanglant, au sujet des moines et des nonnes. De là vient que, malgré tout talent et tout génie, les véritables églises ne se rebâtissent plus; de là vient aussi que les anciennes cathédrales s'animent bien autrement aux heures solitaires qu'aux jours où la foule moderne les encombre ; car en ces instants graves et silencieux, le monde qui les a faites et qui les a habitées renaît tout entier, prie, chante et parle.
Quand on examine un plan quelconque de l'ancien temple de Jérusalem, on est frappé des rapports que ses distributions intérieures présentent, soit avec la nature de l'organisation humaine et la diversité de ses besoins, soit avec les développements que la maison de l'homme lui-même ou de la, famille a fini par acquérir sous l'empire de la civilisation la plus avancée.
Il appartient à la France de nous montrer encore à l'état primitif et sous l'aspect le plus brut, le plus sauvage, cette coïncidence qui existe entre les formes des temples ou des maisons consacrées aux dieux établis et la maison populaire.
Dans la Bretagne, l'ancienne Armorique, on rencontre de nombreux monuments des religions druidiques et gauloises. Ce sont des espèces de tabernacles ou plutôt des antres formés de quelques pierres non dégrossies, si larges, si lourdes, qu'on les croirait engencées par quelque sombre génie ou par le bras d'un géant. L'intérieur de ce tabernacle n'indique aucune division sensible. Est-ce à l'entrée ou au centre qu'était placée la pierre des sacrifices, ou bien le dessus du monument y servait-il comme de théâtre, d'échafaud?
Ce n'est pas ici ce qui doit nous occuper. Mais il n'y a pas longtemps encore que la propre demeure du peuple, chez les Bretons, ne se composait que d'une seule enceinte, au centre de laquelle Ja famille entière dormait pêle-mêle, presque dans le même lit. L'antre appartenait aux animaux autant qu'à l'homme.
Avec le temps chacun sait comment et dans quel ordre les membres ou compartiments de la maison, dont je viens de reproduire un des types primitifs les plus
grossiers, se sont dégagés les uns des autres ; comment ils ont fini par offrir l'ensemble qui mérite d'être comparé aux principales distributions de l'ancien temple de Jérusalem. Ainsi, sur tous les plans de cet édifice, on distingue la cour, le parvis, ou, comme on pourrait dire aujourd'hui, le^aton intime d'Israël et des afliliés, la cour, le parvis ou le grand salon destiné à recevoir les étrangers, les gentils» On y distingue les tribunes et appartements des femmes, le tabernacle de la loi ou le sanctuaire de l'intelligence. On y distingue des pièces nombreuses pour les victimes animales, des cuisines et des offices, des bains, des greniers et des caves, des aqueducs, des réduits pour chaque objet d'utilité; enfin des logements de concierges, des salles d'étude et de discussion, des salles remplies des instruments de musique qui accompagnaient les voix exercées dont le nombre, sous David, s'élevait déjà à quatre mille. L'édifice renfermait aussi des galeries à l'abri des feux du soleil, et des minarets d'où l'on faisait retentir l'heure, les jours de la semaine et du mois,
11 est certain que dans la manière de construire la maison de Dieu, la maison générale du peuple ou la cité et la maison de l'homme, le génie de l'ère nouvelle a déjà opéré une transformation aussi profonde que dans la politique et les mœurs.
Au sein de l'Église construite selon les règles de l'ère moyenne, du moyen âge, la dalle était humide et froide par nature, les voûtes tournantes, mystérieuses. A travers leurs détours, le corps et l'âme ressentaient une gêne étrange et parfaitement conforme au carac-
tère de captivité, de misère, de souffrance dont la foi ancienne faisait la condition exclusive de notre vie, de notre passage ici-bas. De même dans la construction de la cité on s'appliquait à créer ou à maintenir des voies populaires étroites, humides, presque souterraines, presque semblables à des catacombes. Les maisons, entassées, étouffées et sombres, n'aimaient pas plus que les gens à se regarder en face : elles ne montraient que leur pignon. L'homme s'y étiolait comme la plante éloignée de la lumière, et son esprit ne s'élevait guère vers le ciel que par un mouvement forcé. Aussi n'est-ce pas un faible honneur pour la chaude éloquence de Rousseau que d'avoir fait pénétrer le nom et l'amour de la nature jusque dans ces espèces de cloaques, que d'avoir si vigoureusement protesté contre les villes de boue, et ressuscité en 'elles le goût général des champs, la moralité des ombrages et des fleurs.
