III. — LBS GiaARBS
Xanufacture de Reuilly. — MîUtros. — Disette. — TiImm de HtYttie. — lU'iiin. — Epoulardage. — La robe. — La Iripc. — Température factiee. — Fabrication du cigare. — Silence. — Examen. — Séchoir. — Clarot et colorados. — Bois de cèdro. — Cigares de grands crus. — Ancien sybt('mc d'approYisionnement. — Système actuel. — Mission i Cuba. — Bureau du Grand-Hôtel.— Expertise et dégustation. —> Contrebande. ^- St;ige. — Tabac de Virj^inie en Angleterre. — Gontre&çoa. —Caisses de secours, crèches et classes.
Au Gros-Caillou, on ne fabrique à peu près que des cigares communs ; les cigares de choix, faits en pur tnbac de la Havane, sont réservés exclusivement à la manufacture de Reuilly, qui, jadis, était située hors barrière, mais que l'annexion de la banlieue a fait entrer dans Tenceinte de Paris. De grands arbres, de vastes terrains verdoyants Tentourent et lui donnent ras[)ect joyeux d'une usine de campagne. Elle est de création récente et ne date que de 1857.
A celte époque, la consommation des millares (ci-
gares à 15 centimes) avait pris des proportions telles qu'il n'était presque plus possible de répondre aux demandes et que les négociants de la Havane, voyant notre embarras, menaçaient d'augmenter leurs prix. On eut l'idée alors d'acheter des tabacs en feuille dans les meilleurs vigas (plantations) de Cuba, de les expédier à Paris et de les confectionner en cigares. Une mission conflée à M. Rey, ingénieur des tabacs, réussit parfaitement ; on établit la manufacture de Reuilly, on forma des ouvrières, et les résultats qu'on a obtenus prouvent que nous pouvons lutter sans trop de désavantage contre la fabrication exotique. C'est là un point capital qui permet de livrer au public des cigares accessibles à bien des bourses et d'en retirer un bénéfice considérable.
Ce premier succès a été un encouragement dont on a profilé, et Reuilly fournit maintenant des cigares de luxe, tels que londre$y trabiicos^ regalia$ de la reina^ depuis 25 jusqu'à 50 centimes, qui, sans tromper les vrais connaisseurs, parviennent du moins à les satisfaire. La manufacture emploie aujourd'hui 1,002 personnes, dont 939 femmes. Si les ouvriers ne lui manquaient pas, elle pourrait s'étendre sur les terrains voisins qui lui appartiennent et doubler sa production, ce qui donnerait le loisir de garder les cigares en magasin jusqu'à ce qu'ils aient atteint le degré de maturité parfaite.
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Chaque année, 5,000 balles, renfermant environ 240,000 kilogrammes de tabac récoltés dans les végas légitimes, c'est-à-dire célèbres de l'île de Cuba, arrivent à Reuilly et sont précieusement conservées dans de vastes caves peu éclairées et de température toujours égale. Lorsque Ton a décousu Tenveloppe en forte toile, on en trouve une seconde formée des larges et résistantes feuilles arrachées au palmier royal {oreodoxa regia) ; cette dernière renferme les manoques de tabac liées au sommet et composant une paU' pée. Ces poupées sont, malgré le long voyage qu'elles ont accompli, encore imprégnées d'une certaine humidité, reste de la fermentation préalable qu'elles ont subie après avoir été rassemblées et empaquetées.
Pour obtenir cette fermentation, qu'ils considèrent comme iudis|>ensable à la bonne santé future du tabac, les planteui*s jettent, dans une tonne pleine d'eau, tous les détritus de feuilles, les côtes, les résidus du balayage des ateliers qu'ils peuvent réunir. Au bout de huit jours de macération, ce liquide, qu'on nomme betun\ dégage une insupportable odeur d'urate d'ammoniaque. On en asperge les feuilles préalablement isolées et étendues ; puis on confectionne les poupées
* Ce n*est pas, comme on pourrait le croire, une corruption du mot petUTif qui est encore reste dans le bas-breton sous forme de bU' iun, et dans le turc sous celle de tutun; belun signifie cirage etproufe quelle est Tupparcnce du liquide employé pour provoquer la lermcnlatiou.
et ensuite les ter dos ou balles qui, la Gèvre du ferment étant passée, exhalent, lorsqu'on les ouvre à Paris, un parfum tiède et légèrement vineux. Les manoques sont enlevées avec précaution, dénouées, secouées, trempées dans de Teau pure et égouttées.
