‹ Paris: ses organes, ses fonctions et sa vie dans la seconde moitié du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 14 sur 39 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

B. — LES POmÇOMI.

PrérogatWe fonrerune. — Bois fan monnayean. — î/g monnaye* — L'hôtel du quai Gonti. — L'Age du marteau. — Anciens procédés. — Aubin Olivier. — Marc Béchot. — Monnaie an monlin. — Résistance. — Gingembre. — Presse Ulhorn. — Ornements. — Premiers testons. — Édit du 8 août 1548, acte de naissance de la monnaie moderne. — Système déci-^ mol. — Monnaies actuelles. — Frai, — Alliage. — Titre. — Cour des monnaies. — Commission des nwnnaies et médailles. — Direction. — Hôtels des monnaies en France. — Signes particuliers. — Le pof'n/ aecret.

— I-a marque, — Le différent — Le grareur général. — Acier de nwnnaie.

— Les poinçons. — La (renpe. — Le coin. — Le paraphe. — Précautions. — Yiroles. — Virole brisée. — Importance da griTeur général. — Le type. — Monnaie historique.

Le monnayage est de prérogative souveraine. C'est en vertu de ce vieil axiome du droit coutumier, vrai encore aujourd'hui, que les communes, les villes, les seigneurs, faisaient battre monnaie autrefois, et c'est contre ce privilège dont chacun se montrait particulièrement jaloux que vint se. briser l'excellente volonté

de Philippe le Long, lorsque, vers 1321 , il tenta d'cLnblir dans son royaume l'unité des monnaies, des poids et des mesures, idée simple et pratique qui devait ittendre la révolution pour triompher théoriquement et s'imposer peu à peu à la nalion tout entière. Bien des rois de France, pressés par des besoins urgents, ont altéré les monnaies, fixant d'une façon arbitraire le taux du marc d'or ou d'argent, et réalisant ainsi des bénéfices considérables au détriment de leurs sujets. Les premiers Valois ont emporté dans l'histoire le triste surnom de faux-monnayeurs, et les peuples leur ont souvent redemandé en vain a la forte monnoye du bon roy saincl Louys. » Soit qu'ils voulussent gagner sur la monnaie, soit qu'ils voulussent au contraire lui assurer un titre et un poids réguliers, les rois ont toujours eu intérêt à faire surveiller de près la fabrication des espèces métalliques ; aussi tous les gouvernements l'ont-ils soumise à un contrôle absolu ^

Dans les premiers temps de la monarchie, la monnoye se fabrique au palais même, et, pendant leurs

< La inonnaie n'a pas toujours été exc1usi?6iDent en métal ; dans les possessions portugaises d'Angola, on se servait, avant 1694, d'une monnaie de paille tressée à laquelle les habitants étaient si fort accoa* tumés, qu'ils se révoltèrent lorsqu'on leur imposa des pièces de bronze; en 1833, au Chili, dans la ville de Valdivia, on usait d'une monnaie composée de rondelles de cuir frappées d'une empreinte; aujourd'hui encore, la monnaie métallique est inconnue aux nègres du continent arricain, qui la remplacent par les rassades et surtout par les eaurii (Cyprea vioneta).

LES POIiNÇONS. 28*j

voyages, les roîs emmènent les monnayeurs avec eux. Plus tard, les ateliers furent situés au Marais, sur l'emplacement qu'occupe probablement aujourd'hui la rue Sainte-Croix-de-la-Brelonnerie ; Henri II les fit installer au logis des Étuves, sorte de palais qu'il possédait dans la Cité sur les anciens jardins de Philippe le Bel, à l'endroit où s'étend de nos jours la place Dauphine; mais cet établissement fut dès 1585 presque exclusivement consacré aux médailles, et la monnaie du roi resta, jusqu'au siècle dernier, entre la rue de la Monnaie et la rue Thibautodé, non loin des greniers à sel. Lorsque l'insuffisance de ces vieux bâtiments fut démontrée, on voulut construire un hôtel monumental des monnaies place Louis XV ; les travaux furent entrepris, et déjà 150,000 livres avaient été dépensées, lorsqu'on changea brusquement de projet et qu'on se résolut à élever le nouvel édifice au lieu et place de rhôtcl Gonti, que la ville de Paris, autorisée par arrêt du conseil en date du 22 août 1750, avait acquis au prix de 160,000 livres pour y faire bâtir un hôtel de ville. L'abbé Terray posa, le 30 avril 1771, la première pierre du monument, qui, sous la direction d'Antoine, fut terminé en 1778. Il était alors tel que nous le voyons aujourd'hui, à la fois harmonieux et grandiose, liabilcment distribué et disposé selon les besoins restreints qu'il était alors appelé à satisfaire. Malgré toutes les constructions modernes, malgré les nouveaux

palais, les nouvelles églises, les nouveaux théâtres, rhôlel des Monnaies reste encore, grâce à la pureté du profil, un des édiGces les plus élégants de Paris ^.

Comme toutes les choses humaines où Tart n*est pas seul en jeu et dans lesquelles la science et l'industrie ont une part prépondérante, la fabrication des monnaies a éprouvé des modifications considérables. Elle a eu trois époques parfaitement distinctes qu'on pourrait nommer l'âge du marteau, Tâge du balancier, l'âge de la presse. Le premier système, qui nous a été légué par l'antiquité, a été pratiqué seul jusqu'à Henri II, et n'a réellement pris fin que pendant les premières années du règne de Louis XIV; le second a persisté jusque vers 1846 ; le dernier est seul employé depuis cette époque.

La fabrication au marteau était lente, défectueuse, et n'assurait à la pièce ni forme, ûi dimension convenables. Lorsque l'ouvrier, ayant fait les alliages indiqués et liquéfié les métaux, avait obtenu sa fonte, il

^ Avant que Louis XV eût fait acheter l'hôtel du duc de CoDti« nommé grand prieur du Temple, on avait pensé à construire un hôtel des monnaies en rapport a?ec Paris. Dès 1719, Law afait acquis des terrains kla porte Montmartre et au Roule; plus tard, en 1730, il fut question d'établir quatre Monnaies : Tancienne, améliorée, eût été consacrée aux es|>èccs iVov; celle du Roule eût été réservée aux espèces d^argent ; celle de la porte Montmartre aux pièces de deux sous six deniers ; enfin, la quatrième, qu'on devait bâtir à Chaillot, au bout du cours la Ueinc, n'aurait fabriqué que des douzains et des liards en cuivre rouge.

la jetait en rayaiix^ c'est-à-dire qu'il la coulait sur des tablettes de fer creusées de rainures où le métal refroidi prenait la forme d'une barre, qui était ensuite nivelée, amincie et forgée sur Tenclume. Ces barres, après avoir subi Vesœpelagej devenaient des carreaux à peu près régulièrement divisés. On les faisait recuire pour assouplir le métal, et les tailleresses leur donnaient à l'aide de cisailles une forme aussi arrondie que possible. Le carreau était devenu un flan. Soumis alors à diverses opérations qui avaient pour but de le niveler, de le régulariser, de le blanchir, et parvenu ainsi à l'état de perfection très-relative dont on se contentait alors, il était placé entre deux coins de fer portant chacun une intaille. Le coin inférieur était nommé trousseau et le coin supérieur />i/e; ces dénominations subsistent encore. Le monnayeur frappait à l'aide d'un marteau pesant trois livres un ou plusieurs coups jusqu'à ce que la pièce eût reçu l'empreinte ; puis celle-ci était remise au juge-garde-des-monnaies, qui vérifiait le poids, et la faisait, selon qu'il la trouvait droite ou non, entrer en circulation ou jeter à la fonte.

Tout ce système fut renversé par l'invention simultanée du laminoir, du découpoir et du balancier. L'emploi de ces outils devait donner à la fabrication une rapidité que la découverte de l'Amérique et l'importation de métaux précieux qui en résulta semblaient rendre indispensable. En 1550, Aubin Olivier, qui

S88 LA lONNAIB.

avait créé le balancier, fut nommé par Henri II maitreouvrier, garde et conducteur des engins de la Monnoye de$ ÉtuveSj et Ton peut voir encore, soit au musée monétaire du quai Gonti, soit au cabinet des médailles de la Bibliothèque impériale, quels types supérieurs on obtint immédiatement par le nouveau procédé et grâce aux admirables poinçons gravés par Marc Béchot. Ce genre de fabrication était appelé la monnaie au moulin, parce que le laminoir, établi sur un bateau, était mis en mouvement par une roue hydraulique. Le coupoir, sorte d'emporte-pièce conduit par une vis, donnait aux flans une régularité parfaite, et les empreintes obtenues par le balancier étaient irréprochables. Ces améliorations, qui, par la sûreté des moyens mis en œuvre, simplifiaient singulièrement le travail des ouvriers, ne faisaient point l'affaire des confréries de monnayeurs. Leur opposition fut si acharnée que dès 1585 la monnaie au moulin fut interdite ; les Ëtuves furent exclusivement réservées pour le frappage des médailles. Cet état de choses regrettable fut maintenu pendant longtemps ; sous Louis XIII, les pièces courantes étaient encore battues au marteau. Lentement et comme à regret, on revint à la fabrication inaugurée par Henri II ; une déclaration royale en date du 50 mars 1640 ordonna de frapper la monnaie d'or au moulin; en 1644, cette mesui*e fut étendue aux espèces d'argent, et enfin en 1645 la fabrication au

marteau fut formellement interdite comme préjudiciable à la pureté des monnaies du roi. Dès lors le balancier devint le seul engin frappeur dont on se servit.