En ce sens la révolution opérée par l'ère nouvelle consiste à avoir fait circuler partout et au profit de tous cette triple richesse naturelle, ce triple élément, l'air à l'aide duquel on respire, le soleil qui éclaire et l'eau qui purifie.
Quoi qu'il en soit, l'idée d'un nouveau temple, image représentative de tous les dons, tous les droits, toutes les facultés et diversités de Dieu, des nations et des hommes; l'idée de cet édifice, de cette maison universelle est loin d'impliquer l'annihilation absolue des temples qui attirent aujourd'hui le concours des diverses régions et des diverses races en Occident et en Orient. Au contraire, sa destination est d'en accomplir la pensée, d'en coordonner les éléments.
Puisque l'Être, l'Éternel, le Un, est le principe des prlncipee, puisqu'il a été appelé de tout temps le roi des rois, et non pas seulement des rois politiques, mais le roi des rois de la pensée, de la parole, de la science, qu'y a-t-il d'extraordinaire à concevoir une cité des cités, un temple des temples?
Dès l'origine, en sa qualité de figure prophétique ou d'exemplaire général, la Terrre-Sainte a consacré cette idée d'un temple unique. En franchissant les distances, on est autorisé à reconnaître qu'elle tenait le juste milieu entre le système catholique et le système protestant, entre l'ordre épiscopal et le presbytérien.
Dans les provinces de la Judée il n'y avait pas de temple proprement dit : on s'y contentait d'assemblées religieuses et populaires. Dix pères de famille suffisaient pour avoir droit d'ouvrir une assemblée de ce genre, une synagogue. Or, à cette occasion, je ne saurais négliger un exemple de l'utilité qui s'attache à un temple unique, à un temple des temples, destiné à rendre lexxv véritable sens aux vues de chaque nation, de chaque climat. Saris contredit, trois circonstances vous auront étonné ou même choqué la première fois que vous avez été témoin du cérémonial usité dans une de ces synagogues; c'est l'espèce de châle ou de couverture jetée sur la tête des assistlajits, et dont ils baisent fréquemment les coins; c'est leur disposition à porter la main sur leurs yeux et à se relever sur la pointe de leurs pieds en psalmodiant les prières. Ces trois formes, ces trois actes sacramentels, ont une signification sociale et morale des plus larges. La prétendue couverture, le prétendu châle, est un
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souvenir; il représente le culte des aïeux ; c'est le même vêtement que nous avons vu sur le. front d'AMel- Kader, le burnous porté par Abraham, Isaac et Jacob. Mais ce burnous a acquis un caractère sacré à cause de la recommandation faite par Moïse aux Hébreux d'y mettre aux coins un signe, un assemblage de dix fils dont l'objet est de leur rappeler l'unité de Dieu, leurs droits et devoirs sociaux, la déclaration du Sinaï, les dix paroles. Quant à la main qui couvre les yeux, ce mouvement renouvelé toutes les fois que la prière ramène le nom de l'Être, de l'Étemel, indique qu'il y a dans ce principe, dans cette unité suprême, quelque chose de si grand, de si resplendissant, que l'œil de l'homme n'est pas assez fort pour en supporter l'éclat.
