‹ Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie dans la seconde moitie du XIXe siècle (volume 3)Chapitre 20 sur 70 · VI. i't · texte numérisé non relu

VI. i't

194 LES ORGANES ACCESSOIilES*

pots, nécessairement restreints, d'une spécialité parfois trop limitée, en regard de ces magasins, de ces réserves immenses qu'il suffit d'énumérer pour évoquer ridée de toutes les connaissances humaines?

Ces bibliothèques, sont presque devenues des personnes, elles ont des noms ; on dit : la Mazarine, TArsenal, Sainte-Geneviève, la Richelieu. Il en manque une à rappel : celle qui siégeait au Louvre, à côté de nos musées, dont elle était la sœur et le complément, a disparu pendant la Commune ; il en reste quelques monceaux de papiers brûlés et un souvenir désespéré qui saigne au cœur des bibliophiles.

La Mazarine est au palais de l'Institut, où elle fut établie par le cardinal Mazarin, pour le service du collège des Quatre-Nations ; ce fut Gabriel Naudé qui en fut le premier garde, — le premier conservateur, comme nous dirions aujourd'hui ; elle ne renferme guère plus de 150,000 volumes et environ 4,000 manuscrits ; elle possède une magnifique sphère terrestre à laquelle, dit-on, le roi Louis XVI a travaillé.

La bibliothèque de l'Arsenal occupe la maison de Sully ; sur le quai Morland, elle fait face aux magasins généraux de la ville de Paris, et montre un étrange couronnement composé de canons, de mortiers, de bombardes en pierres sculptées, dont l'effet est passablement ridicule. Le marquis Paulhiy d'Argenson, qui l'a fondée, fut un forcené bibliomane ; il achetait partout, un peu à l'aveuglette ; curieux plutôt qu'érudit, il entassait sans mesure volumes sur volumes, si bien, qu'à ce métier il se ruina et mit ses livres en vente ; le comte d'Artois, qui depuis fut Charles X, les acheta en bloc, et y ajouta le fonds La Vallière, qu'il possédait déjà ; cela constitua une bibliothèque hors ligne ; ses 6,000 manuscrits, ses 250,000 volumes, dont la plupart appartiennent à des éditions rares ou princeps, et sont

revêtus de reliures admirables* en font aujourd'hui un dépôt singulièrement riche, dans lequel on peut être certain de trouver toutes les poésies que la France a publiées.

Sainte-Geneviève est sur la place du Panthéon, dans un vaste bâtiment spécialement construit pour elle et qui fut inauguré aux premiers jours de 1850. Elle date des Génovéfains. Lorsque, en 1624, le cardinal de Larochefoucauld fut nommé abbé commendataire de la célèbre abbaye, il n'y aperçut pas un livre ; il fit apporter environ 600 volumes qui étaient sa propriété particulière, et ce fut là Terobr^on de cette grande bibliothèque, qui devint propriété nationale pendant la Révolution. Elle renferme 120,000 volumes et plus de 5,000 manuscrits ; sa collection d'Aides et d^Elzeviers a un renom universel ; parmi ses raretés, elle conserve jalousement un portrait de Marie Stuart donné par ellemême aux religieux de Sainte-Geneviève, et là seule image connue de cette mulâtresse, fille naturelle de Louis XIV, qui fut la religieuse de Moret.

La Bibliothèque par excellence, celle qui, selon les temps, est royale, impériale ou nationale, s'ouvre place Louvois ; elle forme un vaste îlot bordé par les rues Richelieu, Vivienne, des Petits-Champs et de l'Arcade- Golbert. On agita la question de la déplacer, il y a une vingtaine d'années, et de l'enlever aux risques d'incendie que lui fait courir le voisinage des habitations de ce quartier exceptionnellement peuplé ; on voulait, pour assurer à jamais son existence, l'installer au Louvre. Les difficultés du transbordement, les dégâls qu'auraient infailliblement subis tant d'objets précieux firent renoncer à ce projet si sage et si prudent en apparence. S'il eût été mis à exécution, que seraient devenues tant de richesses? Elles se seraient envolées dans les flam* mes de l'incendie avec « le trésor de Noailles », les

papiers de Voyer-d'Argenson, les incunables, les exem-r plaires uniques qui ont brûlé dans le pavillon du Louvre.