Sous le règne de Napoléon, il fut perfectionné par Gingembre, qui obtint même un prix de 25,000 francs en récompense des améliorations notables qu'il avait introduites dans la fabrication. Conservé aujourd'hui encore pour la frappe des médailles, le balancier a fait place depuis 1846 aux presses monétaires, employées pour la première fois, vers 1829, en Bavière par Ulhorn, à qui en est due l'invention, apportées en France par Thonnelier, qui leur a donné son nom, un peu comme Americo Vespucci a baptisé le continent découvert par Christophe Colomb. Ces presses, modifiées et rendues pratiques par l'ingénieur Houel, sont rapides et sûres; nous les verrons fonctionner plus tard.

Pendant l'âge du piarteau, après la chute de l'empire romain, on ne fabriqua guère que des pièces couvertes d'ornements plus ou moins bien agencés, pièces de tout module, de tout titre, presque de toutes formes, et qui circulaient sous toute espèce de noms, dérivés le plus souvent de l'empreinte spéciale dont elles élaieiil frappées : — agnelets, lorsqu'elles représentaient un agneau; angelots, quand elles portaient la figure d'un ange; écus à cause du blason qui les revêtait; liards, II. 19

290 LA MOM^Alfi.

que Guigne-Liard, de Crémieu en Viennois, mit le premier en circulation vers 1430 S

Les premiers testons jc'csi-hrdire les premières monnaies à efCgies, furent frappées sous Anne de Bretagne, Louis XII et François I*'; mais l'usage de ces pièces n'entra défînitivement dans les mœui^ des souverains qu'avec Henri II, qui, par édil royal du 8 août 1548, ordonna que dorénavant la monnaie reproduirait le buste du roi. Ce fut aussi sous son règne qu'on commença de mettre régulièrement le millésime au revers des pièces ; avant lui, il est très-rare de le rencontrer, et Ton ne le trouve guère que sur un écu d*or d'Anne de Bretagne (1493). Ainsi qu'on le voit, c'est Henri II qui a créé la monnaie française; il lui donne le type, l'effigie, la date; mais eu cela il ne fait que suivre

1 Le nom des monnaies a varié à chaque règne, et presque ^ chaque émission. Les sols, du latin solidus; les bezants, abréviation de monnaies byzantines ; les sols parisis faits à Paris, tournois fiiits à Tours, bourgeois faits à Bourges, poitevins faits à Poitiers; les couronnai, les masses, les chaises représentant un trône, les pavillons, les florins (Louis Yl et Louis Yll, à cause de la fleur de lis) ; les francs ^ cheval, à cause de Tefligie équestre de Jean U; les saints qui en légende perlaient le mut Ave ; les nobles à la rose, souvenir laissé à la France par les rois d'Angleterre ; les écus au soleil, les moutons à la laine, les heaumes, écus à trois fleurs de lis, timbrés d*un casque ; les gros de iNesles, les aguels de Louis IX, ayant pour légende : Agn : Di : qui : toll : pec : a mu di : miserere : no : (Agnus Dei qui tollis peccata mundi, miserere nobis.) L'énumération des monnaies de cuivre ne Unirait pas. Qui ne se souvient des sous tapés, des six blancs et des monncrons que les frères de ce nom avaient émis en 1791 'et 179i?

LES POINÇOiNS. 20i

Texomple que les princes italiens Jui offraient depuis longtemps.

Ces améliorations excellentes rendaient notre monnaie plus belle, mais non plus régulière. Le titre, le poids, le diamètre, variaient perpétuellement. Quand on parlait de refondre les monnaies *, tout le monde étai t pris d'inquiétude; comme la valeur était plus nominale que réelle, on craignait d'avoir des pertes à supporter. Les parlements s'en mêlaient, et Louis XVI lui même fut obligé de subir leurs remontrances, dont il ne tint du reste aucun compte. Pour cela, comme pour tant d'autres choses, les hommes de la révolution tombèrent juste du premier coup en adoptant le système décimal, qui déjà depuis quelques années était admis dans les sciences exactes, et dont l'emploi, décrété le 1* août 1793, et réglé par les lois du 18 germinal an III et du 1*' vendémiaire an IV, ne fut rendu obligatoire que quarante ans après par la loi du 4 juillet 1857, qui édictait des peines contre quiconque emploierait les termes usités autrefois. Ce qui n'empêche pas les mar-

* c On démonétisait les espèces courantes ; t)n les refondait, ou, plus simplement, ou les marquait d'un poinçon, on en accroissait la valeur et on les remettait en circulation. La différence entre leur ancien et leur nouveau cours devenait le gain de la couronne. On eut recours à cette ressource maJhonnétc et déplorable : 24 fois dans le quatorzième siècle, 9 fois dans le quinzième, 6 fois dans le seizième, 6 fois dans le dix-septième, 18 fois dans le dix-huitième. • (A. Moreau de Jonnès, État économique de la France, p. 594.)

293 là NONNilB.

chandes d'œufs de crier encore dans nos rues : a Trois de six blancs, les rouges et les blancs I d et les marchands de ponunes de terre de chanter : a Au boisseaul au boisseau ! »

Ce n'est donc pas immédiatement qu'on fit subir aux monnaies la réforme nécessaire; les premières espèces dites constitutionnelles furent des écus, des demiécus, des pièces de 50 et de 15 sous; du reste, on ne fabriquait guère; les métaux précieux avaient disparu, les hôtels des monnaies étaient clos, le louis d'or de 24 livres valait 18,000 francs en assignats. Les décrets du 28 thermidor an III, du 28 vendémiaire an IV, déterminèrent la fabrication des pièces de 5 francs; la loi du 7 germinal an XI, la fabrication des monnaies décimales d'or ou d'argent. Lentement» avec toute sorte de précautions que prescrivaient l'intérêt du commerce et le respect des habitudes prises, on démonétisa les écus de 6 livres, les pièces de 24, de 12, de 30, de 15 sous, qui circulaient encore librement il y a une trentaine d'années^, et Ton arriva enfin à fixer normalement la monnaie ainsi qu'il suit : or, 100 francs, 50 francs, 20 francs, 1& francs,

* En France, au commencement de ce aîâde, on troufiit encore en drculation 60 espèces d'or et 00 espèces d*argent« de nleiir différente, parmi lesquelles il faut indiquer Técu de Nafarre« dit éeu à la vache parce que les armes étaient écarteléet de Béam» et Péca de Flandre» qu*on appelait carambole. (Yoy., pour pins da détails, R o niMifiB li ItttUé des mannam d'or et d^arieiU.)

5 francs; argent, 5 francs, 2 francs, 1 franc, 50 centimes, 20 centimes; bronze, 10 centimes, 5 centimes, 2 centimes, 1 centime. Ce système comprend toutes les monnaies décimales que peut fournir l'intervalle de 1 centime à 100 francs; les coupures et les multiples du franc, unité de monnaie, sont respectivement au nombre de 6. De plus, chaque pièce a Tavanlage de porter un nom qui indique la valeur exacte qu'elle représente. On est donc arrivé à une nomenclature précise, simple, commode à retenir, s'imposant d'ellemême et qui facilite singulièrement les transactions de la vie usuelle.

Il ne suffisait pas de fixer d'après le système décimal le poids et le diamètre des monnaies; il fallait en iJélerminer le titre, c'est-à-dire la quantité de métal précieux qu'elles doivent contenir. En 1792, Claviùre avait proposé de fabriquer les espèces en métal pur. On ne put s'arrêter à ce projet, qui dénotait plus de probité que de connaissances pratiques. Le métal, or, argent, cuivre, à l'état de pureté est d'abord assez difficile à obtenir en quantités importantes, et ne se préparc guère que dans les laboratoires; mais il a en outre l'inconvénient de subir un frai considérable, c'est-àdire de s'user très-vite. Pour garder fidèlement l'empreinte, pour ne pas être trop sensiblement altéré par une manipulation perpétuelle, le métal destiné aux monnaies a besoin d'un alliage; l'or et l'argent sont

294 Li MONNilK.

mêlés à du cuivre rouge, le cuivre est additionné d'é- (ain, de zinc et devient alors du bronze.

Après de nombreuses expériences, on s'est arrêté à 000 millièmes de métal pur et à 100 millièmes d'alliage pour les monnaies d'or et les pièces de 5 francs vn argent. Quant aux fractions de ces dernières, 2 francs, 1 franc, etc., elles sont à 835 millièmes. Cette dernière mesure est relativement récente, car le litre était égal dans le principe pour toute la monnaie plate. Elle a été commandée par notre intérêt même et pour ne pas voir toutes nos pièces divisionnaires d'argent accaparées par Félranger, qui les refondait avec l)cnéfice; elle pourrait avoir pour résultat pro- (liain la démonétisation forcée de nos grosses pièces d'argent. 11 est à désirer cependant qu'on y regarde (le près avant de prendre à cet égard une déterminalion définitive. Nos pièces de 5 francs argent trouvent dans l'extrême Orient, vers la Perse, la Chine et le Japon, une confiance que l'or européen n'a pas encore rencontrée.

La monnaie étant la base même des transactions, le signe extérieur de la richesse, la représentation unanimement consentie de tout objet vénal, doit être entourée de garanties sérieuses. Aussi la fabrication en a-t-elle toujours été soumise à un contrôle extrêmement sévère. Sous l'anci ?nne monarchie, ce contrôle était exercé pur la cour des monnaies, que Henri II

érigea en cour souveraine par édit de janvier 1551. En 1554, le même roi fit pendre, brûler ou envoyer aux galères le président et les conseillers qui en faisaient partie, parce quMls avaient été convaincus de faux et de prévarications graves. Supprimée pendant la révolution, comme les autres corps privilégiés, elle fut remplacée par une administration des monnaies dont la constitution, fixée par arrêté du 10 prairial an XI, fut modifiée lorsque l'ordonnance royale du 26 décembre 1827, encore en vigueur aujourd'hui, institua la commission des monnaies et médailles.

