‹ Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie dans la seconde moitie du XIXe siècle (volume 3)Chapitre 17 sur 70 · MÉRY-SUR-OISE · texte numérisé non relu

MÉRY-SUR-OISE

tombes délaissées sont si rares qu'on pourrait les compter. On dirait que la mort n'est pas comprise et que nul ne veut admettre l'idée de l'anéantissement matériel. On veut plaire à un mort, comme l'on plairait à un vivant. Cela apparaît surtout Irés-nettement dans les cimetières où il existe un point de vue, au Père-Lachaise par exemple, dont certaines parties découvrent la ceinture de collines qui entoure Paris. Là les sépultures, ornées de petites terrasses, sont disposées de telle sorte que, si le mort se levait tout à coup du fond de son tombeau, il verrait un paysage magnifique se dérouler sous ses yeux. Ce n'est pas l'effet du hasard, et souvent Farchitecle a été forcé à des combinaisons singulières pour donner au monument l'orientation voulue. On place sur les tombes les fleurs que les morts ont aimées, comme si le parfum pouvait en descendre jusqu'à eux.

Un jour, — il y a longtemps, — au cimetière Montmartre, j'ai été très-ému. A quelque distance d'une tombe que j'allais visiter, je vis une jeune femme agenouillée, les deux mains posées sur une dalle sépulcrale et la tête appuyée sur les mains. Elle chantait d'une voix très-pure et mouillée de larmes l'air de la Costa diva. Je m'arrêtai, croyant être en présence d'une folle et ne devinant guère ce qu'une invocation à la lune signifiait en pareil lieu. La femme se releva, essuya ses paupières, m'aperçut et comprit sans doute mon étonnement à l'expression de mon visage ; alors elle me montra d'un signe de tête la tombe où elle s'était inclinée, me dit : « C'est maman; elle aimait cet air-là, » et s'éloigna en sanglotant.

Lorsque l'on visite les cimetières parisiens, on ne croirait pas être dans le pays où Montesquieu a écrit : « Je voudrais bannir les pompes funèbres ; il faut pleurer les hommes à leur naissance et non pas à leur mort. )> Les familles propriétaires de concessions à per-

pétuité et même de concessi<jns temporaires prennent « un abonnement » chez un marbrier qui, moyennant une somme fixe, fait « entretenir » la sépulture par un jardinier. Les pauvres gens, — ceux de la tranchée gratuite, — qui ne peuvent se passer un tel luxe, soignent eux-mêmes les quelques pieds de terrain entouré d*une barrière où dorment leurs morts. Us viennent le dimanche, apportant des fleurs achetées à bas prix, tenant en main un petit arrosoir rempli à la bornefontaine, et ils restent des heures entières à cultiver le jardinet funèbre. Parfois, au pied de la croix de bois, ils mellent des choses étranges: des statuettes de plâtre qui n*ont aucune signification allégorique, de gros coquillages, des fragments de pierres meulières qui figurent un rocher factice ; dirai-je que j'ai vu une pipe enveloppée d*un bouquet d'immortelles ? C'est aux tombes des enfants qu'il faut surtout aller regarder. Là c'est presque du fétichisme. Auprès du héros Scandinave on enterrait son cheval et ses armes, afin qu'il pût faire bonne figure en entrant chez Odin ; dans le sarcophage des jeunes filles grecques on jetait leurs bijoux favoris ; ces vieilles coutumes des peuples encore jeunes ont traversé les âges, les religions^ les philoso- . phies, et sont restées parmi nous. A la place où repose la tête du pauvre petit, on a installé une cage vitrée qui se ferme à clef. Dans cette sorte d'armoire, on réunit les joujoux qu'il aimait : des soldats de plomb, des poupées, des bilboquets, un jeu de quilles, des petits souliers comme celui que la Sachette baisait dans le trou aux rats. Sur la tombe d'un enfant de. quatorze mois, au cimetière du Sud, j'ai aperçu une gravure de modes représentant deux femmes et une fillette jouant avec un perroquet. Sans doute on en amusait l'enfant lorsque la maladie l'accablait dans son berceau. 11 est facile de lever les épaules en passant devant ces témoi

MÉKY-SUK-UISË. 173

gnages de douleur, devant ces oiTrandes destinées à apaiser des mânes ou à les réjouir, mais il est plus facile encore de comprendre le sentiment profond qui parfois a si étrangement orné toutes ces tombes, et d'en être attendri.

C'est là une contradiction trés-singuliére chez la population parisienne. S'il est au monde un peuple sceptique ef irrespectueux, certes c'est celui-là. Il a toujours peur de croire que « ça est arrivé » ; c'est son mot. 11 n'a que du dédain pour toutes les gloires, de l'ironie pour toutes les supériorités, un mépris hautain et peu justifié pour tout ce qui n'est pas lui. Il ne tient ni à la vie ni aux vivants. H est indifférent à son passé, qu'il ne connaît guère, et se soucie peu de son avenir, qu'il ne prévoit pas. Ses amours d'hier sont ses haines d'aujourd'hui. Les mains qui ont jeté Harat à la voirie étaient celles qui l'avaient porté au Panthéon ; il est mobile comme le vent et perfide comme la mer ; il est violent à ses heures, ingrat, infidèle, mais il est immuable en ceci : il regarde les cimetières comme des lieux sacrés, il révère ses morts et leur rend un culte qui ressemble bien à de l'idolâtrie.

Appendiee. — Une détermination et une initiative importantes ont été prises par. le conseil municipal de paris; il faut espérer que la question des cimetières est résolue et que celle de l'incinération des corps est posée. Voici, du reste, le texte de la délibération, en date du 14 août 1874. <z Le Conseil, yu délibère :

Art. 1*'. n y a lieu d'établir sur le plateau de Méry-sur-Oise un cimetière parifien d'une contenance approximative de 800 hectares, qui sera relié à Paris par un chemin de fer spécial. — Art. 2. M. le Préfet de la Seine est autorisé à provoquer un décret déclarant d'uiilité publique la création du cimetière de Méry, et à poursuivre Tachât des parcelles restant à acquérir pour la régularisation du périmètre dudit cimetière, soit à l'amiable, soit par voie d'expropriation pour cause d'utilité publique, conformément à la loi du 3 mai 1841. — Art. 3. M. le Préiiet est invité à étudier et ft présen-

ter au conseil municipaL, dans le plus bref délai possible, les projets de délibération par lesquels le conseil statuera sur : 1* le chemin de fer dont il a été ci-dessus parlé et les questions accessoires; 2<> rétablissement de plusieurs gares mortuaires destinées à mettre en communication les divers points de Paris avec le ciiemin de ter de Méry ; 3<* les conditions et les prix du transport des convois mortuaires et des personnes se rendant au cimetière de Méry; 4» l'appropriation immédiate au service des inhumations d'une partie de la contenance susindiquéc dùdit cimetière; 5" le régime des inhumations sur la base de la suppression de la tranchée commune. — Art. 4. M. le Préfet de la Seine est invité à prendre les mesures nécessaires pour ouvrir un concours dont la durée sera de six mois, dans le but de rechercher le meilleur procédé pratique d'incinération des corps ou tout autre système conduisant à un résultat analogue.

Le conseil municipal déterminera ultérieurement les conditions et le programme dudit concours, à la suite duquel il y aura lieu de solliciter des pouvoirs publics une loi autorisant l'usage facultatif de la crémation dans la ville de Paris.

Page 1