CABINET DU LORD CHAMBERLAIN
Palais de Sainl-James, 12 mars 1874.
Messieurs,
Le lord Chamberlain désire que je vous accuse réception de votre lettre du 5 courant, demandant que mylord fasse examiner à nouveau certaines œuvres d'auteurs français éminenls qui, d^ temps en temps, ont été soumises à l'examinateur des pièces et refusées comme n'étant paâ convenables pour la représentation dans ce pays. En réponse, j'ai à vous informer que les décisions au sujet des pièces en question n'ont été prises par les prédécesseurs de mylord qu'après un examen attentif et soigneux, et qu'il ne voit aucune raison pour les changer. Mylord désire aussi que je vous informe qu'il considérera comme son devoir.
Selon les gouvernements auxquels la France a successivement remis le soin de sa destinée, la censure fut plus ou moins tolérante; pendant la Révolution, elle n*y allait pas de main morte, et les comédiens du Théâtre de la Nation envoyés en prison le 29 août 1793, pour avoir représenté Paméla, de François de Neufchâteau, n'en sortirent qu'au mois de décembre ; quant à l'auteur, il y resta longtemps et ne fut délivré qu'après la journée de thermidor. Pendant l'Empire, elle ne fut pas douce aux petits théâtres, que Napoléon n'aimait guère. D'un trait de plume, par décret du 8 août 1807, il en supprima vingt-deux ; le coup était rude, mais on peut croire qu'il visait surtout l'impéraft'ice Joséphirte, qui s'amusait beaucoup aux « bambochades » ; l'empereur ne l'entendait pas ainsi, et le 17 mars de la même année, il lui avait écrit d'Osterode : « 11 ne faut pas aller en petite loge aux petits spectacles, cela ne convient point à votre rang. » »
La censure peut tenir bon quelque temps contre l'esprit public, mais toujours elle finit par être débordée. Nous avons Je récit loyal des efforts qu'elle a faits depuis vingt-cinq ans pour arrêter la littérature dramatique sur la pente où celle-ci a glissé ^; ses efforts, aussi vains qu'énergiques, se sont brisés contre l'ensemble même de nos mœurs. On peut dire du théâtre que les peuples ont celui qu'ils méritent. Les observations de la censure, les atténuations imposées par elle ont été
ainsi que Font fait ses prt^décesseurs, de refuser sa permission pour toutes pièces ou portions de pièces qui, selon son avis, lui parattraient d'après leur ton ou leur tendance n'être pas convenables pour la scène dans ce pays et qu'il s'attend à voir ses décisions à leur sujet strictement observées.
Je suis, messieurs, votre obéissant serviteur,
Spkncer Poksonbt.
' Hiêtoire de la eenmre théâtrale en France; la Cemure dramatique et le Théâtre, 1850» 1870, par Victor Halia^s-Dabot.
impuissantes. La fille — pour dire le vilain mot — a pris possession de la scène et elle se faufile même à la Comédie-Française, qui jusqu'ici l'avait sagement repoussée.
Le théâtre d'autrefois était-il plus réservé, plus chaste que le nOtre, considérait-il qu'il avait charge d'âmes et qu'il devait se tenir toujours à une certaine hauteur? Je n'en crois rien, et les choses me semblent n'avoir que bien peu changé. Racine, en présence de Louis XIV et de madame de Maintenon — ce qui n'était pas adroit — accusait le public de ne se plaire qu'aux bouffonneries de Scarron. f La plupart des femmes courent avec fureur aux (Spectacles de la foire ; jo sui^ ravi de les voir dans le goût de leurs laquais et de leurs cochers, » disait Lesage en 1709. Marais écrit, au mois de novembre 1722 : c On joue Persée^ et le goût est si tombé qu'on ne trouve plus les opéras de Lulli bons et qu'on leur préfère de petits ballets propres pour la foire ou les danseurs de corde. » Ne croirait-on pas qu'il s'agit de la Belle Hélène ou d'Orphée aux Enfers î Nous estimons aussi que c'est de notre temps seulement que les chanteurs ont crié au lieu de chanter. On lit dans une lettre d'Horace Walpoie, datée du 14 septem^bre 1765 : a L'opéra français que j'ai entendu ce soir m'a dégoûté comme toujours, d'autant plus qu'il était suivi du Devin de village, qui démontre qu'on peut chan-* ter sans crever pour cela le tympan de nos oreilles, o
Cette décadence dramatique, dont nous nous accusons volontiers, ne nous empêche pas de pouvoir passer une soirée à écouter du beau langage récité par des gens habiles ; la Comédie-Française réserve plus d'une joie aux curieux de haute littérature. Dans cette maison — la maison de Molière — dont les lettres de noblesse datent de 1680, on trouve des acteurs qui ont souci de Tart, des écrivains qui respectent leur fonction
LES THEATRES. iOl
et un ensemble de traditions qui se transmet comme un héritage sacré. Malgré quelques intrusions regrettables, la compagnie y est restée bonne, dans toute l'acception du terme, et c'est là encore qu* il faut aller frapper, c'est devant ce public un peu froid, mais lettré, qu*il faut comparaître, lorsqu'on est à la recherche d'un succès de bon aloi. L'oreille y est charmée plus que les yeux, et les amateurs de « tableaux vivants » n'ont qu'à s'en éloigner. Un peu de jansénisme ne messied pas, même ail théâtre, et repose de toutes les exhibitions fort peu spiritualistes dont on est fatigué sur les scènes inférieures.
