L'ATTENTE DE LA MARÉE
^'e ne sais si M1|e Louise Breslau fréquente les boudoirs; en tout cas, il est bien certain que ce n'est pas là qu'elle va chercher ses modèles. Ce qu'il lui faut, ce qu'elle aime, c'est la robuste plébéienne, la paysanne endurcie au rude labeur, ou la pêcheuse, fouettée par la vague et hâlée par la brise amère.
Voyez plutôt cette créature qu'elle nous montre à demi couchée sur la falaise, et, son filet tout près d'elle, attendant la marée. Elle est bâtie en force
M'" LOUISE BKESLA.Q
et je n'étonnerai personne si je dis qu'elle est capable de lutter avec la tempête. Un souffle généreux gonfle cette poitrine vaillante ; cette jambe ferme, pleine et musclée, pourrait, en s'arc-boutant, résister au rocher de Sisyphe, et il y a, j'en réponds, assez de vigueur dans ce bras à demi-nu
— dont on devine le biceps — pour faire virer le cabestan.
Néanmoins on est femme, c'est-à-dire sensible encore par quelque point caché, mais vulnérable.
— Voyez plutôt l'éclair humide de cet œil sombre, à travers la chevelure farouche qui retombe sur le front et le cache plus d'à moitié ; voyez cette bouche sérieuse et mélancolique, qui s'épanouirait peut-être comme une fleur sous le divin sourire de la tendresse! Ce n'est pas seulement la marée qu'elle attend, — c'est celui que le flot va lui rapporter : — un mari, — un flancé longtemps espéré, désiré vivement. On se sent involontairement ému devant cette œuvre, parce qu'en la créant l'artiste a été vraiment émue elle-même.
ALEXANDRE GABANEL