Lorsque les feuilles sont redevenues flexibles, on les fait parvenir à Tatelier à'époulardagCj où de vieilles ouvrières, choisies parmi les plus habiles, sont chargées de les déployer complètement, de les examiner^ de les écôler et de les classer selon la Gnesse, la couleur, la conservation du tissu. Ce sont ces femmes qui, en vertu d'une expérience lentement acquise, décident si telle portion de tabac doit se trouver à Tinlérieur ou à Texlérieur du cigare, et, de plus, à quel genre de fabrication il convient de réserver telle ou telle feuille. Silencieuses et courbées au-dessus des mannes, elles étudient par Todoral, la vue et le toucher chaque feuille séparément, avec la minutieuse attention d'un changeur appréciant une pièce de monnaie douteuse.
Les fragments de choix, ceux qui n'offrent ni épiderme trop dur, ni nervures trop saillantes, ni déchirures, qui, en un mot, sont exempts de toute avarie, sont roulés ensemble les uns par-dessus les autres, à l'aide d'une machine composée de deux rouleaux mis r,n mouvement par un drap sans fin qui, saisissant la feuille, la fixe à un mandrin de bois. Ce mandrin, semblable à un gros bâlon de sucre de pomme, con«
serve ainsi les feuilles réservées à la robe des cigares; mais la préparation de la tripe présentait une didQculté qu'il a fallu résoudre.
11 n'est pas douteux que le climat de la Havane, à la fois chaud et humide, n'ait une influence considérable sur le tabac et ne lui communique des qualités particulières. On a donc cherché à placer les feuilles destinées aux intérieurs de cigares dans un milieu analogue, autant que possible, à celui qu'elles auraient eu à Cuba. On les enferme dans une salle où elles sont dJMiposoes dans des armoires; chaque las séparé, |)Osé sur un tiroir à clairc-voie, est muni d'un thermomètre. La température est invariablement fixée de 25 à 30 degrés ; de plus, un jet de vapeur, qu'on modère à volonté, donne la quantité précise d'humidité nécessaire. 11 faut une lampe pour se diriger dans cette chambre, tant l'obscurité y est profonde, car on a reconnu que la lumière du jour était nuisible au tabac, et que celle du soleil lui était presque mortelle. Lorsque cettesorte de fermentation havanaise est accomplie, les feuilles sont séchées et livrées, selon les besoins du service, aux ateliers de consommation.
Lorsque l'on entre dans ces derniers, deux cents fenmies tournent la tête, chuchotent, et, sous le regard du contre-maitre, se remettent vite à la besogne. Chaque ouvrière a devant elle un i*ouleau, des débris de tabac, un petit pot de colle, un tranchet en forme
LES CIGARES. 96i
de roue et «ne plaque de zinc trouée dont Touverlure représente la forme exacte que le cigare doit avoir ; ce dernier outil s'appelle le calibre ou le gabarit. L'ouvrière choisit les morceaux de tabac qui doivent former l'intérieur (la tripe)^ les assemble sur une planchette en caoutchouc vulcanisé, les étire, les dispose de façon qu'ils n'offrent aucun pli, aucun point saillant; d'un seul coup de la paume de la main, à la fois rapide et précis, elle les roule dans une feuille d'assez bonne apparence qui est la souscape; c'est déjà presque un cigare, mais un cigare écorché auquel il manque l'épiderme. Une des feuilles de première qualité est alors enlevée au rouleau préparé à l'atelier d*époulardagej et, par deux coups de tranchet, taillée en lanière large de 4 à 5 centimètres, c'est la robe; on en revêt avec mille précautions la tripe et la souscape, et Ton colle légèrement l'extrémité afin que le cigare, parfaitement maintenu et emprisonné, oiïre assez de résistance pour ne point se défaire ; puis, à l'aide d'un instrument fort ingénieux qui donne à tous les cigares d'une même espèce une longueur égale, on coupe le bout, et l'opération est finie.
Une bonne ouvrière, ne perdant point de temps et travaillant dix heures, peut faire de 90 à 150 cigares de choix dans sa journée; à la manufacture du Gros- Caillou, on en obtient facilement 300 à 5 centimes dans le même laps de temps. La fabrication, dont j'ai
succinctement raconté les difTérentes phases, est réservée aux cigares de luxe (londrei, trabucos^ etc.). Pour les millares, on prend autant de soin, mais on va plus vite, grâce à un moule en bois dans lequel on forme la partie interne et la souscape, qu'on n'a plus alors qu'à rouler dans la robe.