Cette dernière est composée d'un président, directement nommé par le souverain et généralement choisi parmi les plus illustres savants de la France, et de deux commissaires généraux désignés par le ministre des finances ; de cette commission relèvent le laboratoire des essais, le contrôle des monnaies, des médailles, le bureau de change, et en général toute la partie administrative chargée de surveiller l'application des lois, décrets, ordonnances, qui règlent cette matière délicate.

La commission ne s'occupe en rien de la fabrication; elle constate qu'elle est régulière ou défectueuse; mais, sous aucun prétexte, elle ne peut ni ne doit en diriger le mécanisme. Cette mission appartient tout entière à un directeur qui a accepté l'entreprise à ses risques et périls, dont la gestion est garantie par un

cautionnement de 500,000 francs, qui est rémunéré selon un tarif approuvé par l'autorité compétente : 1 franc 50 centimes par kilogramme d'argent, 6 francs 70 centimes par kilogramme d'or convertis en monnaie. C'est à lui qu'incombe la charge d'entretenir, de remplacer les machines et de faire les frais du salaire des ouvriers. Il y a donc là deux organisations radicalement distinctes, la fabrication et la commission; la preniiùre est absolument soumise à la seconde, qui prononce sans appel comme cour souveraine.

Les hôtels des monnaies ont été extrêmement nombreux en France, surtout pendant l'empire, lorsque Ulrcclit et Turin nous appartenaient; sous le gouvernement de Louis-Philippe, les monnaies furent réduites à quatre (Paris, Rouen, Lille, Strasbourg); de 1853 à 1837, sept ateliers ont concouru à la fabrication des pièces de bronze*. Il n'en existe plus que trois, celui de Paris, celui de Strasbourg et celui de Bordeaux, qui chôme en ce moment. On peut être fondé à croire que l'intention du gouvernement est d'arriver tôt ou tard à supprimer ces deux derniers et à centraliser la fabrication de toutes les monnaies

Quelques gouyemements, entre autres celai de Suisse et celai de Belgique, remplacent la monnaie de bronze par des espèces de nickel, métal ({iii semble onctueux au toucher et dont le frai doit être considérable. En ce moment (décembre 1869), Thôtel des Monnaies de Paris frappe une quantité considérable de pièces d*un deini-réal« en nickel, pour la république de Honduras.

françaises à rétablissement du quai Conti; cette mesure, que l'usage des machines à vapeur et la rapidité qui en résulte suffiraient seuls à justifier, ne peut donner que de bons résultats. Permettant au contrôle de s'exercer sur une seule fabrication, elle assurera aux espèces monétaires une régularité et une homogénéité à l'abri de toute critique. L'outillage de l'hôtel de Paris peut facilement être mis en état de satisfaire à toutes les exigences, même à celles que des temps exceptionnels peuvent faire naître. Quelques nouveaux aménagements peu dispendieux, et qui s'imposeront d'eux-mêmes, lorsque la rue de Rennes viendra déboucher sur le quai Conti, donneront à notre hôtel des monnaies l'ampleur dont il a besoin.

Lorsqu'on regarde avec attention une pièce de monnaie quelconque, on s'aperçoit qu'indépendamment de l'effigie, du nom du souverain, de l'écusson, du millésime, de la légende et de la tranche, elle porte certains indices particuliers qui semblent arbitraires, et n'offrent au premier abord aucune signification satisfaisante. Ces marques, qui sont invariablement au nombre de trois, sont des signatures. Tout hôtel des monnaies a une lettre spéciale^ qu'on appelait jadis le point secret, destiné à indiquer la provenance des espèces. Paris a toujours employé l'A, et un proverbe

* Strasbourg marque Bfi, Bordeaux K. — Rouen marquait B»LyonD, MarseiUe M, Lille W.

S98 Li MONNilS.

resté vivant dans le peuple parisien dit d'une bonne chose : elle est marquée à l'A. Le directeur de la fabrication met aussi son poinçon sur la pièce, c'est la marque; celle du directeur actuel 6gure une abeille. Enfin le troisième signe appartient au graveur général, et se nomme le différent^. Celui de M. Albert Barre représente une ancre. F^a place que ces signaures occupent sur la pièce a été fixée par des arrêtés de la commission des monnaies en date du 23 avril et du 15 mai 1865, et cette place varie selon le métal et la valeur de chaque espèce. C'est une précaution de plus prise contre les faux-monnayeurs et une preuve de la responsabilité acceptée par le graveur, le directeur et la commission.

Ce qui constitue le caractère spécial des monnaies, co n'est ni le titre, ni le métal, car alors un simple flan pourrait entrer en circulation régulière, c'est Tempreinte. Seule l'empreinte dont elles sont frappées les rend légales, l'empreinte en garantit le titre, le poids , et leur donne cours forcé pour la valeur qu'elles représentent. Aussi le fonctionnaire qui a sur les monnaies une action déterminante est-il le graveur général, puisque c'est lui qui fournit les coins, sans lesquels nulle monnaie ne pourrait être frappée. De-

* Différent ou dé firent ^ les deux termes ont toujours été usitës indistinctement ; je pencherais pour le seconde du latin déferre^ mettre de haut en bat.

puis que Henri II a créé la charge de c< tailleur général des monnaies de France » pour Marc Béchot, dix-huit graveui^ se sont succédé dans ces importantes fonctions.

C'est le graveur général qui fait les poinçons à Taide desquels on obtient les coins. Plus le poinçon est parfait, moins la contrefaçon est possible. Cette œuvre exige donc un soin tout particulier, des connaissances techniques approfondies et une main rompue aux ressources d'un art hérissé de difQcultés. L'acier dont on se sert pour les poinçons et pour les coins est un acier spécial, à la fois très-doux et très-dense; il est fourni par la maison Pelin-Gaûdet, et paraît être supérieur à celui qu'on employait jadis. Il arrive à l'hôtel du quai Gonti en barres parfaitement rondes et qu'on appelle acier de monnaie.

Le poinçon est gravé en relief, comme un camée, et au burin; il en faut naturellement deux, l'un pour la face, l'autre pour le revers; le premier donne le prolîl du souverain, le second l'écusson, le millésime et l'énoncé de la valeur de la monnaie; tous deux portent en outre les lettres des légendes, ainsi que les grenctis et les listels qui forment l'encadrement de la pièce. Faire une empreinte irréprochable, c'est là un problème qu'il n'est pas aisé de résoudre. Si, pour être reconnue au premier coup d'œil, elle doit être très-simple, très-lisible, elle doit cependant êlreasseï

compliquée pour offrir aux tentatives de contrefaçon des difficultés nombreuses. Cette double et indispensable condition d'une monnaie qui se fait reconnaître et se défend d'elle-même semble avoir été obtenue aujourd'hui.

Après la campagne d'Italie de i 859, où l'empereur a commandé en personne, les poinçons ont dû être changés, et on en a fait alors qui donnent l'effigie de la tcte laurée ; le graveur général a profité de cette circonstance pour modifier le revers de notre monnaie; au lieu de la maigre couronne de laurier se refermant sur le nom de la pièce et sur le millésime, il a disposé le sceptre, la main de justice, la couronne, le manteau, les armes de l'empire, de façon à obtenir un ornement très-gracieux, mais (rès-difficile à imiter, et qui remplit harmonieusement les vides. Ce revers trèsbeau rappelle celui des admirables pièces de quarante francs que l'Italie frappa de 1810 à 1814 et qui sont restées comme un modèle monétaire.

Dans le poinçon, les parties saillantes et intaillées sont mates, le champ, au contraire, reste lisse. Lorsque la gravure est terminée, que l'artiste lui a lentement donné le degré de perfection qu'elle peut comporter, le poinçon est mis au feu, chauffé à la température scientifiquement indiquée, puis jeté dans l'eau et trempé. Des lors il devient de l'acier dur et peut, violemment frappé contre de l'acier dDux, communiquer

une empreinte à ce dernier. C'est sur ce principe que repose la fabrication des coins.

L'acier qui doit les former est divisé en cylindres d'une dimension réglementaire; la surface en est polie de façon qu'on n'y puisse plus reconnaître une aspérité perceptible. Le coin 3insi préparé est placé au balancier, dans la boite duquel le poinçon a ététixé. L'alerte et vigoureuse machine est mise en branle; les coups sont plus ou moins répétés, selon le creux que l'on veut obtenir, et lorsque Topération est terminée, le poinçon est absolument imprimé dans le coin avec tous les détails, toutes les finesses, toutes les minuties de la gravure.

Le coin est alors repris par les ouvriers mécaniciens; il est mis sur le tour et décolleté, c'est-à-dire qu'on en dégage la partie supérieure de manière à lui donner les dimensions exactement exigées pour le monnayage. Il est ensuite porté dans un atelier spécial où il est paraphé, car, selon qu'il est face ou pile, il reçoit à l'aide de petits poinçons manœuvres à la main et enfoncés au marteau la triple empreinte du point secret, de la marque et du différent. On le soumet alors à la chauffe et à la trempe. A son tour, le voilà devenu un corps dur et prêt à donner des empreintes avec autant de facilité que tout à l'heure il en a reçu lui-même.

De ce moment et jusqu'au jour où l'usage l'aura mis hors de service, il devient l'objet d'une surveil-

lance attentive. Il reçoit un numéro d'ordre qui constate eu quelque sorte son état civil, puis il est remis au commissaire général des monnaies. Quand ce dernier le confie au contrôleur du monnayage, le récépissé est inscrit et daté sur un registre que signent les deux fonctionnaires ; lorsque le coiû, à force de frapper des espèces, est émoussé, que les parties mates sont devenues brillantes par le frottement continuel, que le |>orlé en est indécis et les chiffres déformés, il est rendu par le contrôleur au commissaire général, et cette restitution est de nouveau officiellement constatée. Ces précautions [>euvent sembler bien minutieuses, mais, si Ton réfléchit que le coin c'est la monnaie même, on les trouvera toutes naturelles.