La Bibliothèque nationale s^est lentement formée par adjonctions successives ; elle n'a commencé à prendre le développement prodigieux auquel .elle est parvenue que depuis 1724, lorsqu'on lui donna l'hôtel de Nevers ; «lie y fut resserrée pendant un siècle et s'empara de l'hôtel Mazarin dès que le trésor public eut quitté celui-ci, en 1827, pour prendre possession du ministère des finances de la rue de Rivoli. La Bibliothèque devrait être agrandie aux dépens de quelques maisons particulières qui subsistent encore rue Vivienne, afin d'être complètement isolée, comme il convient à un palais plein de si rares merveilles ; espérons qu'un effort intelligent du budget lui procurera un Jour l'ampleur et la sécurité qui lui manquent pour être irréprochable.

. Comme un territoire, la Bibliothèque Richelieu est divisée en déparlements qui se complètent, s'entr'aident, et dont chacun vit sous la direction spéciale d'un conservateur, soumis à l'autorité d'un conservateuradministrateur qui surveille l'ensemble des services de la Bibliothèque entière. Il n'y a pas que des livres, — des imprimés, comme on dit en langage technique. Dans une galerie construite autrefois par Hansart et plus obscure parfois qu'il ne faudrait, le département des estampes forme une collection iconographique intéressante et très-nombreuse, où la seule division des portraits renferme plus de 400,000 pièces. Le département des médailles est fait pour éblouir ; on dirait que toutes les nations et tous les temps se sont cotisés pour composer ce trésor incomparable où les pierres gravées, les gemmes, les médailles, les monnaies, les vases peints, les ivoires, les verreries, les bronzes, disposés

lïiélhodiquement et brillant dans une discrète lumière, rappellent les contes de fées. Le département des manuscrits est divisé .par langues : manuscrits chinois, manuscrits hindous, manuscrits arabes, persans, grecs, latins, italiens, espagnols, français ; l'univers entier est représenté là par plus de 100,000 volumes, dont 8,000 au moins, ornés de miniatures,' sont des pièces uniques. Ces trois départements sont assez restreints ; leurs richesses sans pareilles n'exigent pas un emplacement considérable, et Ton a pu les rassembler dans des locaux relativement étroits ; il n'en est pas ainsi du département des imprimés : celui-là est impérieux, il déborde, il augmente chaque jour, car chaque jour il reçoit les versements de ses propres acquisitions et do ce que Ton nomme le dépôt légal : environ 25,000 volumes par an ^

Combien la Bibliothèque nationale contient-elle de volumes? C'est la question invariablement posée par tous ceux qui s'en occupent, par tous ceux qui la visitent. Il est impossible d'y répondre. D'abord, le nombre varie incessamment, ainsi qu'on vient de le voir, puisque la Bibliothèque reçoit légalement un exemplaire de tout ce qui est imprimé en France, aux colonies, en Algérie et m^me en Nouvelle-Calédonie : jusqu'à présent celle-ci n'abuse pas du droit de typographie; elle a même droit aux étiquettes, aux affiches, aux prospectus, en un mot à tout ce que le langage des typographes appelle des bilboquets; on lui en fait grâce, fort heureusement, car sans cela les œuvres sérieuses disparaîtraient bientôt sous le flux incessant de ces inutilités; elle a déjà bien assez des romans frivoles, des recueils de chansons et de toutes les sornettes qui viennent se couvrir de poussière sur ces rayons trop encombrés.

* Le dépôt légal a été en 1869 de 12,%9 ouvrages (à deux volumes en moyenne) et de 5,749 œuvres musicales.

Le mot volume n'a pas le même sens en langage de bibliophile qu'en langage vulgaire. Pour tout homme de bibliothèque, la pièce, — cest-à-dire Topuscule composé de moins de 48 pages, — ne devient volume qu'à la condition d'être réunie à cinq autres pièces ; — isolée, selon qu'elle est reliée ou non, elle est plaquette ou brochure ; le public ne la nomme pas moins un volume. Pour savoir exactement tous ceux qui sont pressés les uns contre les autres dans les armoires sans vitrage de la rue Richelieu, il faudrait les compter un à un, travail excessif et qui n'aboutirait qu'à satisfaire une curiosité puérile ; il y a là un total que l'on ne peut qu'évaluer: 1,500,000 disent les uns, 1,800,000 disent les autres. Ces chiffres me paraissent au-dessous de la vérité. On se trouve, il est vrai, en présence de plaquettes minces comme un cahier de papier à lettres et d'antiphonaires dont le large dos couvrirait la moitié d'un lutrin ; mais l'épaisseur des uns compense la gracilité des autres, et la moyenne de la place exigée par un volume est assez correctement représentée par l'inoctavo relié de 400 pages. Un rayon d'un mètre en contient quarante. Or l'étendue des rayons du département des imprimés est de 55 kilomètres ; le nombre approximatif des volumes est donc de 2,200,000.

