MÉRY-SUR-OISE
dont les parents étaient inhumés dans les départements déclarèrent solennellement qu'en touchant au Père- Lachaise, à Montparnasse, à Montmartre on allait violer la sépulture de leurs familles *.
L'ancien préfet de la Seine avait conçu un projet grandiose. Il voulait doter Paris d*un champ de sépulture très-vaste, placé parmi des terres sablonneuses propres au rapide anéantissement des corps, et exposé au vent du nord, qui est celui dont nous recevons le moins les atteintes ; la ville aurait été reliée à sa nécropole par un chemin de fer spécial qui, pour ne point déranger les habitudes de ncftre population, aurait eu trois gares, une dans chacun de nos trois grands cime^ tières. La tranchée gratuite, la fosse commune, — celte horreur du pauvre, — était supprimée à jamais. Au lieu de ces inhumations dont 20 centimètres de terre ne dissimulent qu'imparfaitement Thumiliante promiscuité, il donnait à chacun sa sépulture individuelle, isolée, semblable à celles que Ton trouve aujourd'hui dans les concessions temporaires, et il ne la reprenait qu'au bout de trente ans. Pour bien des gens, c'était la perpétuité. Il vendait aux gens riches, à beaux deniers comptants, autant de mètres de terrain qu'ils en auraient voulu pour dresser les mausolées, mais aux pauvres il accordait gratuitement la place fixe, déterminée, nominative, qui constitue rauthencité du tombeau. Vraiment un tel projet ne méritait pas tant d'anathèmes. Après des études approfondies et très-sérieusement conduites par un ingénieur tel que M. Belgrand, il fit des acquisitions près de la vallée de Montmorency,
' Bien des brochures ont élé écrites à ce sujet; une seule mérile d'être citée, car eUe résume habilement et fait valoir toutes les objec^ lions élevées contre le projet de M. Haussmann; elle est due à un esprit de bonne trempe, dont je regrette de ne pouv.oir partager les opinions en cette circonstance. Voir La déportation des morte,, par Victor Fouruel; Paris, 1870; extrait du Corretpondanf du 10 et du 25 avril 1869.
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au territoire de Méry-sur-Oise, et la ville possède actuelleinent sur ce plateau exceptionnellement bien situé 514 hectares de terrain. *
La mort sans répit nous pousse à prendre une détermination définitive. Le provisoire actuel est ruineux : on a acheté des champs à Ivry, des champs à Saint-Ouen, on sait quand ils seront saturés ; en prévision de nécessités inéluctables, dans la crainte que le projet de la grande nécropole centrale de Méry-sur>Oise ne soit abandonné, on a fait des éludes sur difîérents points pour y établir encore descimetières transitoires. Ce serait aggraver le mal au lieu de le détruire, ce serait i^eculer la solution d*un problème imposé comme un devoir aux soucis de l'administration, qui ne peut pas avoir la philosophique indifTèrence de Mécène et dire, comme lui :
Nec tumulum euro, sepelit natura relictos.
Il y aurait une généreuse hardiesse à exécuter le plan de M. Ilaussmann et à dolcr notre futur cimetière d'une ampleur suffisante aux besoins d'une population qui tend toujours à s accroître, et qui dépassera trois millions d'habitants lorsque les espaces vides subsistant entre nos anciens boulevards extérieurs et les fortifications seront bâtis. De travaux exécutés par des géomètres, de calculs faits par des gens compétents, il résulte que, pour ne point léguer à l'avenir des difficultés qui nous assaillent, la nécropole unique d'une ville comme Pari^doit couvrir 827 hectares, dont 277 absorbés par les constructions administratives et religieuses^ par les avenues, par la gare d'arrivée, et 556 réservés aux sépultures. En se conformant au projet original et en ne faisant les reprises des terrains employés qu'au bout de trente années, la durée du cimetière serait de cent quarante et un ans ; elle serait au contraire de quatre
MÉRY-SUR-OÎSE.
siècles si les tombes étaient rouvertes au bout de dix ans. Pour parvenir à ce résultat, qui fonderait une ville des morts en proportion avec notre ville des vivants, il manque 513 hectares ; il est facile de les acheter. Mais on ne saurait trop se hâter; en se mettant à Tœuvre aujourd*hui même (1874), il faudra au moins trois ans pour approprier les terrain%de Méry-sur-Oise, y établir les bâtiments, les plantations indispensables, construire le chemin de fer, et nous savons que dans trois ans nos cimetières ne pourront recevoir un mort de plus.
Le trajet de Paris à Méry-sur-Oise ne durera pas une heure, et Tadminisfration aura à décider si elle fera elle-même son chemin de fer rigoureusement réservé aux convois funèbres, ou si elle aura avantage à prendre des arrangements avec une compagnie déjàexistanle. On ira plus loin qu'aujourd'hui, mais les déplacements seront moins longs, et les « services » gratuits seront gratuitement Iransporlés. La population s'accoutumera à ce déplacement que la force des choses rend nécessaire ; le texte de la loi, la« salubrité de Paris, le respect des morts l'exigent ; toute autre mesure ne sera qu'un expédient. Cependant on se heurtera à une difficulté; il est bon de la prévoir et d'aviser aux moyens de la vaincre. Comment transportera-t-on à 22 kilomètres de Paris et ramènera-t-on ici dans la même journée la foule qui visite pieusement nos cimetières ? Les diverses administrations de nos voies ferrées nous ont souvent accoutumés à des tours de force, et nous ne devons pas douter qu'en cette circonstance elles ne satisfassent à l'une des coutumes les plus respectables et les plus touchantes de notre population.
Elle aime ses morts et va les voir; si elle ne trouve pas toute facilité à cet égard, elle sera mécontente, et aura raison de l'être. On a fait des relevés très-instruc-
tifs. Du l'^'au? décembre 1875, ou a compté le nombre des convois et des individus qui sont entrés dans les cimetières parisiens : 752 convois escortés par 21,418 personnes en ont franchi les portes, et 46,617 visiteurs sont venus près de la touibe de ceux qu'ils ont perdus. Les cinq premiers jours ont élé brumeux; le lundi cependant accuse 6^57 visiteurs ; le temps se met au beau le samedi, se maintient le dimanche, et ce dernier jour donne un total de 24,320. Il faut compter qu'en moyenne le nombre des visiteurs quotidiens est de 8,964 en hiver et de ll,2i5 en été; mais cette moyenne est dépassée dans d'énormes proportions à certaines époques solennelles : à la fête de la Toussaint, par exemple, et au jour des Trépassés, qui la suit. Dans la même année 1875, il plut pendant ces deux journées, et le chiffre des personnes qui visitèrent les morts de nos cimetières a dépassé 570,000. Le danger d'un tel encombrement d'individus s'enlassant dans une gare à la même heure, voulant tous partir par le même train, a de quoi effrayer les employés les plus actifs ; ce danger ne se produira pas immédiatement, car le nombre des visiteurs est en rapport avec celui des morts enclos dans les cimetières, et Méry-sur-Oise ne « se peuplera » que lentement ; mais le meilleur moyen de n'être pas pris au dépourvu en présence d'une telle foule possible, c'est de savoir dès à présent comment on pourra lui faire place dans les wagons, la conduire jusqu'à la nécropole et l'en ramener.
Ce respect pour les morts, cette sorte de culte que l'on rend à leur mémoire, est un des caractères distinctifs du peuple de Paris : coutume léguée par l'antiquité, croyance religieuse, souvenir de tendresse pour des êtres chéris? Tout cela sans doute se réunit pour former ce sentiment qu'il est impossible de ne pas remarquer lorsque l'on parcourt nos cimetières, où les