Le graveur général fournit aussi les viroles qui sont nécessaires pour imprimer la tranche des pièces. Quoique d'invention fort ancienne, puisqu'on en retrouve des exemples qui datent de Charles IX, la virole n'a été admise définitivement dans la fabrication que depuis le commencement du siècle. Dans le principe, elle était faite comme un anneau portant sur le contour iiiternc une inscription en relief [Dieu protège la France. — Domine salvuni fac Regem) qu on imprimait en creux dans la tranche des espèces à l'aide d'un outil brutal, nommé raquette^ assez rapide pour permettre à un ouvrier de frapper environ trente mille pièces par jour.

En 1829, un monnayeur, nommé Moreau, inventa ia virole brisée*. C'est un cercle divisé en trois seffments égaux dont chacun porte, gravée en creux, une partie de l'inscription totale qui est, dès lors, reproduite en relief. Le système de la virole brisée a le défaut de ne pas arrêter nettement le contour de la pièce, de lui laisser je ne sais quoi d'indécis ; mais elle a cet avantage inappréciable de dérouler les efforts des fauxmonnaycurs, à qui elle offre des obstacles dont ils ne parviennent à triompher que très-difficilement.

Le graveur général a sous ses ordres un atelier nombreux, des balanciers spéciaux où il fait ses reproductions et ses essais ; il est responsable des aciers qu'il emploie, des coins qu'il fournit, et il est payé en raison de la quantité de matières soumises au monnayage. Il a une sorte d'importance morale qui n'est point à dédaigner; c'est lui qui détermine le type populaire du souverain. Les monnaies périssent peu; moyen d'échange accepté par l'univers entier, elles passent de main en main, de peuple à peuple, et vont par le monde entier porter le nom d'un pays et le portrait d'un homme; lorsqu'elles deviennent rares, elles sont précieusement gardées dans des collections ; elles sont

> Ou mieux réinventa, car la TJroIe brisée exista autrefois, ainsi qu'on peut le constater sur les pieds-forts du seizième et du dix-septième siècle. Le pied-fort était une pièce pesant quatre fois plus que le poids normal, et qu'on frappait, à toute émission noutelle, pour le roi et les ofQciers de la monnaie.

304 LA MONNAIK.

les documents multiples et mobiles de Phisloire. Plus elles sont belles, plus elles ont de chance de se perpétuer à travers les âges. La numismatique a rectifié plus d'erreurs chronologiquas que les meilleurs calculs, et Tartiste à qui incombe la tâche de graver les monnaies d'une époque échappe à l'oubli s'il a rempli son devoir avec talent, conscience et sévérité.

On reproche parfois aux graveurs de médailles de n'être plus aussi habiles que leurs devanciers; on ne réfléchit pas qu'en pareille occurrence le modèle est pour beaucoup, et que, s'il est facile, par exemple, de faire une belle effigie avec un visage auquel l'agencement même des lignes constitutives donne un caractère imposant, il n'est point aisé de créer un type avec une figure vulgaire ou sans expression. Les médailles de Louis XIV, de Napoléon I*, de Louis XVIII, sont fort belles; que dire de celles de Charles X? La première condition, pour avoir une monnaie d'aspect satisfaisant, est que le modèle oiïre des traits qui conviennent à la gravure sur métaux. Les Grecs, nos maîtres en cet art difficile, le savaient bien, et ils choisissaient arbitrairement les plus admirables profils de femmes pour les reproduire sur leurs monnaies.

Il semble toutefois qu'on ne tire pas au point de vue historique (out le parti possible de ces objets à la fois usuels et précieux qui, tout en servant aux échanges indispensables, pourraient rappeler certains faits ce-

lèbres, de sorte que la série des pièces de monnaie d'un règne en raconterait les principaux événements. Toujours la même effigie, toujours le même symbole, cela est bien monotone. Pourquoi ne pas prendre une pièce spéciale, la pièce de 100 francs, par exemple, qu'on a une certaine tendance à conserver, et ne pas chaque année en modifier le revers de façon à y inscrire la représentation commémorative d'un fait glorieux ou seulement important? On aurait ainsi une médaille ayant droit de circuler comme une pièce de monnaie ordinaire, mais qui du moins, débarrassée d'un emblème inutile, rappellerait et fixerait pour toujours une date de nos annales. Franklin voulait qu'au lieu du nom du souverain, on gravât sur les espèces un précepte moral facile à retenir et d'une application pratique. 11 serait, à notre avis, digne d'une grande nation d'émettre ainsi son histoire et de la répandre à travers le monde comme un exemple ou tout au moins comme un souvenir.

SO

306 LA MOMMAIË.

IL — LA PABRIOATIOS.

Bureau du change. — Registre. — C. D. M. P. — Les balances. -» Trésorj.

— Argenterie et bijoux. — 1848 : Panique. — La fonderie. — Prendre la goutte. — La lingotiî're. — Les lames. — Les laminoirs. — La recuite. —

— Le dragon. — La bande. — Les remèdes du poids et de laloi. — Le découpoir — La cisaille. — Les flans. — Le décapage. — Une brèTe. — Contrôle. — Ia salle des presses. — Mécani>me. — Une pièce par seconde.

— Pluie d*or. — Totd. — l^ivision d'un million. — Prise dVcbantillon. — La coupelUtion. — Le poids. — Le son. ^ L*apparence. — Monnaies pratiques. — Desiderata. — La machine à peser. — Californie et Australie.

— Ce qu'on a frappé au dix-huitième siècle — Ce qu*on a frappé soos le second Empire. — Augmentation de quantité, diminution de valeur.

Lorsque le graveur général a fait les coins et les viroles indispensables à la fabrication, la manutention des métaux commence, et nous la suivrons dans les détails qu'elle comporte, car il est intéressant de voir comment un lingot devient une pièce de monnaie. Toute matière précieuse apportée à Thôtel pour être convertie en espèces doit d'abord passer au bureau du change \ qui est situé au rez-de-chaussée, et dont les fenêtres garnies de fortes grilles de fer s'ouvrent sur le quai Gonti. L'ameublement en est très-simple: une longue table de bois qui ressemble à un établi, munie

^ Celte disposition est absolue: il est même dit, dans \lnstruelion générale de la commission des monnaies pour V exécution de Vordonnance royale du 2(5 décembre 1827 : i Le directeur de la fabrication ne peut, sous aucun prétexte, employer dans les traTauz, si ce n'est pour alliage, d'autres matières que celles enregistrées au burena de cbangOi lesquelles doivent toujours être conferties en espèci'S. •

de rails arrondis qui facilitent le déplacement des lingots, un comptoir où sont fixées les balances et quelques larges sébiles de cuivre. Le change ne reçoit jamais que des métaux affinés; on peut y apporter les plus riches pépites, elles seront refusées ; il n'accepte que le métal portant la marque d'un essayeur assermenté ou des pièces de monnaie, des morceaux d'argenterie, des bijoux frappés d'un poinçon de garantie qui en détermine le titre exact.

Un registre imprimé donne la nomenclature détaillée de toutes les pièces d'or et d'argent en circulation dans l'univers qui ont été essayées au laboratoire de la Monnaie de Paris, et énonce en regard la valeur qu'on leur a officiellement reconnue. Le poinçon spécial des matières d'or et d'argent œuvrées détermine eh quelque sorte la somme qu'elles représentent. Tout lingot est revêtu de la marque de l'affineur, de celle de l'essayeur, d'un chiffre indiquant le titre, d'un autre chiffre donnant le poids. Cette attestation suffit au change, qui ne fait pas vérifier la qualité constitutive du métal. Le lingot, mis sur les balances, est pesé, puis il reçoit un numéro d'ordre et est frappé du poinçon particulier du bureau : G. D. M. P. (commission des monnaies, Paris). En échange, on remet au propriétaire, indépendamment d'un reçu détaillé, un bon payable ordinairement à huit jours de vue et par lequel l'administration s'engage à rendre en espèces l'équi-

valent du poids qu'elle vient de recevoir; seulement on retient d'avance les frais de fabrication qui sont, comme on l'a déjà dit, de 1 franc 50 cent, par kilogramme d'argent et de 6 francs 70 cent, par kilogramme d'or.

Si jamais il y a eu au monde des instruments de précision, ce sont les balances de ce bureau. Elles sont d'une sensibilité sans pareille, un cheveu les fait dévier, un souffle les dérange; à un bruit qui vibre dans l'air, les plateaux oscillent. Chaque jour un ajusteur-balancier appartenant au service de l'hôtel vient les inspecter, constate que le fil à plomb est parfaitement ViTlical et vérifie l'horizontalité de la table avec des engins si perfectionnes, si impressionnables, que toute chance d'erreur paraît devoir être évitée.

Parfois on apporte là des masses de vieilles monnaies dont la teinte primitive a été altérée par le temps, mais dont l'empreinte régulière est aussi nette que si la pièce venait d'être frappée. Ce sont des trésors trouvés ou précieusement gardés, légués de main en main, et qu'on se décide enfin à faire rentrer dans la circulation générale. J'ai vu un monceau de pièces d'or de Charles 111 d'Espagne et de doubles Louis XVI qu'on venait échanger contre de la monnaie courante. Dans ce cas, comme pour l'argenterie et les bijoux, on reçoit immédiatement la valeur représentative; le bureau retient seulement l'intérêt d'une semaine, correspon-

LA FABRlCATIOPf. 309

(lant au délai moyen de huit jours accordés pour convertir les lingots en espèces.