Comme les ouvrières travaillent è l'entreprise, on peut croire qu'elles se hâtent; elles sont bien payées, mais je doute qu'elles soient heureuses, car le silence est de rigueur dans les ateliers. Que l'administration soit parvenue à faire fabriquer des cigares qui font concurrence à ceux de la Havane, c'est fort beau ; mais qu'elle ait pu réussir à empocher deux ou trois cents femmes réunies de parler, c'est miraculeux. Aussi elles se dédommagent lorsque la cloche annonce enfin l'heure de la sortie, et l'on peut croire que ce quartier lointain, si calme d'habitude, a là un moment d'animation sans pareille.
Les cigares, avant d'être soumis & la dessiccation, sont examinés un à un : au calibre, pour voir s'ils ont les dimensions prescrites; au toucher, pour s'assurer qu'ils sont bien faits; à la balance, par masse de 250, pour reconnaître s'ils renferment la quantité de matières indiquée. Ensuite on les enferme dans le séchoir semi-obscur, où ils doivent, perdant peu à peu rimmidité qui les avait pénétrés, amver progressivement à un état qui les rende propres à la consomma-
lion. Ils restent là six mois environ ; ce stage durerait une année, qu'il n'en vaudrait que mieux, et le public n'aurait pas à s'en plaindre.
Lorsqu'ils sortent du séchoir, ils sont triés, divisés selon la nuance de la robe en claros et en colorados^ puis attachés en paquets séparés, mis en boites fermées, scellées, étiquetées et livrées aux entrepôts où les débitants iront les acheter. Les millares seuls sont sèches et gardés à la manufacture de Reuilly ; les cigares de luxe sont expédiés au Gros-Caillou dans des boites de cèdre. Une scierie mécanique est occupée à couper en lames minces les troncs odorants apportés des Antilles et de l'Amérique du Sud. Le parfum en est doux, et l'on a cru reconnaître qu'il n*était pas sans influence sur les cigares.
Malgré l'habileté de nos ouvrières , malgré les tabacs achetés à Cuba , nos manufacturer ne peuvent fournir ces cigares de grands crus qu'on ne trouve qu'à la Havane. Autrefois l'administration s'arrangeait avec le commerce libre. On choisissait un type de forme et de saveur, puis l'on passait un contrat avec des négociants qui, à leurs risques et périls, devaient faire venir la quantité de cigares demandés semblables au modèle et en état de conservation parfaite. Malgré toutes les précautions prises, on était trompé bien souvent ; les rebuts étaient nombreux, et les prix de revient allaient sans cesse en augmentant : un tel état
264 LE TABAa
(le choses devenait compromellant el il fallut se résoudre à y mettre fln.
Le directeur général n'hésita pas; voyant d^une part les demandes incessantes de cigares exceptionnels dont il était assailli, de l'autre la fraude qui chaque jour gagnait du terrain et menaçait de le déborder, sentant en outre qu'un monopole, pour être respecté, doit oflrir des produits variés et d'une qualité absolument supérieure, il proposa au ministère des finances d'installer à Cuba une mission composée d'hommes spéciaux qui seraient chargés d'acheter, pour le compte de l'administration, les meilleurs cigares de la fabrication havanaise. L'affaire était scabreuse et exigeait non-seulement une connaissance approfondie de la matière, mais une probité à toute épreuve, puisque ce genre de négociations allait entraîner chaque année un roulement de plusieurs millions de francs. Le ministre hésitait. — Quels agents assez sûrs me donnerez-vous pour manier de pareilles sommes et rester insensibles à la tentation? — Des ingénieurs sortant de l'Ëcole polytechnique. — Le ministre s'inclina. — Avec ceux-là il n'y a rien à craindre, — et il signa l'ordonnance.
Le commerce se plaignit \ on n'en tint compte; la
< Le môcontentemcnt éprouvé par le commerce n*t point pris fin. La rancune persiste, et elle se fait jour de temps en temps par des brochures pleines de critiques acerbes et injustes dirigées contre Todimnislration des tabacs.
mission partit, s'organisa à demeure et fit les envois qui ont motivé l'ouverture du bureau du Grand-Hôtel (août 1862). Deux chiffres constatent l'importance du résultat obtenu: en 1861, la vente des cigares dits extra s'élevait par an à 7,495,000 francs; en 1868, elle arrive à 14,634,000 francs; les deux boutiques spéciales de Paris ont, en 1868, vendu à elles seules pour 2,700,044 fr. 95 cent, de cigares. Le débit du boulevard de la Madeleine ne suffit pas aux demandes, la vente augmente tous les jours, et le local où il est installé est devenu si manifestement trop étroit, qu'il faut le changer ou l'agrandir au plus vite.