Aux personnes qui offrent quelques garanties et ont rempli certaines formalités imposées, la Bibliothèque prête les livres qu'elle a en double; à tout le monde elle communique ce qu'elle possède, en ayant soin toutefois de prendre des précautions de prudence, lorsqu'elle met entre les mains d'un inconnu un volume rare ou précieux. Cependant elle garde à l'abri des regards indiscrets, sous clef, dans des cartons uniformes et sans titres, au fond d'armoires cachées que l'on nomme VEnfer, une certaine quantité de volumes qui jamais, — sous aucun prétexte, — ne sont donnés

en lecture. Ces livres, sur lesquels J.-J. Rousseau a cilé un mot qu'on n'a point oublié, forment une sorte de musée secret, bien restreint du reste ; 730 volumes représentant 340 ouvrages constituent l'œuvre que la por-» nographie est parvenue à produire depuis l'invention de l'imprimerie : c'est à l'honneur de l'esprit humain.

La Bibliothèque, pour faciliter le service des imprimés, très-pénible et exceptionnellement chargé, s'est divisée en deux parties distinctes, que l'on pourrait appeler le travail et la lecture. Au travail elle offre une salle immense, garnie.de 328 places; prévoyante, jusqu'à faire passer un courant d'air chaud sous les pieds du lecteur ; vaste, soutenue par de sveltes piliers de fonte, décoiée de peintures un peu froides, éclairée d'un jour diffus très-pénible aux yeux, et plafonnée de coupoles qui l'ont fait surnommer la Mosquée, C'est là que sont reçus ceux qui travaillent — ou font semblant. On n'y est admis qu'après avoir obtenu une carte particulière, qui n'est jamais refusée. Là tous les livres sont communiqués sans restriction. Une autre salle," moins ample, mais où les jours de côté sont très-favorables, est réservée à la lecture, c'est-à-dire aux flâneurs,' aux désœuvrés qui, pour tuer le temps, prennent un livre, n'importe lequel ; c'est là que l'on demande : Ivan et JYoë, par Waller Coq, et le Dictionnaire des Capricieuses^ par Somaize ; là on écrit sur le bulletin : Gauthier, Kharr, et même Volthaire ! Uh joue un grand rôle chez les gens qui ne savent pas l'orthographe. Vingt raille volumes appartenant à cinq ou six mille ouvrages connus jusqu'à la banalité suffisent largement aux exigences les plus inattendues.

Ce n'est ni de la salle de travail, ni de la salle de ;|

lecture que l'on peqt prendre une idée du département des imprimés; il faut, guidé par la bonne grâce et par

la science des bibliothécaires, parcourir méthodiquement ces immenses réservoirs de toute science et de toute poésie. Mais alors il est bon de n'être pas trop bibliophile, car on restera invinciblement dans la réserve, . et c'est ce qui m'est arrivé. Qu'est-ce que la réserve? L'ensemble des galeries et des chambres qui se ferment sur 60,000 volumes environ, dont chacun est une merveille sans prix. Une odeur neutre et un peu fade, qui est le parfum des livres, plane dans ces salles silencieuses; le premier livre imprimé par Gutenberg.est là; le chef-d'œuvre que l'on achève de tirer quelque part y sera, avant que la librairie s'en soit emparée. Les Aides , les Ëlzeviers y sont innombrables ; mais nous y avons notre gloire nationale aussi, car voilà ces beaux caractères romains inventés, à Venise , par le Français Jenson, perfectionnés par la dynastie des Estienne, continués par les Didot et poussés au dernier degré de splendeur dans les Évangiles des Hachette. L'Angleterre a épuisé toutes les ressources de sa forr tune et de son mauvais goût pour produire avec sa Magna C/tarto* un chef-d'œuvre peu enviable. — Ne pouvant la faire belle, tu l'as faite riche! Le plus mince volume de Jean de Tournes fait vite oublier ces vélins enluminés, dorés et prétentieux.