On put craindre un moment que la Comédie* Française ne fût menacée par des concurrences sérieuses, lorsque le décret du 6 janvier 1864, imitant celui du 19 janvier 1791, proclama la liberté des théâtres. L'ancien répertoire — tous nos chefs-d'œuvre — dont les Français partageaient l'interprétation privilégiée avec l'Odéon depuis 1807, n'allait-il pas être accaparé, mis en scène, exploité par les autres théâtres ? L'inquiétude ne fut pas de longue durée ; s'il est facile de jouer les traîtres et les tyrans de mélodrame, il n'est point aisé de s'identifier à Tartuffe, au Misanthrope, à Célimène ou à Figaro ; quelques tentatives ne furent point heureuses, et les petits, théâtres reprirent promptement les sottes pièces qui plaisent à leur gros public»
Le théâtre, dit-on volontiers, est l'école des mœurs : Càstigat ridendo movesk C'est un mot et rien de plus. Les mœurs et le théâtre se donnent la réplique et agis^ sent par répercussion» Les mauvaises mœurs engendrent les mauvaises pièces, et les mauvaises pièces développent les mauvaises mœùrs^ Lorsque la prostitution provocante et hardie étale ses impudeurs au grand jour, on mettes filles en scène, et lorsqu^on met les filles en scène, on attire 1 attention sur elles : c*est un cercle
vicieux; on fera bien d'en prendre son parli, car il a toujours existé. Croire que le théâtre a jamais corrigé un vice ou un travers, c'est se nourrir d'illusions puériles. Le 4 octobre 1856, le Gymnase représenta une pièce intitulée : les Toilettes tapageuses. C'était l'heure de la crinpline, et les femmes bouffantes étaient à la mode. L*actrice qui jouait le principal rôle, ayant compris les intentions satiriques de Tauteur, portait une robe dont la jupe exagérée à dessein avait une ampleur comique et presque* ridicule. Le lendemain de la première représentation, sa robe lui fut demandée, comme modèle, par plus de vingt grandes dames, et huit jours après la crinoline avait doublé de dimension.
La morale publique, les intérêts de l'art sont la moin* dre préoccupation des théâtres; ce sont des entreprises commerciales où Ton tâche de gagner de Targent, et pour parvenir à ce résultat peu de moyens sont négligés. A quoi bon se payer de mots ? Sauf la Comédie-Française et quelques théâtres lyriques qui offrent des jouissances vraiment intellectuelles, les salles de spectacle sont toutes des lieux de plaisir; chacun y va, selon son tempérament, chercher des impressions gaies, tristes ou sensuelles, pas autre chose. Les théâtres font de la morale comme ils font de l'histoire, sans autre souci que celui de leur convenance immédiate*.
L*oulillage du travail. — La Mazarine. — L'Arsenal. — Paulmy d'Argenson. — Sainte-Geneviève. — La Richelieu. — Projet de la déplacer. — Lenle formation. — Hôtel dé Nevers et hôtel Mazarin. — Les départements. — Les estampes. — Les médailles. — Les manuscrits. — Les imprimés. — Combien de volumps. — Les bilboqueis. — Le volume et la pièce, — 53 kilomètres. — Le prêt. — V Enfer. — Le travail et la
' « J'ai donné ma pièce au public pour Tarauser, et non pour Tinstruire, « disait Beaumarchais à propos du Mariage de Figaro.
lecture. — La Mosquée, — La salle de lecture. — L'orthographe. — La réserve. — Les merveilles. — Magna charla. — La reliure. — L'âme des livres. — La bibliothèque Ue l'Hôtel de Ville. — Inconvénients. — Les combles. — Archives de la Préfecture de police. — Les employés.
— Livres dépareillés. — L'hôtel Carnavalet. — H. Jules Cousin. — Premier fonds de 5,104 volumes. — La bibliothèque de Paris. — 11 faut multiplier les réserves de livres. — La Ville doit posséder deux bibliothèques. — La place manque déjà. -^ Le musée municipal. — Anomalie. — Pavage et beaux-arts. — Séances du soir à Sainte-Geneviève. — Le nombre des lecteurs. — Cabinet de lecture. — Maniaques.
— La crise des institutrices. — Indifférence du public.
Si le peuple de Paris s'imagine qu'il d appris quelque chose au théâtre et qu'il coniiait l'histoire de Marguerite de Navarre parce qu'il a vu jouer la Reine Margot, la faute n'en est point à l'État, qui lui ouvre libéralement l'inépuisable trésor de ses bibliothèques. Sans sortir de la ville, on peut tout apprendre et tout savoir, car jamais, pas même au fameux British Muséum^ pareil outillage de travail n'a été mis à la disposition du public. L'Université, le Jardin des Plantes, les Eco* les de droit et de médecine, la Chambre de commerce, l'Assemblée nationale, l'Institut, le palais du Luxembourg, l'École des beaux-arts, l'École des mines, l'Émigration polonaise, l'Association pour l'encouragement des études grecques, la Société de l'histoire du protestantisme français, l'Ordre des avocats, le ConservatoirQ de musique, le Conservatoire des arts et métiers, la Bibliothèque des sociétés savantes, celle du colportage, le Dépôt de la marine et celui de la guerre l'École des langues orientales vivantes S possèdent des masses de livres et de documents qu'il n'est point interdit de consulter; des bibliothèques, que l'on a pu croire disparues ou dispersées, existent encore ; en cherchant celle des Jansénistes, on la trouverait au faubourg Saint-Jacques. Mais que sont ces dé-
* Il avait été question de créer une bibliothèque exclusivement composée d'ouvrages de langues étrangères et de l'installer rue Gerson. Ce projet est ajourné, sinon abandonné tout à fait.