Les cigares achetés tout faits à la Havane et provenant exclusivement des végas de la vuelta de abajo^ qui est aux tabacs ce que la terre du Clos-Vougeot est aux raisins, sont expédiés directement à la manufacture du Gros-Caillou pour y être conservés jusqu'au moment de la vente, et aussi pour y être dégustés. Cette opération peut sembler étrange à première vue, mais elle est rationnelle. En effet, pendant la traversée, quoique ces cigares soient enfermés dans des boîtes séparées contenues toules dans une caisse de zinc revêtue d'un coffre en bois, quelques avaries ont pu les atteindre, et ils ne sont plus alors dans les conditions normales que représentait le prix d'achat. Le public n'y trouverait pas son compte et serait en droit de se plaindre.
Toute partie de cigares de la même provenance et
S6d LE TADAG.
de la mâme espèce est déballée et répandue sur une grande table. Trois ingénieurs, dont l'un porte le titre de directeur de Texpertise, après les avoir examinés au point de vue de Tapparence et de la conservation extérieure, en prennent une vingtaine au hasard et les fument. Ils les fument non pour eux, mais pour les consommateurs, objectivement, comme on dirait en Allemagne. Ce travail doit s'accomplir sur les 350 espèces de cigares, gros ou petits, forts ou faibles, depuis les damas^ qu'on sent à peine, jusqu'aux veguerotj qui emportent la bouche, chaque jour et sans désemparer: c'est à dégoûter du tabac pour la vie entière. On arrive, il parait, à une telle délicatesse d'organe, qu'on peut reconnaître non-seulement le cru d'un cigare, l'origine de la fabrication, mail encore, — c'est à en douter, — si la feuille a été cueillie au commencement ou à la fin de la récolte. Ce travail, c'en est un et des plus pénibles, s'accomplit au dernier étage de la manufacture, dans une immense salle où de larges fenêtres versent l'air et emportent les nuages de fumée.
Lorsque les experts ont reconnu qu'une sorte de cigares avait perdu pendant le voyage quelque finesse de saveur, ils en baissent le prix; si l'altération est trop grave, ils les font réexpédier à l'étranger pour élrc vendus au profit de qui de droit; il est juste de dire que les précautions prises par l'administration
sont souvent vaines et que ces cigares refusés sont rentrés en France par contrebande, apportés à Paris et oiTerts pour des prix exorbitants à des consommateurs naïfs qui les fument avec délices et disent : — Si au moins la régie nous vendait de pareils cigares !
Quant à ceux qui arrivent intacts sous tous les rapports, ils sont enfermés dans des armoires construites le long de chambres obscures à doubles cloisons, à doubles plafonds, à double plancher, où ils restent dix-huit mois ou deux ans, au milieu d'une atmosphère qu'on rend facticement, comme à la manufacture de Rcuilly, aussi semblable que possible à la température de Cuba. Grâce à ce service si parfaitement organisé et dont les différents détails sont entourés à la Havane et à Paris de précautions sans nombre, les cigares de luxe sont en France supérieurs comme qualité et comme bon marché à tout ce qu'on fume en Angleterre et en Allemagne, où cependant ce genre de commerce est libre; mais celte liberté amène des fraudes multiples, fraudes «lies qu'un négociant anglais donne du tabac de Virginie à 3 schellings la livre, lorsque la livre du tabac de Virginie est frappée d'un droit d'entrée de 3 schellings. On peut imaginer d'après cela quelles herbes cueillies au hasard, détrempées dans une décoction de nicotine, on livre au public sous le nom de tabac.
Chez nous du moins il n'y a jamais rien de sem-
blable à redouter, et les produits, quels qu^en soient les éléments et l'origine, sont toujours purs et d'une sincérité irréprochable. Aussi la réputation des manufactures françaises est établie; malheureusement nos marques sont imitées partout. Il y a telle Tille d'outre* Rhin qui a des fabriques de scaferlati et de râpé français. Cette imitation, souvent grossière et à peine déguisée, tend à s'accroître; les expositions uniTerselles, en constatant la supériorité indiscutable de notre fabrication, ont donné à la contrefaçon une impulsion que les marchands étrangers ne songent guère à modérer, car elle leur procure d'énormes bénéfices. Ne' pourrait-on porter remède à cet état de choses déplorable et même un peu compromettant pour nous, en établissant dans les grands centres de consommation extérieurs,- Berlin, Vienne, Saint-Pétersbourg, Baden- Baden, Hombourg, Florence, des dépôts réguliers, constatés, où l'on serait certain de trouver ces tabacs que le monde nous envie et que l'on remplace au grand détriment des consommateurs et de notre réputation par des produits sans valeur et sans bonne foi?