Les apports d'argenterie et de matières d'or travaillées sont beaucoup plus rares qu'on ne le croit généralement. En 1868, le bureau de change a reçu 66,035 kilogrammes 052 grammes 90 décigrammes d'or, et 140,943 kilogrammes 240 centigrammes d'argent. Dans le premier chiffre, les bijoux n'entrent pas pour 3 kilogrammes, et dans le second l'argenterie ne compte que pour 618 kilogrammes 123 grammes. Il n'en est pas toujours ainsi, et ce bureau du change, si paisible d'habitude, voit parfois arriver des gens effarés qui tirent de leurs poches des couverts d'argent et des boîtes de montre. Aux époques de révolution, la peur va beaucoup plus vite que le raisonnement, et chacun paraît craindre de manquer du strict nécessaire. L'argent, qui de sa nature est fort timide, se cache si bien qu'on ne sait où le retrouver, et alors on accourt à la Monnaie. En 1848,35,253 kilogrammes 877 grammes d'argenterie ' ont passé par le bureau du change. Les employés contemporains de ces temps de panique et de désarroi parlent encore avec regret des magnifiques pièces de vaisselle plate, des médailles, (les bijoux charmants, qu'ils ont été obligés de livrer i la fabrication, qui les a martelés et jetés à la fonte-

4 Représentant une valeur brûle de 7,046,775 fr. 40 cent., et le quadruple au moins, si Ton considère le prix d*acbat.

8i0 LA MONNAIE.

Le bureau du change reçoit les métaux précieux, mais il ne les encaisse pas; il les remet immédiatement contre déctiarge au directeur de la fabrication, qui dès lors, et pour un certain temps échappant à tout contrôle, devient maître absolu de ses opérations, fait faire les essais, et détermine les alliages comme il l'entend, à ses risques et périls. La fonderie d'or et la fonderie d'argent ne sont pas conliguës; on a eu soin de les séparer, elles ne sont ni dans le même corps de logis, ni au mcme étage, et l'on évite ainsi toute confusion possible. Les métaux sont expédiés aux ateliers de fonte avec un bulletin indiquant le titre, le poids et la proportion précise de cuivre rouge qu'on doit ajoutera l'or et a l'argent. La quantité de matière est toujours calculée de façon à suffire à un nombre de pièces déterminé par les règlements (10,000 pour les pièces de 20 francs).

L'atelier des fontes d'argent est une large salle éclairée par des fenêtres où des grilles et des treillages tout veloutés de poussière ne laissent pénétrer qu'une lumière incomplète; contre les murailles sont appuyés les fourneaux, vastes récipients fermés par une porte de fer, où Ton entasse le charbon et dans lesquels on place les creusets en terre réfractaire. On a soin d'échauffer graduellement ces derniers avant de les mettre au feu : les lingots et Talliage sont pesés et jetés au creuset. Lentement la consistance du métal s'ébranle,

la forme carrée du lingol s'adoucit peu à peu sur les angles, se creuse vers la partie moyenne, semble hésiter, oscille, devient de plus en plus indécise, se désagrège, perd ses contours et prend l'aspect d'une sorte de gâteau qui bientôt se liquéfie. Sur cette matière molle on jette des charbons de bois allumés, non pas pour activer la chaleur, comme on pourrait le croire, mais pour brûler sur place les vapeurs de cuivre et éviter l'oxydation du métal fin. A l'aide de longs crochets de fer, on remue le foyer, dont la lueur blanche piquée de tons roses très-pâles est insupportable aux yeux.

Les ouvriers, à demi nus, les mains garanties par des sacs de grosse toile mouillée que, par ironie sans doute, ils appellent des gants, vont et viennent, couverts de sueur, devant les fourneaux, les ouvrant, les fermant, brassant le métal avec de grandes cuillères*, et rejetant la tète en arrière quand la flamme, poussée par un courant d'air imprévu, s'élance jusque sur leur visage.

Lorsque la fonte est parvenue à peu près au point

* Pour éviter toute chance d'alliage étranger, on brasse For avec des morceaux de terre réfractaire ayant à peu près la forme d'une douTe de tonneau. On ne saurait prendre trop de précaution afec Tor, qui est le métal délicat par excellence ; ainsi le plomb rend cassant dix mille fois son poids d'or, et il suffit de mettre du plomb au creuset dans Ii salle de la fonderie de Tor pour que ce dernier soit i empoisonné, • devienne € aigre, t et soit mis hors 4'uiage.

3ii LA MONNAIE.

de fusion, «on prend la goutte.» Qu'on ne se méprenne point sur ce terme, il ne s'agit pas d'eau-devie : prendre la goutte, c'est verser une minime portion de la matière liquide dans un mandrin de fer creusé d'une rainure de hçon à obtenir un petit lingot qu'on refroidit immédiatement en le trempant dans un baquet plein d'eau. La goutte est portée au laboratoire des essais de la fabrication. On Texf^érimente sans retard, et on reconnaît si l'alliage ne s'o loigne pas des piescri plions imposées. Si le métal n'est pas au titre exigé ou s'il le dépasse, on y ajoute de l'argent ou du cuivre; s'il est dans les remèdes^ c'estii-dire dans les limites acceptées par la commission, on donne ordre de couler en lames.

Le creuset est alors enlevé du milieu des charbons qui l'entourent de toutes parts ; on le place dans un cercle d'où s'élancent deux longues barres de fer dont chacune est saisie par un ouvrier qui, marchant rapidement pour éviter le refroidissement du métal, verse ce dernier dans une lingotière qu'on a préalablement graissée avec soin. C'est du feu liquide qui coule, blanc comme du mercure, avec quelques fugitives nuances irisées. Parfois la fonte, rencontrant un peu d'humidité, rejaillit et semble l'éruption d'un volcan de Lilliput. Dans ce cas, les gouttes s'élancent éblouissantes de blancheur, deviennent roses à mesure qu'elles s'élèvent, rougissent brusquement lorsqu'elles descen-

dont, tombent à terre, s'y roulent en mouvements convulsifs, s'imprègnent du poussier noir qui couvre le sol, et bientôt se confondent avec lui.

La lingotière est composée d'une série de moules de fer que le métal remplit, où il se fige, se durcit, et d'où on l'extrait à l'état de lame. Les lames d'argent sont d'un blanc sale et tacheté de noir; les lames d'or sont d'une couleur magnifique, très-chaude, tirant sur le vermeil et rappelant les plus belles combinaisons des palettes vénitiennes. Les lingotières sont disposées de telle façon que dans la même on peut couler vingt lames d'un seul coup. Les bords des lames sont irréguliers, ils ont bavé à travers les interstices du moule et ressemblent assez bien à un énorme couteau ébréché. On les passe alors sur une cisaille circulaire qui avec certitude et rapidité enlève toutes les parties saillantes; lorsque la lame est ainsi ébarbée, elle est portée à la salle des laminoirs.

Cette salle est bruyante, pleine d'engins retentissants que met en mouvement une machine à vapeur de quarante-six chevaux. Une série de laminoirs gradués reçoit scccessivement, comprime et écrase les lames qu'on y fait glisser. Quand une lame a passé douze fois sous les cylindres des laminoirs, le métal est écrouiy c'est-à-dire qu'il a acquis un degré de densité tel qu'une nouvelle pression le briserait. Alors, pour rendre Téqtiilibre naturel aux molécules qui le com-

Si4 LA MONNAIE.

posent, on le met au four afin qu'il soit recuit, os lames, placées sur une sole tournante, sont alternativement et régulièrement léchées par les langues d'un feu de charbon clair et ardent qui leur donne une certaine malléabilité; dix fois encore après cette opération, on les soumet au laminage, puis on recuit de nouveau.

La lame est alors bien près d'être terminée, mais il faut qu'elle subisse une dernière préparation qui la rendra tout à fait propre à être monnayée. Elle est placée sur le dragon^ qui n*est autre chose qu'un banc à tirer dans lequel le métal, entraîné par une cbsune sans fin à travers une ouverture oblongue ménagée entre deux surfaces d'acier, acquiert une égalité d'épaisseur irréprochable. Si mathématiques que soient les mouvements des laminoirs et du dragon, ils peuvent cependant être restés en deçà du but qu'on se proposait d'atteindre ou l'avoir dépassé. On saisit la lame, qui maintenant est devenue une bande ^ à l'aide d'un emporte-pièce on y enlève trois flans, un au centre, un à chaque extrémité, et on les pèse; s'ils sont trop lourds, la lame est étirée de nouveau, s'ils sont trop légers, elle est reportée à la fonte. Si la diffé-

* L'action des laminoirs et du dragon est considéraUe : une Itme sortant de la lingotière, ayant 8 millimètres d*épaisseur et 45 œntiniètres de long, a, lorsqu'elle est parrenue à Tétat de bande, uoe épaisseur de 1 millimètre S centimètres et une longueur de 1 mètre 50 centimètres.

LA FABRICATION. Si5

rence n'est que minime, on la soumet à un dëcoupoir dont la lunette est plus ou moins large, car la tolérance de deux millièmes en deçà ou au delà qu'on accorde à la fabrication, et qu'on nommait, il y a peu d'années encore, les remèdes du poids et de laloi, s'applique au poids, au titre et au module.

Le découpoir est mû aussi par la vapeur; on n'a jamais vu un instrument plus pressé; il se dépêche, il précipite ses coups, il fait plus de bruit à lui seul que tous les laminoirs réunis, il secoue l'établi sur lequel il manœuvre, et est franchement insupportable; mais il peut tailler facilement 100,000 flans dans une journée. L'ouvrier dirige la bande, qui, étant amorcée, passe sous Temporte-pièce; lorsqu'elle y a été entièrement soumise, elle ressemble à une petite planche à bouteilles où il y aurait plus de trous que de bois, et s'appelle de la cisaille; telle qu'elle est, elle ne peut plus être d'aucune utilité et est destinée à être refondue.