Chaque livre que l'on saisit vous arrache un cri d'admiration. Tout ce que l'imprimerie a engendré de plus parfait se retrouve là dans un exemplaire de choix et souvent dans plusieurs. C'est l'honneur des nations d'avoir ces nobles richesses abstraites et de ne reculer devant aucun sacrifice pour les augmenter. Depuis Louis Xll jusqu'à nos jours, l'art exquis de la reliure est représenté par des séries ininterrompues, art français par excellence qui s'est éclipsé un instant avec Bozerian et Bradel, mais qui de nos jours a eu une renaissance éclatante avec Cape, Trautz et Beauzonnet.

Dans celle réserve, d'où Ton ne peut s'arracher, on comprend bien que les livres ont une âme, âme discrète et mystérieuse, qu'il faut savoir interroger et qui ne répond pas au vulgaire indocile. On aime ces volumes qui, semblables à certains personnages des contes arabes, sont vivants pour les initiés et morts pour les pfofanes. Il y en a que Ton prend en amitié : on va les voir, on en regarde les caractères irréprochables, on en examine les grandes marges, on constate avec joie que nul ver n'en a piqué les fonds, on contemple les belles majuscules rouges et noires des titres ornés ; on éprouve une certaine sensualité à passer la main sur la lisse épiderme des reliures; on chasse avec précaution la fine poussière tamisée sur la tranche, et on les remet en place, en ayant bien soin qu'ils ne gênent pas leurs voisins et n'en soient pas gênés. Ils s'ennuient dans les endroits obscurs : il leur faut de la clarté, mais non du soleil; les armoires vitrées ne leur valent rien et ils se plaisent sur des rayons libres qui laissent circuler l'air autour d'eux; quelques reliures en cuir de Russie, disséminées parmi eux, leur sont agréables et les enveloppent d'un doux parfum qui ressemble à une émanalion personnelle. L'amour des livres est abstrait, comme 'tous les sentiments élevés; les véritables bibliophiles qui ont été forcés de vendre leur bibliothèque ne s'en sont jamais consolés.

Toutes les bibliothèques dont j'ai rapidement parlé sont situées à Paris, mais nulle d'entre elles n'est la Bibliothèque de Paris; celle-là s'est effondrée au milieu des décombres de l'Hôtel de Ville. Elle n'était pas d'une * grande utilité; ce n'est pas qu'elle ne fût riche et bien dotée : elle contenait un fonds de 125,000 volumes, que l'on accroissait tous les ans. Mais elle était reléguée dans les combles, au-dessus de la galerie des fêtes; il fallait gravir 172 marches avant d'y arriver, et, à moins

d'avoir un jarret de chamois, on reculait devant cette escalade. Aux jours de gala, on y établissait un buffot, où les danseurs pouvaient aller boire ; on y faisait passer des examens aux aspirantes institutrices, on y réunissait des commissions , on y rangeait les meubles dont on n'avait pas encore préparé la place ; en un mot, c'était une salle banale consacrée à toutes sortes d'usages, mais ce n'était point une bibliothèque. Beaucoup de volumes étaient dépareillés et nul lecteur n'y venait travailler. C'était un double malheur, qu'elle devait à sa position même et qui atteindra invariablement toute bibliothèque placée dans le local d une administration. L'administration est naturellement envahissante : l'homme, — l'employé, — est toujours personnage principal et est exigeant : il repousse les livres d'étage en étage et les jette au grenier, où ils périssent infailliblement. Les combles, pénétrés d'humidité ou brûlants sous le soleil direct, sont mortels pour les livres et les manuscrits. 11 a fallu à M. Labat, archiviste de la Préfecture de police, une vigilance et une passion extraordinaires pour empêcher ses archives de pourrir dans les mansardes où on les avait reléguées jadis; ce que l'on a sauvé de l'incendie a été établi dans des conditions analogues, fort périlleuses et de nature à compromettre les épaves de cet inappréciable dépôt.

Repoussés vers les combles, les livres s'y détériorent. En outre, la place manque toujours dans une administration; on utilise la bibliolhèque, et, selon les 03currences, on la réduit à l'état de magasin ou de gardemanger. Ce n'est pas tout : les employés empruntent des livres ; la camaraderie ne peut les leur refuser, pas» plus qu'elle n'ose lès leur réclamer; les volumes disparaissent, des ouvrages sont décomplétés et des collections perdent toute valeur. C'est là ce qui était arrivé à l'ancienne bibliothèque de la Préfecture de la Seine;

lorsqu'elle disparut, elle n'était plus bonne à rien. Celle que Ton forme à cette heure n'aura pas le même sort, car elle est loin de THôtel de Ville, et il faut souhaiter ardemment qu'elle n'y entre jamais, lorsque celui-ci sera terminé.