Cette probité imperturbable, cette envie de bien faire qui dans les choses matérielles distingue la direction générale, se retrouvent aussi dans la partie morale de son œuvre. Loin de considérer les ouvriers comme des machines intelligentes qu'on paye en raison du travail accompli et envers qui on se trouve quitte.
les employés sapérieurs ont fait les plus louables eiïbrls pour amener le nombreux personnel dont ils sont responsables aux idées d'association, aux sociétés de secours mutuels, aux caisses de retraite. Dans cette voie où la seule force du raisonnement est mise en action, les progrès s'effectuent avec lenteur, mais la marche est constante. L'administration du reste ne s'épargne pas. Chaque jour un médecin fait la visite gratuite des malades, qui au besoin reçoivent les médicaments ordonnés ; de plus, à côlé de crèches installées pour les enfants des ouvriers, on a établi des classes d'adultes où ces ingénieurs, ces savants sortis aux premiers rangs de la plus célèbre école du monde ne dédaignent pas de donner sur toutes choses des notions élémentaires et pratiques aux humbles travailleurs dont la direction leur est confiée.
Piquette et grand TÎn. — Droits de douane. — Consommation. — Ce que les tabacs ont rapporté depuis 1811. — Élément scientifique; élément fiscal. — Modification à opérer. — Ministère de Tagriculture et du commerce. — La poule aux œufs d*or. — Desiderata. — Adversaires du tabac. — Menaces et prédictions. — Opinion de Pauli. — Souvenir judiciaire. — La nicotine. — Proportions. — L'aliénation mentale et le tabac. — L'alcoolisme. — L'absinthe. — La marine. — Matelots bretons. — Ouvriers des manufactures de tabacs. — Conjonctivite. — Café noir. -— > T^ boite de Pandore.
11 y a autant de différence entre les tabacs qu'entre les vins, et le caporal de cantine vendu 1 fr . 50 le kilogr .
270 LE TÂBÂ&
peut ôlrc comparé au vin de Suresnes, comme certains cigares de Havane, qui coûtent 355 francs le kilo» gramme, sont naturellement assimilés aux grands vins produits par la Bourgogne et la terre de Médoc. Si le monopole a pour but d'enrichir TÉtat, il a pour devoir de satisfaire à toutes les exigences de la consommation, et c'est ce qu'il essaye de faire depuis sept ou huit ans avec une persévérance à la fois digne d'éloges et trèshabile. Il est en effet de son intérêt de se placer si bien au-dessus de toute concurrence que celle-ci ne soit plus possible. L'introduction des tabacs n'étant point interdite en France et tout le monde pouvant en faire venir à la condition d'acquitter un droit de 24 francs par kilogramme de cigares et de 10 francs par kilogramme de tabac fabriqué, la direction verrait diminuer promplement le débit des cigares de luxe si les siens n'étaient supérieurs à tous ceux qu'on peut se procurer, même en s'adressant aux producteurs de la Havane.
Quant aux cigares sortis de nos manufactures, s'ils ne sont point irréprochables, ils offrent du moins def qualités qui paraissent goûtées par le public, car la con sommation en a augmenté d'une façon prodigieuse; un peu plus de 200 millions en 1852; 738,276,448 en 1868. C'est pour l'État un bénéfice régulier au premier chef. En effet, Timpôt qui frappe les tabacs est un impôt absolument volontaire qui n'atteint au-
Gune denrée de nécessité indispensable. C'est là le caractère particulier et excellent de cette taxe. L'Allemagne, où ce genre de commerce est libre, a mis notre système à l'étude, et il est fort probable que d'ici à très-peu de temps elle Tadoptera. Il sufïit de voir ce que le monopole a produit depuis qu'il existe chez nous pour en comprendre immédiatement l'ulililé. Depuis le 1* juillet 18H jusqu'au 31 décembre 1868, les recettes générales de l'exploitation ont été de 6,637,887,652fr.etlesdépensesde2,042,933,461fr, Bénéfice net, plus de 4 milliards et demi. Cela vaut la peine qu'on alimente avec soin une si bonne vache à lait.
Ces bénéfices déjà si importants, et qui sont, si on les examine de près, un allégement notable pour la nation, sont-ils encore susceptibles d'une augmentation qui, en se produisant, permettrait peut-être de diminuer d'autres charges? Sans aucun doute; mais pour obtenir ce résultat, convient-il, comme on l'a fort imprudemment demandé, de supprimer une seconde fois la direction générale? Nullement. Ce serait une singulière anomalie de subordonner une exploitation purement technique à une administration exclusivement fiscale.