Tous les flans réunis sont triés avec soin, on rejette ceux qui ont été irrégulièrement taillés par le découpoir; ceux au contraire dont la forme parait normale sont comptés et remis aux ouvriers peseurs. Ces derniers, assis devant une table à pieds solides, font passer les flans, un à un, sur de petites balances singulièrement sensibles qu'on appelle les trébuchets. Les flans trop lourds sont réduits au poids qui leur est im-

316 Li NONNAIB.

posé, à l'aide d'une forte lime qu'on nomme écouanne. (jor^qu'ils ont élc pesés, toutes les opérations préliminaires ne sont pas encore terminées, car les scories de la fonte, les huiles des laminoirs et du dragon les ont si bien graissés et noircis qu'à moins d'avoir un œil tres-exercé, il est impossible de reconnaître s'ils sont en or ou en argent.

Il s'agit alors de les décaper^ c esl-à-dire de les déharnisser de toute matière étrangère et de les blanchir. Après avoir été chauffés au rouge en vase clos, ils sont déposés dans une sorte de boite ronde, semblable à un brûloir à café^ sauf qu'elle est percée de trous nombreux. Ajustée sur les bords d'une auge pleine d'eau chaude mélangée d'acide nitrique ou sulfurique, suivant que l'on traite de l'or ou de l'argent, et dans laquelle elle plonge complètement, elle est mue circulairemenl par une chaîne de tourne-broche déroulée à la vapeur. Après un tel bain, les flans brillent comme un pur métal, et on leur donne un faible poli en les agitant de la même façon dans une boite pareille à la première qui renferme de simples morceaux de bois carrés et qui baigne dans de l'eau. Le blaiicliimenl étant terminé, on sèche les flans sur une grande bassine de cuivre à double fond, chauffée à la vapeur.

L'ensemble des flans provenant d'une même fonte prend dès lors le nom de brève. D'où vient ce mot, qui

est technique dans Tari du monnayage et qu'on retrouve de tout temps? Il vient du latin brevis avec Tacception de lettre, de bref^ c'est-à-dire de résumé. Celait dans le principe le bulletin, le bref-état^ disent les vieux écrivains, sur lequel on détaillait le nombre des pièces deslinécs à une fabrication. On a pris la partie pour le tout, et l'appellation se maintient encore aujourd'hui. Chaque brève porte un numéro d'ordre qui la suivra jusqu'à l'instant où elle entrera sous forme de monnaie dans la circulation définitive.

La brève de 10,000 flans (fabrication des pièces de 20 francs) est divisée en dix parties égales, placées chacune dans une manne séparée à laquelle on joint un bulletin portant le numéro de la brève, le quantième du mois, le numéro de la manne et le poids reconnu par le directeur de la fabrication. Ainsi préparée, elle est expédiée au contrôleur du monnayage, qui la compte, la pèse et inscrit au bulletin le poids trouvé par lui; un commissaire vérifie et relate le poids à son tour. Ce triple contrôle a pour but d'éviter toute erreur et de déterminer les responsabilités respectives. Les mannes sont livrées aux ouvriers monnayeurs, et alors on ajoute au bulletin le numéro de la pressequi va transformer les flans en pièces de monnaie. Les ouvriers travaillent pour le compte et aux frais du directeur de la fabrication, mais sous la surveillance immédiate des agents de la commission impériale.

518 LA MONNAIB.

La salle où sont contenues les presses est monamcntale ; jadis elle était destinée aux balanciers; elle se termine par une sorte d'abside en demi-rotonde d'où les contrôleurs et leurs employés, embrassant d'un coup d'œil l'ensemble des travaux, ne laissent échapper aucun détail de la fabrication. Les presses, mues à la vapeur, sont alignées de chaque côté derrière une balustrade qui en défend l'approche; chacune d'elles est sous la direction d'un ouvrier spécial. Grâce à un mécanisme très-simplc et très-ingénieux, la pièce est instantanément frappée sur les deux faces et sur la tranche.

Une bielle et un levier déterminent le mouvement d'une colonne à la base de laquelle le coin de pile est fixé; à la partie inférieure, précisément au-dessous de .a colonne qui se baisse et se relève, une boite jouant sur une rotule porte le coin de tête entouré delà virole brisée qui, montée sur ressorts, s'écarte et se resserre par un mouvement alternatif. La distance ménagée entre les deux coins est réglée par une vis; on comprend des lors que, si un flan est placé de façon à combler cet intervalle, il se trouve entre les deux coins qui le pressent simultanément avec une force équivalente, dit-on, au poids de 20,000 kilogrammes, et qu'il reçoit du même coup la triple empreinte nécessaire à toute monnaie garantie. Tel est ce système, surtout précieux par la rapidité de fabrication qu'il permet d'atteindre.

Un godet dressé sur la tablette reçoit de l'ouvrier conducteur une pile de flans qui, saisis par un organe articulé nommé main-pozeur ^ sont poussés dans la cavité circulaire formée par la virole; dès que le flan est frappé, il est remonté par le mouvement de la boîte et dirigé vers une gouttière qui le fait glisser dans une sébile posée sur le plancher. La machine a a en outre l'avantage de débrayer elle-même, c'est-à-dire de s'arrêter toute seule, lorsqu'elle rencontre un flan trop large ou que le godet est vide. La presse monétaire frappe en moyenne 5,600 pièces par heure, une par seconde. Il tombe là une pluie d'or qui éblouirait bien des Danaés ; c'est un cliquetis métallique qui accompagne de notes aigrelettes le sourd bruissement des roues motrices.

A vue d'œil, la manne des nans se vide, la sébile des monnaies se remplit. Tout neuf, reluisant, a larme au soleil ravie, » l'or, qui s'entasse dans les larges coupelles de bois, a des reflets verdâlres et pâles qui ne sont pas sans beauté; les ouvriers le regardent d'un œil indiflércnt, habitués au ruissellement de ces richesses, examinant par-ci par^là une pièce à la loupe pour reconnaître si l'empreinte est bien venue, mais ayant par-dessus tout l'air ennuyé d'hommes réduits à surveiller les mouvements automatiques d'une machine.

C'est là pourtant et entre leurs mains que passe et rc-"

:;20 LA )iON:fAiB.

{Kis>c la fortune métallique de la France. Pendant l'annt*e 1^C8, on a frappé aux presses monétaires de celte grande salle 45,059,766 bonnes pièces d'or et d'argent représentant une valeur de 287,253,959 francs'. La fabrication n'est pas arbitraire, le genre de pièces qu'on doit frapper est déterminé par les lois du 6 mai 1852, du 15 juillet 1861, et par Tarrôté ministériel du 10 novembre 1857. Un million d'or doit réglementai rement être divisé en 100 pièces de 100 francs, 200 pièces de 50 francs, 57,000 pièces de 20 fr., 19,000 pièces de 10 fr. et 11,000 pièces de 5 francs. L'argent et le bronze sont soumis aussi à des coupures analogues. Ces dernières ne sont pas absolument obligaloiies, et Ton consulte avant tout les exigences du commerce, qui, dans certains moments, a besoin d'un genre de monnaie plutôt que d'un autre.

Au fur et à mesure qu'une sébile est remplie, on la porte au bureau du contrôleur, où elle est pesée, com|>tée; lorsque les dix sébiles représentant la brève coniplèle ont été ainsi vérifiées, on fait sur la masse

> Voici le détail : Or : poids, 74,229 kilogr. 512 gr. 60; valeur, 230,131 ,9r>5 fr. Nombre : pièces de 100 fnincs, 2,315 ; de 50 francs, 15,89i; de 20 francs, 9,281 .001 ; delO francs, 3,416,208; de5 francs, 1,804,491 ; total, 14,579.969 pièces. — Argent : poids, 285,453 kil 912 pr. 5()6; valeur, 57,102,004 fr. Nombre: pièces de 5 francs, 0.053,098; de 2 francs, 3,762,479; de 1 franc, 14,942.298; de 50 centimes, 2,788,51:>: de 20 centimes, 352,510; total, 28,479,797 pièces.

entière des pièces ce que l'on nomme la prise des échantillons. En présence du directeur de la fabrication ou de son délégué, le commissaire de la monnaie et le contrôleur au monnayage prennent au hasard six pièces dans chacune des dix sébiles ; sur ces soixante pièces, six sont encore prélevées ; trois, enfermées sous enveloppe scellée du cachet du directeur, du commissaire et du contrôleur, sont adressées au président de la commission ; les trois autres sont remises au directeur des essais, qui les difforme au laminoir, effagant les marques et les différents, el en conQe deux ainsi retournées à Tétat de lingots aux essayeurs du laboratoire de la Monnaie qui sont chargés d'en constater le titre exact et qui poussent Tart de la docimasîe jusqu'à ses dernières limites. La brève est alors encaissée dans une armoire à trois clefs, où elle doit demeurer jusqu'à ce que la science ait prononcé son verdict.

Séparément, les deux essayeurs se livrent à leurs expériences, qui, pour l'or, ont lieu par mode de coupellation. Cet admirable et infaillible procédé nous a été légué par les anciens. Une portion de la pièce en litige est enlevée, fondue au chalumeau, réduite en grenaille et aplatie d*un coup de marteau. Après qu'on Ta pesée, on la place avec une quantité proportionnée d'argent et de plomb dans une coupelle très-poreuse, faite généralement d'os calcinés. Le plomb en s'oxydant a la propriété d'absorber tous les métaux qui ne sont 11. 21

r,^M LA MONNAIE.

\)i\s nobles; II ne respecte que Tor et l'argent. Soumis (Ml feu, le plomb oxydé pénètre le tissu de la coupelle, tu Irninaiil le cuivre avec lui. Le globule métallique qui ivsle n'est donc plusqu^m alliage d'or et d'argent; on \c convertit en une petite lame à l'aide d'un laminoir microscopique; celle-ci est roulée en cornet, puis elle subit successivement trois bains bouillants d'acide nitrique de force croissante ; l'argent est dévoré par Teau-forle, et il ne reste plus dans le matras qu'un cornet spongieux qui est de l'or pur; on expose ce dernier au feu pour lui doiiner une consistance qui permette de le manier sans le détruire, et ensuite on le j)esi». L'écart qui sépare le second poids du premier donne nalurillcment le litre exact.