Par la même raison, le redressement sur la pointe des pieds correspond tout juste à une des inspirations qui a conduit les architectes chrétiens à placer des pointes aiguës, des flèches au sommet des cathédrales, comme pour inviter les âmes à s'élancer vers le ciel. Tout en tenant la nature de leur principe comme faite pour les éblouir, les Juifs se sentaient relevés et grandis par la force et la justice de son nom. En se dressant sur leurs pieds, non-seulement ils entendaient exprimer la prééminence morale de leur loi sur lespopulations prosternées^devant des dieux sculptés en bois, en pierre ou en métal, mais ils s'élevaient, ils remontaient en esprit vers Dieu lui-même.
Dès qu'on est arrivé à l'idée d'un temple unique, d'un temple des temples, la dernière question se résume à savoir en vertu de quelle donnée, de quelle image, sa construction future se trouvera légitimée par les formes
du passé ; de quelle manière sa nouveauté revivra de l'antiquité; comment enfin l'accomplissement universel assuré à une large prévision s'y rattachera à la tentative primitive et spéciale faite en faveur de cette prévision elle-mépie.
L'ancien temple de Jérusalem avait été bâti dans le but de servir de lien et surtout de cause incessante de mouvement populaire, de circulation, à la confédération des petits États ou tribus, qui, sur une échelle rétrécie, et comme échantillon sacré, représentaient déjà l'alliance prophétique ou la confédération future de toutes les grandes races de la terre. C'est pourquoi l'ornement systématique par excellence du grand sacrificateur hébreu était celui qui décorait sa poitrine. Sur un carré de riche étoffe on voyait douze pierres précieuses enchâssées et de différentes couleurs. Dans la réalité locale ces douze pierres représentaient bien les douze tribus d'Israël; mais selon les vues universelles et prophétiques de la loi, elles s'appliquaient aux douze plus grands noms sous lesquels se distingueraient un jour les douze branches principales de la famille unique d'Adam, les douze manifestations caractéristiques de l'humanité entière.
Pour satisfaire à cette imposante nécessité, les architectes futurs du nouvel édific^seront donc tenus d'embrasser dans leur plan une image fondamentale.' Us auront à réaliser la magnifique scène de la vallée de Josaphat, à laquelle une des lettres de ma seconde partie, intitulée « la triple source, * a rendu sa signification originelle qui demande à vous être rappelée en quelques lignes*
A la voix de T Étemel il est censé que toutes les nations endormies dans leur servitude et leurs supersti- . tiens ont été fortement réveillées comme par un coup de trompette. Elles envoient leurs représentants ou leurs sages à Jérusalem, afin que leur manière d'agir les unes à l'égard des autres et surtout leur conduite à l'égard du peuple principe y soit définitivement jugée. Chacun va se trouver pesé dans une balance exacte, par l'esprit universel de justice. Mais à cause de l'importance de cette assemblée, à cause de la multitude des nations ou de leurs envoyés, comme le mont Moria, comme la plate-forme de l'ancien temple n'a pas assez d'étendue pour les contenir, l'amphithéâtre de la vallée de ^osaphat y sert de supplément. En conséquence cette vallée qui, dans la signification surnaturelle qu'on lui a donnée après coup, paraissait si étroite aux yeux de tout le monde pour le concours universel des morts ressuscites, change soudain d'aspect dès qu'elle est rendue à sa destination primitive. Au contraire, elle devient colossale quand l'art, à qui rien n'est impossible désormais avec le secours de la science et de l'industrie* s'inspire de l'idée biblique, encore eu germe, la dégage, l'épure et en poursuit le développement architectural.
A la faveur de ce nouveau souffle, les grandeurs monumentales do l'Egypte peuvent être dépassées. Par des combinaisons qui ne sont pas de mon ressort, la vallée de Josaphat, transformée en galerie sacrée, ne constitue elle-même qu'une des parties du nouveau temple. Mais c'est dans son sein que la résurrection naturelle promise aux nations, que leur assemblée
universelle et régulière se produiront avec une pleine majesté ; c'est là du moins que l'idée messianique, la parole des anciennes Écritures trouvera définitivement . à s'accomplir : novum fœdus^ nouvelle alliance !