Si l'on veut modifier la situation actuelle de ce service, il y a mieux à faire que de le décapiter de nouveau et de tourner toujours dans le même cercle. Le
caractère dominant, pour ne pas dire absolu, du monopole est industriel; de plus, il se rattache au commerce par des achats directs de matières premières dont la valeur dépasse annuellement 42 millions de francs; à l'agriculture par la surveillance de plantations qui produisent, chaque année, 22 millions de kilogrammes de tabacs indigènes. La vraie place de la direction des tabacs nous semble devoir être au ministère de l'agriculture et du commerce, auquel elle appartient de droit par la nature de ses attributions. Si c'est en raison de l'impôt dont ils sont l'objet qu'on maintient les tabacs au ministère des finances, pourquoi les canaux n'iraient-ils pas les rejoindre, puisqu'on y acquitte un droit de parcoàrs ; les chemins de fer puisqu'ils sont atteints par l'impôt du dixième, et les lycées, les facultés, les écoles militaires, puisque les élèves y versent une somme qui rentre au trésor public I La situation, telle qu'elle est déterminée aujourd'hui, est irrégulière, et, de plus, elle n'est pas sans quelque danger.
Bien souvent, en effet, l'esprit inventif des ingénieurs vient se briser contre les réserves exagérées de l'esprit fiscal. Les employés supérieurs des finances sont ù coup sûr des hommes éminents, mais ils manquent pour la plupart des connaissances techniques qui sont indispensables pour diriger, même de trèshaut et d'un peu loin, une industrie qui donne 200
millions de bénéfice par an. Au lieu de surveiller trop mesquinement celte poule aux œufs d'or et de compter les grains de blé qu'elle picore, il faut élargir son nid, lui jeter les grains à poignée et lui donner ainsi une force de production qui quintuplera ses couvées.
Toute dépense qui a pour but une amélioration dans la mécanique, dans la main-d*œuvre, dans Taménagement, dans la matière première, est une plus-value au bout de très-peu de temps. Les preuves abondent. Le torréfacteur Rolland solde son prix, de lui-même, en moins d'une année, par l'économie qu'il apporte dans la manutention. Le râpage à bras coûtait 12 fr. 50 cent, par 100 kilogrammes; certes les moulins qui l'ont remplacé ont dû être payés fort cher, mais ils ont produit dix fois la valeur qu'ils représentent, puisque pour 50 centimes ils pulvérisent la même quantité de tabac. De tout il en est ainsi : les achats par larges masses, l'agrandissement des manufactures, l'augmentation du personnel ouvrier, permettront de donner au public des produits qui, étant plus soignés, seront mieux accueillis, et par conséquent apporteront chaque année quelques millions de plus à notre budget. Le fait est important et vaut qu'on s'en préoccupe.
Il est à regretter qu'en 1860, lorsqu'on a rétabli la direction, on ne Tait pas du même coup placée dans
les conditions normales où elle devrait être pour échap* per à certains malaises qui l'atteignent et acquérir le développement qu'elle comporte. La consommation augmente d'elle-même dans des proportions dont il faut tenir compte; elle ne pourrait que s'accroître encore si le soin de la satisfaire était remis à un minislre que ses fonctions rompent forcément à toutes les diflicullés, à toutes les ressources, à toutes les exigences de l'industrie, de l'agriculture et du commerce.
Les chiffres que nous avons cités dans le courant de cette étude prouvent que le tabac a de nombreux ama« teurs, mais en revanche il a des adversaires déclarés qui lui font une guerre à outrance. Bien desmédecinS| qui ne partagent pas l'opinion de Sganarelle, entreprennent de temps en temps des croisades en r^leel nous prédisent que si nous continuons à fumer, nous tomberons inévitablement a dans la bradypepsie, de la bradypepsie dans la dyspepsie, de la dyspepsie dans l'apcpsie, de Tapepsie dans la lienterie, de la lienterie dans la dyssentcrie, de la dyssenterie dans Thydropisie et de l'hydropisie dans la privation de la vie, où nous aura conduit notre folie!» Le diable n^est peut-être pas aussi noir qu'il en a l'air.
L'habitude du tabac est inutile, souvent désagréable, il vaut mieux ne pas l'avoir; mais entre cela et les conséquences qu'on veut en tirer il y a un abîme.