Si les deux essayeurs obtiennent le même résultat, leur expérience est définitive; si, au contraire, ils diffèrent d'opinion, le directeur des essais opère à son lonr sur la troisième pièce qu'il a gardée en sa possession, et rcxpérience à laquelle il procède décide en dernier ressort. Lorsque les essais ont constaté que les pièces étaient d'un titre inférieur ou supérieur de deux millièmes au titre légal, la brève tout entière est refondue; si le titre est bon, elle doit, avant d*élre reconnue valable, être encore vérifiée au triple point de vue du poids, de la sonorité et de l'empreinte. Toutes les opérations dont je viens de parler, prises d'échantillons et essais, donnent lieu à des procÀa-verbaux

détaillés, rédîg& d'après une formule invariable et signés par les divers agents, vers qui on pourrait, au besoin, faire remonter la responsabilité d'une erreur.

Les dix sébiles contenant la brève sont portées à la salle de la délivrance, où Ton recommence, mais avec bien plus de soin, l'opération que les flans ont déjà subie avant d'être décapés. Chaque pièce est pesée sur un trébuchet ; là encore la tolérance est de deux millièmes. On met de côté les pièces trop lourdes ou trop légères; les vérificateurs, — c'est le nom dos ouvriers chargés de ce service, — ont à leur disposition trois espèces de dénéraux^ qui représentent exactement le poids fort, le poids faible, le poids droit : ils peuvent donc facilement arriver à la certitude absolue. Un bon vérificateur parvient à peser raille pièces en soixante minutes.

Toutes les pièces reconnues bonnes sont mises à part et confiées à l'ouvrier qui doit les faire résonner. Les pièces sont lancées avec force, une à une, sur un bloc d'acier qu'on nomme le tas et qui est posé au milieu d'une large cuvette de bois ; elles doivent, par le choc, produire un bruit vif, clair, sonore, qui indique la parfaite cohésion des molécules métalliques ; toutes celles dont la voix est sourde ou fêlée sont rebutées ; elles ont une paille, c'est-à-dire une fissure intérieure qui leur interdit le droit à la circulation. Une à une« elles sont ensuite examinées à la loupe et refu-

sces si elles ont été mal blanchies au décapage, si elles portent trace de corps étrangers, si la tranche, Tempreinte, la fonte, en sont défectueuses, en un mot, si l'on y reconnatt une imperfection quelconque.

Lorsque, ces multiples opérations étant terminées, la monnaie présente toutes les garanties nécessaires, la commission rend un jugement en vertu duquel la brève est reconnue légale et délivrée; le procès- verbal de délivrance reproduit le libellé du jugement et indique le poids, la valeur de la brève, le nombre de pièces qui la composent, le nombre de pièces rebutées et les motifs qui en ont déterminé le rejet. En présence du directeur de la fabrication, on cisaille toutes les pièces défectueuses : puis celles qu'on nomme sonnantes et trébuchantes lui sont remises après qu'il a signé le procès-verbal conjointement avec le contrôleur au change, le contrôleur au monnayage et le commissaire de la monnaie ^

Il est difficile, on peut s'en convaincre, d'accumuler plus de précautions pour donner à la monnaie française les caractères essentiels qui lui assurent une

' Chaque soir, tous les ateliers, dont le plancher est coinrcrt d une clairo-Toie, sont balayés avec soin ; on recueille la poussière à bquelle Fo trouvent forcément mêlés des scories, des rognures, des éclats, de la poudre de métal. Ces précieuses ordures, mises dans des auges où une meule horizontale passe et repasse incessamment, sont réduites à TiHal de buuo liquide, et, traitées chimiquement, rendent For et Tariront qu'elles contiennent.

valeur indiscutable. Aussi nos espèces sont sérieuses, acceptées dans le monde entier, et elles servent même de modèles aux pièces de plusieurs nations étrangères ; le titre de 835 millièmes pour les divisions d'argent a été adopté par l'Italie, la Suisse et la Belgique. Sous ce rapport, nous n'avons donc aucun reprochée nous faire : grâce au contrôle énergique de la commission, nous offrons en cette très-délicate matière toute la sécurité imaginable ; cependant, si nos monnaies gardent une identité parfaite entre elles et avec le type original sous le triple rapport de la forme, du titre et du poids, elles n'atteignent pas encore le plus haut idéal monétaire qui consiste dans un type d'une beauté achevée.

Tout le côté scientifique est irréprochable, mais il est difficile d'en dire autant de la fabrication, qui bien souvent laisse à désirer. Les nécessités imposées par les exigences du commerce semblent être les seules dont on veuille tenir compte. Ce qu'on demande aux monnaies maintenant, c'est de pouvoir être empilées facilement. La conséquence d'un tel système saute aux yeux. On ne fait plus que des monnaies outrageusement plates, très-aptes à être placées Tune sur l'autre, comme les dames d'un trîc-trac et qui n'ont plus ce qui constitue la beauté même d'une pièce, le relief de l'effigie. Certes ce ne sont pas les graveurs de talent q[ui font défaut ; mais celui qui est chargé des poin-

çons de la monnaie doit obéir lui-même à cette loi pénible qui, à Tutilité pratique, sacriGe toute autre considération.

Ne pourrait-on pas cependant donner à dos pièces courantes l'ampleur de forme qui convient à la monnaie d'un grand peuple? On ne doit sans doute pas exiger qu'une pièce d'or ou d'argent soit une médaille; sous ce rapport, la difûculté ne peut être prise de front, il faut la tourner. Qui empêcherait de creuser légèrement en cuvette le champ des pièces et d'en relever le listel ? De cette façon, le relief pourrait être très-accentué et n'apporterait aucun obstacle à l'empilage. Peut-être, si l'on adoptait cette disposition nouvelle, faudrait-il augmenter la force des presses monétaires ; mais un tel détail est insignifiant et ne devrait point empêcher l'administration de réaliser nne améliora'tion désirable.

Il faut reconnaître que les presses, admirables instruments de précision, ne peuvent donner au flan qu'elles frappent la beauté d'exécution qu'on remarque sur les coins. Les procédés mécaniques infligent une uniformité monotone aux plans de l'efGgie, n'en accusent point suffisamment les parties saillantes et n'arrêtent pas les contours par ces lignes à la fois grasses et fermes que nous admirons encore sur les monnaies antiques ou même sur certains pieds-forts de Henri IF et do Louis XIII. Ces défauts doivent-ils

être attribués à la presse? On peut le croire, car, lorsqu'on voit côte à côte deux pièces sorties du même coin, Tune frappée au balancier, Tautre frappée à la presse, on reste saisi de surprise. Autant la première est précise et nette jusque dans les linéaments les plus fins, autant elle accuse Tarcade sourcilière, qui donne une si puissante valeur aux profils des médailles, autant elle est harmonieuse dans l'ensemble et délicate dans le détail; autant la seconde parait plate et effacée, comme si le métal n'avait pas pénétré dans toutes les intailles du coin. On pourrait dire de Tune qu'elle est une statue originale et de l'autre qu'elle en est le surmoulage. Une modification habile dans nos presses amènerait certainement à cet égard des résultats excellents, et nos monnaies pourraient être alors irréprochables au point de vue de la beauté, comme déjà elles le sont au point de vue du titre et du poids. La forme a une importance de premier ordre ; c'est par elle que les objets vivent, persistent et se perpétuent.

Le découpage des flans, tel qu'il est exécuté aujourd'hui, par des moyens d'une rapidité vertigineuse, a d'incontestables avantages; mais il offre un inconvénient réel auquel il serait bien facile de remédier. La lunette de l'emporte-pièce coupe les flans en biseau, de sorte que la tranche, n'étant plus à angle droit avec le champ, prend irrégulièrement sous la presse l'empreinte de la légende. Tous les flans, avant d'être

soumis à ]*einpreînte, devraient être exposés à raclion d'une machine qui, relevant les bords de la tranche, leur donnant un contour parfaitement droit, faciliterait ainsi l'imposition exacte des différentes lettres de la légende. Les flans des monnaies de bronze sont cordonnés; pourquoi ceux qui sont en métal plus précieux ne le seraient-ils pas aussi ? C'est là une économie mal entendue, et dont se ressent la beauté de nos monnaies.

On pèse les flans, mais on devrait aussi en essayer la sonorité sur le tas d'acier, aCn de n'envoyer aux presses qu^un métal régulier, n'offrant aucune paille intérieure ; ce serait tout bénéfice pour le directeur de la fabrication, qui, réformant lui-même les flans défectueux, n'aurait point à supporter les frais d*un frappage inutile. Ces améliorations viendront à leur jour, il n'en faut pas douter, et nos monnaies ne pourront qu'y gagner ; il est naturel que le directeur ne les ait pas encore réalisées, car la nécessité de fournir au public les pièces indispensables aux transactions multiples du commerce est compliquée pour lui d'une responsabilité incessante qui ne laisse pas d'être redoutable. En effet, les métaux répartis dans ses divers ateliers, sous forme de lingots, de lames, de cisailles, de flans, de grenailles, de poussières, s'élèvent parfois à une somme de 12 ou 15 millions, dont il doit tenir un compte rigoureux à ceux qui les lui ont

confiés. Il y a là une canse de prcoccupntîon qui explique bien des tâtonnements et sufliît peut-être à Jes justifier.

