‹ Paris-Salon (volume 4)Chapitre 33 sur 45 · MARCHE DE NUIT · texte numérisé non relu

MARCHE DE NUIT

ANS cette vie militaire, féconde en aventures sombres, je ne connais rien de jjlus sinistre qu'une marche de nuit. Le soldat qui marche la nuit s'avance vers un double inconnu. L'ombre rend le dang-er plus redoutable, en y ajoutant l'impalpable et l'invisible. Je n'étonnerai personne en disant que cette impression a été parfaitement rendue dans le tableau de M. Protais, que reproduit notre Pauis- Salon, et qui s'appelle : Marche de nuit.

C'est qu'en effet, M. Prêtais doit être rang-é parmi les cinq ou six artistes de ce temps qui c<nuiaissent le mieux la vie du soldat. Ceux qui suivent avec quelque attention le

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inouvement artistique, tel qu'il se révèle à l'observateur dans nos expositions, et qui se rendent un compte tant soit peu sérieux de l'ensemble des travaux d'un peintre savent (|uc bien peu d'entre eux ont fait plus que celui-ci pour l'illustration des fastes de notre armée, et dans la paix et dans la guerre. Les marches, les campements, les haltes, les grand 'gardes, les manœuvres, les ambulances, tout lui est familier, tout a été pour lui l'objet de compositions, ingénieuses, saisissantes, sympathiques au premier chef. Qui ne se rappelle encore cette grande page toute frémissante, intitulée le Drapeau — le drapeau dont les plis soulevés par un souffle patriotique flottaient sur le front d'un groupe de héros !

C'est un autre genre d'émotion que produit sur nous la Marche rie nuit. Mais elle n'est pas moins réelle.

Chez tous ces hommes qui s'en vont, enveloppés dans la pénombre nocturne, le sac au dos, le fusil à l'épaule, sous la conduite de leurs chefs intrépides, ou devine le sentiment du devoir, et ces résolutions viriles qui font rc^gardor la mort on face, sans pâlir.

LEMAÏTE

LE S P H I rj X

L^vND Innaginatiou des poètes enfante des types qni correspondent à ([uelque pensée secrète de rimmauité — une pensée qui cherchait sa forme, sans l'avoir encore trouvée — ces types font rapidement leur chemin dans le monde et conquièrent une popularité durable. On finit par croire à bur existence autant (ju'à celle des réalités palpables et tangibles.

C'est ce qui est arrivé à cet étrange mais saisissante création du SpJu'jix.

Ce monstre à voix humaine, aigle, femme et lioQ,

(pli propose à riiommc ses ténébreuses énigmes,

et qui le dévore quand il n'a pas su les deviner.

On a vu là une synibolisation saisissante de cette Nature, ennemie et puissante, qui fait des victimes de ceux qui n'ont pas su comprendre ses lois. Et les peintres et les sculpteurs, comme les poètes, ont voulu, chacun à sa manière, interpréter et rendre ce type, à la fois attrayant et terrible.

Le Sphinx est d'origine égyptienne. Les plus anciens se présentent à nous sous la forme d'une lionne accroupie, avec des seins, une tète et une chevelure de femme. Les artistes grecs ajoutèrent encore des ailes à cet assemblage déjà quelque peu fantaisiste. C'est dans la tragédie d'Œclipe à Colonne que nous voyons, pour la première fois, le Sphinx proposer ses mortelles énigmes aux malheureux (|ui ont ou l'imprudence de s'aventurer dans son voisinage.

C'est précisément le S[)liinx grec ({ue M. Lcmatte, peintre très correct et très classi(|ue, esprit lin, ingénieux et chercheur, nous montre dans un tableau très justement rcmai'ipK'.

l'osé snr une platc-l'orme de rochers, au bord d'un preci[)ice, le monstre formidaljle étend de-

vaut lui SCS robustes pattes — en ce moment des pattes de velours, car il a rentré ses griffes rétractiles. Son buste se dresse, et ses deux seins pointent fièrement, fermes et droits. La tcte, qu'ombragent les ailes éployées, est suffisamment terrible, avec son front implacable, son œil tors et ses lèvres minces. On a beau se dire que tout cela n'est qu'une fantaisie inconsistante, M. Lematte, et c'est là son triomphe, a su lui donner une telle vraisemblance que l'on se surprend à croire que cette créature dévorante existe réellement, qu'on l'a vue quelque part, et l'on se demande tout bas si elle ne va point proposer une de ces fatales énigmes au visiteur imprudent (|ui la contemple.

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