L'abus, de sa nature, est pernicieux en cette matière, comme en toute autre; il y a longtemps qu'une vieille chanson a dit : a L'excès en tout est un défaut. » 11 est certain que, si l'on fume incessamment dans des pipes de terre sales et trop courtes, on peut être attaqué par de petits cancers à la langue, mais c'est à peu près à ce seul effet que se bornent les constatations de la science dénuées d'hypothèses. Sans partager l'opinion de Pauli, le docteur italien, qui disait sérieusement que le crâne des fumeurs devient noir, il est facile encore aujourd'hui de soutenir que le tabac est mortel. C'est un thème comme un autre, et on peut acquérir quelque importance en s'en faisant l'auteur ; mais il ne faut pas pousser les choses à l'extrême, sous peine de n'être pas écouté.
Un procès criminel, qui eut un grand retentissement en 1851, attira tout à coup l'attention du public sur la nicotine, alcali organique composé de carbone, d'hydrogène et d'azote, découvert en 1829 par Reimann et Posselt, et qui est un poison des plus violents. Or, nul ne l'ignore, la nicotine est fournie par les feuilles de tabac. Rien ne serait plus aisé que d'établir une proportion qui, sous une apparence de réalité, cacherait une conclusion absolument fausse.
Il est positif qu'un cigare, un londres par exemple, contient une quantité de nicotine qui, extraite et traitée chimiquement, peut produire la mori d'un
homme. On pourrait donc dire : tout homme qui fume un cigare risque d'être empoisonné et de passer de vie à trépas; mais on peut affirmer aussi qu'une livre d'amandes renferme assez d'acide prussique pour foudroyer un colosse, (^'est là une démonstration, par l'absurde, de l'innocuité presque absolue du tabac que nous consommons. Tout autre chose est d'avaler un corps pur, chimiquement isolé, ou de l'absorber mêlé à des matières étrangères qui lui enlèvent toute propriété malfaisante.
Le tabac fabriqué n'est plus ce qu^i est à l'état de nature. 500 kilogrammes de tabac destinés au scaferlati, au râpé, aux cigares communs arrivant des magasins à la manufacture du Gros-Caillou, contiennent 12 kilogr. 25 grammes de nicotine; lorsqu'ils en sortent ils n'en ont plus que 5 kilogr. 25 grammes. La manufacture du quai d*Orsay, par les lavages, la fermentation, l'évaporalion des tabacs, par les réactions de toute sorte qu'elle leur impose, détruit chaque année 94,290 kilogrammes de nicotine, c'est-àdire de quoi tuer instantanément la population entière de la France. La nicotine, dont on n'a pu débarrasser le tabac et qui reste forcément dans les produits livrés au commerce, entre-t-elle dans l'économie animale? Pour une si petite quantité qu'il est superflu d'en parler. Les fumeurs la brûlent, les priseurs la moachentf les autres la crachent et personne n'en meurt.
A en croire un membre de l'Académie de médecine qui a écrit sur ce sujet un fort curieux opuscule, Taliénation mentale a fait en France des progrès absolument en rapport avec ceux de la consommation du tabac. Dans une table dressée avec soin, on peut voir la progression : en 1838, la régie gagne 30 millions, 10,000 aliénés; — en 1842, 80 millions, 15,000 aliénés ; — en 1852, 120 millions, 22,000 aliénés ; — en 1862, 180 millions, 44,000 aliénés. Un tel calcul, présenté avec habileté, n'est que spécieux. De ces chiffres, dont Timportance est douloureuse, il faut retrancher les femmes qui ne fument pas et dont les cas de folie donnent 47 p. 100; de plus, il faut admettre, car le fait est trop éclatant pour pouvoir être nié, que, depuis une vingtaine d'années, la France est envahie par une maladie dont la Suède, la Norwége et l'Angleterre semblaient avoir le triste privilège : je veux parler de l'alcoolisme, que notre armée d'Afrique nous a apporté avec Tabsinthe.
Là, et non ailleurs, il faut chercher la vraie cause de l'accroissement des maladies mentales ; là est le réel poison, dans cette liqueur verte, violente, qui contient 72 degrés d'alcool, qui brûle, délruit, désagrège si bien l'organisme, que M. Renard, médecin militaire à Batna, a reconnu sur le crâne des buveurs d'absinthe des traces d'exfoliations et de dépressions transparentes ; c'est ce vert-de-gris fluide qui pousse aux mé-
378 LE TABâC.
niiigites, à rabrutissemenl, à la fureur manînque, à toutes les altérations du cerveau , et non point le tabac, qui, après tout, et tel qu'on le prépare, n'est qu'un narcotique adouci, auquel on s'habitue facilement, dont l'usage modéré est sans péril et où l'on trouve l'adoucissement à bien des ennuis. U appartient à la grande famille des solanées, des consolatrices. Pour se convaincre qu'il ne mérite point tant d'anathèmes et qu'il ne détruit ni la raison ni la santé, il sufût de voir ce qui se passe dans la marine et dans les manufactures de la régie.