Il est un nouveau mode de yérification du poids des monnaies qui, s'il élait adopté définitivement par la commission, hâterait les améliorations que nous venons d'indiquer. On étudie, on expérimente en ce moment dans les ateliers du quai Conti la machine à peser de James Murdoch Napier, qui déjà, depuis dixhuit ans, fonctionne avec succès à la monnaie de Londres. C'est une balance automatique qui, une fois mise en jeu à l'aide de la vapeur, fait sa besogne toute seule avec une régularité, une précision extra-humaine. Elle est impeccable et ne se trompe jamais : selon que la pièce qu'elle apprécie est faible, forte ou droite, elle la dirige elle-même dans une trémie particulière abou tissant à un réservoir spécial. Tous les mouvemenis sont combinés de telle sorte que Terreur est impossible. A la voir manœuvrer avec une lenteur apparente, on dirait qu'elle prend toutes sortes de précaution pour ne se jamais tromper. Elle pèse facilement 1,500 pièces de 20 francs en une heure, ce qui dépasse d'un grand tiers au moins le travail du meilleur ouvrier.

Mais pour que sa sûreté d'exécution ne défaille pas, il est nécessaire que rien ne vienne la troubler, que nulle trépidation ne puisse l'atteindre, ce qui est dif-

ficile à Paris, où l'activité de nos rues, toujours sillonnées de voitures, ébranle les plus lourdes constructions. On a donc été obligé d'isoler Tappareil : on a creusé un puits qui permit de rencontrer le sol profond sur lequel on a élevé, sans communication avec les parois, un massif ea pierres de taille surmonté d'une épaisse plaque d'ardoise supportant une table de fer où la machine est scellée. De cette façon, grâce h son piédestal dressé dans un vide où se perdent les ondulations des bruits extérieurs, elle n*est jamais émue par les rumeurs du dehors, et son mécanisme délicat échappe à toute perturbation.

Sa précision est telle qu'on peut la dire absolue, et le résultat qu'elle procure dépasse tout ce qu'on peut atloiKhr de l'ouvrier le plus habile. Tandis que ce dernier n'arrive guère à rebuter que quatre pièces sur cent, la machine Napier en rejette vingt. Elle apporte donc une sécurité indiscutable quant au poids. Si on l'adoptait, roiïet se ferait immédiatement sentir, et le directeur de la fabrication se verrait contraint de modifier l'outillage de ses ateliers de manière à fournir des pièces si régulièrement droites, que la machine ne pourrait pas les refuser; sans cela, et dans l'état des choses, les rebuts seraient si considérables* que la &brication deviendrait onéreuse. L'emploi de la machine à peser pour les vérifications dont la commission est responsable peut donc entraîner, non pas un

nouveau mode de monnayage, mais un perfectionne* ment des procédés actuellement mis en œuvre.

Ces modifications ne devraient être appliquées que lentement, car il serait injuste de se montrer trop exigeant envers la fabrication; d'autant plus que les presses de la monnaie ont depuis quelques années accompli de véritables tours de force, et qu'on ne peut du moins leur reprocher d'avoir manqué d'activité. Elles ont frappé sans repos ni trêve, car l'exploitation des mines de Californie et d'Australie a jeté sur le monde une quantité prodigieuse de métaux précieux. Une simple opposition de chiffres fera immédiatement comprendre dans quelle énorme proportion la richesse métallique de notre pays s'est augmentée.

De 1726 au 1* prairial an V (20 mai 1797), on a émis en France pour 2,969,803,502 francs de monnaies d'or et d'argent; sous le second empire, depuis le l^janvier 1 853 jusqu'au 31 décembre 1 868 , on a frappé en or et en argent une valeur de 6,108,342,283 francs 50 cent.; dans ces quantités, se rapportante une courte période de seize ans, l'argent n'entre que pour la somme relativement minime de 368,525,153 francs 50 cent. ; le reste, près de 6 milliards, appartient à l'or*. Ce seul fait explique et au delà le renchérisse-

< A ces sommes il faut ajouter 59,300 »000 francs de monnaie de bronze, qui toutes ont été frappées depuis rétablissement du second empire. (Loi du 6 mai 1852.) Voy. sur ce sujet une très-curieuse bro-

ment successif de toutes les denrées, de tous les objets de consommation, en un mot de ce qu'on nomme la vie matérielle. Le métal monétaire perdant progressivement de sa valeur par suite de l'abondance avec laquelle on le produit, doit-on s'étonner d'assister à une augmentation de prix en rapport avec la moins-value Torcéc des monnaies? C'est là un phénomène naturel, mais qui n'en est pas moins singulièrement pénible et douloureux pour les personnes qui, n'exerçant point une fonction propre à les enrichir, voient chaque jour diminuer l'importance de leurs revenus, quoique le chiffre nominal en reste le même.

BII. — LB8 BeDAILLSt.

Le balancier des médailles. — Canons russes. — UancniTrc. ^~ Médailles de sainteté. — Los pannes, — Les médailles antiques. — L'école de IVavid. — Les fj^raTeurs. — Dissonance. — Une médaille de M. BoTy. — la patine chocolat. — La patine de M. Barye. — Inipuis^anco de la commission. — Le musée monétaire. — Dt'pouillu par la Bibliothèque impériale. — Pièces rares. — Le Charles X de 1595. — L*écu de Galonné. — La monnaie de Ucitliier. — Bloiiiuies obsidionalcs. — Collection des poinçons et des coins. — Bosclto et bronze. — Périssent les coins ! — Annexes de musée.

L'ancienne Monnaie des médailles était aux Étuves. Vers le commencement du dix-septième siècle, elle fut transportée au rez-de-chaussée de la grande galerie du

chure de M. Ernest Dumas : fiote sur Vémission en France aes moit' naie^^écimales de Ironze ; Imprimerie impériale, 1868.

Louvre construite par Henri IV. Sous la révolution, on la ferma; elle fut réorganisée en 1804 par Napoléon, qui en fit une annexe de Thôlel du quai Gonti. Jusqu'en 1830, le balancier des médailles releva directement de la liste civile ; mais depuis cette époque il est exploité par le directeur de la fabrication des monnaies. Les médailles, œuvres d'art commémoratives d'un événement important ou d'un grand homme, n'ont aucun caractère légal et ne servent point aux échanges. Elles n'ont pas besoin par conséquent d'être frappées avec rapidité ; aussi elles ont échappé à la presse, et sont restées soumises au balancier, instrument d'une certaine lenteur, d'un maniement pénible, mais à l'aide duquel on peut obtenir des résultats excellents. Les ateliers des médailles, soumis aussi au contrôle de la commission, sont séparés des ateliers où l'on frappe les monnaies.

Ce sont de grandes salles situées au rez-de-chaussée, et dans lesquelles les balanciers, solidement établis sur d'épais massifs en maçonnerie, étendent les longues barres de fer armées de boules de cuivre à l'aide desquelles on les fait mouvoir. Napoléon, qui, avec sagacité, portait un très-sérieux intérêt à la beauté des monnaies et des médailles frappées sous son règne, ne dédaigna pas de donner quelques canons ennemis pour faire des jbalanciers. Ces derniers sont ornés d'une inscription : c< Bronze dos cnnons pris sur les Uusscs à

Auslerlitz. » Du reste, on doit croire que, malgré le travail qu'on leur impose, les balanciers ont la vie dure, car il en existe encore qui fonctionnent tous les jours et qui datent du ri'gne de Louis XIV.

Le balancier agit sur le métal comme le marteau sur l'enclume; seulement ici l'enclume est une rotule supportant un coin recouvert d'un flan ; sur ce dernier, on place le second coin ; le marteau est représenté par une vis maîtresse qui obéit aux mouYemenis que lui impriment les barres dont l'instrument tout entier a pris le nom. Chaque boule est garnie de cinq ou six cordons qu'autant d'hommes saisissent; d'un seul mouvement brusque et simultané, ils entraînent le levier en avant, la vis fait un tour, et son n^z vient frapper avec une force irrésistible contre le coin supérieur. Le flan reroit donc du même coup une double empreinte, celle de la face et celle du revers. La violence du choc est telle que la vis revient sur elle-même cl re|)ousse le levier en sens inverse; il faut alors faire altontion, car il suffit d'un choc de boule pour tuer un homme. Les accidents sont rares, et instinctivement les barriers se rejettent en arrière dès qu'ils on? donné l'impulsion.

Relativement aux autres salles de la Monnaie, celle^d est silencieuse; on n'y entend que l'ordre bref donné par le contre-maître et le coup sourd du balancier^ qui Humble trembler dans sa lourde armure de bronze.

Comme en France la loi est par-dessus tout restrictive, nuï ne peut faire frapper de médailles sans y être préalablement autorisé par le ministre d'Ëtat. C'est donc là, sous des balanciers toujours en mouvemeni, qu'on frappe les jetons de présence, les mereaux des diverses compagnies (académies, chambres des notaires, etc.), les pièces de mariage, dont tous les modèles sont fort laids, les innombrables médailles de sainteté qui, ornées d'exergues emphatiques, représentent toute sorte de personnages canonisés, guérissent les maladies, écartent le tonnerre, préviennent la mort et attirent les bénédictions du ciel. C'est par millions qu'on en fabrique; la vertu inhérente à ces amulettes n'a rien à faire sans doute avec le métal dont elles sont composées: si l'or ou l'argent en constituent la matière, elles sont aussi minces que possible, et réduites à l'épaisseur d'une simple pellicule; le plus souvent elles sont de zinc, de plomb ou de cuivre. Elles affectent toutes les formes, rondes, carrées, ovales, en losange, et ressemblent, dans les mannes qui les contiennent, à des écailles irrégulières de poisson. C'est, dit-on, un excellent commerce; on peut le croire sans peine à voir les masses considérables que la Monnaie en fournit (4,155,550 en 1868).

Pour ces petits objets, un seul coup de balancier suffit; mais il n'en est plus ainsi dès qu'il s'agit d'une médaille dont l'ampleur atteint seulement le module

Page 1