Il est certain que le rôle est la forme de tabac qui donne le plus de nicotine, puisqu'il est m&ché et qu'il pénètre ainsi plus ou moins dans les voies dîgestives. Les marins ont toujours du tabac dans la bouche, car il leur est défendu de fumer dans les entre-ponts et pendant la durée du service. Le personnel de notre flotte est aujourd'hui environ de 30,000 hommes, qui offrent exactement, malgré les voyages et le séjour dans les pays tropicaux, la proportion normale pour les cas de folie. Il y a plus, notre littoral est divisé en cinq arrondissements ayant pour chefs-lieux Brest, Cherbourg, Rochefort, Lorient et Toulon. Or, ïe premier donne un nombre de fous égal à celui des quatre autres. Est-ce an tabac qu'il faut attribuer un résultat pareil? Non pas, mais aux boissons alcooliques dont les matelots bretons font une consommation
que nulle socîëté de tempérance ne parviendrait à modérer.
Quant aux ouvriers des manufactures, à ceux qui vivent du matin au soir dans les émanations du tabac, qui plongent pour ainsi dire dans des vapeurs de nicotine, nulle maladie spéciale ne les atteint. Dans les cas d'épidémie, ils courent simplement les chances du quartier qu'ils habitent; on a fait, à cet égard, pendant les dernières périodes du choléra, des expériences multipliées dont la conclusion est évidente. Les ouvriers et les ouvrières qui sont chargés de la fabrication des rôles filent le tabac humide, trempent leurs mains dans des baquets pleins de jus concentré et ne s'en portent pas plus mal. Parfois ils ont la peau des doigts légèrement excoriée par les sels de potasse, mais c'est la tout.
Il y a au Gros-Caillou un vieux bonhomme, entré en 1811 à la manufacture, et qui pose encore assez gaillardement sur le coin de l'oreille un bonnet de police, en souvenir des grenadiers de la garde impériale parmi lesquels il a servi. Il est employé à façonner des rôles en paquets ; il a les mains noires et pénétrées par l'humidité qui en découle. Il est sourd comme un dieu, mais le tabac n'y est pour rien, et ses quatrevingts ans y sont pour beaucoup. Je lui ai crié quelques questions; il y a répondu fort nettement et m'a afQrmé qu'il n'avait jamais été malade. Les rapports
des médecins attacliés aux manufactures semblent ce* pendant prouver qu*il y a une affection particulière dont les ouvriers en tabac soufTrent souvent; mais cette affection est accidentelle : c'est la conjonctivite. Une personne qui a les doigts imprégnés de tabac et qui se frotte l'œil enflamme la sclérotique et naturellement est atteinte d'une légère ophthalmie, qui dure un jour ou deux, et cède invariablement à l'usage des collyres les moins compliqués.
Du reste, il est un moyen bien simple de neutraliser l'effet du tabac, l'espèce d^engourdissement qu'il procure lorsqu'on en abuse, le malaise qu'il cause aux débutants maladroits : il sufQt de boire une tasse de café noir. Le tannin, que le café renferme en quantité fort appréciable, est le contre-poison de la nicotine. Les directeurs de l'expertise, forcés de fumer outre mesure, lorsqu'ils ont le sens du goût émoussé par le nombre de cigares qu'ils ont dégustés, prennent du café et retrouvent immédiatement une sûreté d'appréciation qui leur permet de continuer efficacement leur travail. En cela, les Turcs sont nos maîtres; ils ont trouvé du premier coup, et à leur insu, le moyen de fumer toujours avec plaisir et sans fatigue. Après chaque pipe, ils boivent une tasse de café, dont le marc sert plus tard à nettoyer le long tuyau de leurs dûbouks.
Lorsque la nicotiane a été importée en France, on l'a considérée comme une sorte de panacée universelle,
et les médecins voyaient en elle le remède à toutes nos misères ; aujourd'hui la boite aux cigares est devenue la boite de Pandore : tous les maux s'en échappent. La seconde opinion est presque aussi exagérée que la première ; mais comme nulle loi ne nous force à user du tabac; que si l'habitude est mauvaise, nous ne la devons qu'à nous-mêmes^ à qui seuls elle fait tort ; que l'État trouve dans cette industrie un bénéûce légitime et considérable; que les produits qu'on nous vend tendent à devenir chaque jour meilleurs; que la science n'a pas encore sérieusement constaté les prétendus dangers dont elle cherche à nous effrayer, il faut laisser parler en paix les docteurs moroses et attendre avec confiance qu'ils aient changé d'opinion.