Klle a son local à elle, un peu étroit, mais bien distribué et approprié d'une très-convenable façon; ^lle occupe une maison historique que madame de Sévigné a longtemps habitée et d'où elle a daté bien des lettres, l'hôtel Carnavalet, dont le véritable nom devrait être Kernevenoy. Après bien des fortunes, après avoir été une institution d'enseignement, cet hôtel fut acheté par la ville de Paris, car il est d'une architecture intéressante, consacre le souvenir d'une des gloires littéraires de la France et est orné de sculptures de Jean Goujon. Il fut restauré, débarrassé de toutes les constructions parasites et hideuses que les nécessités du pensionnat y avaient accumulées; il garde près de lui un terrain que l'on pourra facilement utiliser et il s'ouvre sur l'ancienne rue Culture-Sainte-Catherine, qui est devenue la Yue Sévigné.

Pour créer une nouvelle bibliothèque après les désastres de la Commune, il ne suffisait pas d'avoir un hôtel, il fallait avoir des livres et l'on n'en possédait pas un. M. Jules Cousin, bibliothécaire à l'Arsenal, bibliophile érudit, avait depuis longtemps consacré tous ses soins à former, pour lui-même, une collection d'ouvrages relatifs à Paris; il avait réuni, avec une peine et des recherches excessives, un fonds de 5,104 volumes. Dès le mois de juillet 1871, il leâ offrit courtoisement à la Ville, qui les accepta. Ce fut le point de départ; il y en eut de plus humbles : rappelons-nous le lot de 600 volume par lequel le cardinal de Larochefoucauld inaugura la bibliothèque Sainte-Geneviève. M. Jules Cousin faisait en réalité à la Ville un cadeau d'une extrême im-

portance, car il lui donnait le noyau d'une bibliothèque essentiellement parisienne ; il ne s'agissait plus que de développer ce germe excellent, et c'est à quoi l'on s'est empressé.

L'administration a bien fait les choses et l'argent n'a pas manqué. A la Préfecture de la Seine et au Conseil municipal, tout le monde a compris que Paris devait avoir sa bibliothèque à lui, et qu'elle devait être digne de la grande ville, que Ton calomnie d'autant plus volontiers qu'on l'envie davantage. En 1873, l'hôtel Carnavalet fut remis en partie à M. Jules Cousin, nommé bibliothécaire de la Ville ; la bibliothèque — notre bibliothèque à nous autres Parisiens — a été ouverte le 1" janvier 1874. Elle est bien jeune, comme on le voit, mais elle contient déjà 26,000 volumes; 50,000 suffiront si on la maintient dans d'étroites limites et si on la force à se restreindre aux matières qui concernent exclusivement Paris ; ce serait bien strict et mal reconnaître l'influence que Paris a ei^rcée sur l'histoire générale et sur les mœurs universelles par la Sorbonne, l'Université, les maîtrises, le théâtre et la littérature; nous pensons donc que notre bibliothèque, tout en s'appuyant sur un fonds parisien aussi Complet que possible, doit accueillir avec un large discernement les ouvrages où les sciences, les arts, la philosophie, l'histoire de la France et des autres nations, nous apportent un ensemble d'observations dont Paris peut tirer profit. Il faut aussi nous souvenir de notre passé d'hier; nos monuments détruits prouvent qu'il est bon de multiplier ces réserves de l'étude; plus nous en posséderons, plus nous diviserons nos richesses et plus nous aurons chance de les sauver à l'heure des cataclysmes. Que l'on compte ce que nous avons perdu depuis 1830, au sac de l'Archevêché, du Palais-Royal, des Tuileries, pendant la Commune, et l'on comprendra que, si cela continue.

LES BIBLIOTHÈQUES. t>05

notre histoire, avant cent ans, ne pourra plus fournir une preuve authentique.

Deux bibliothèques distinctes sont nécessaires à la Ville, et jamais, sous nul prétexte, on ne doit les réunir; Tune, purement administrative, composée de toutes les pièces imprimées publiées par les administrations ellesmêmes, généralement ignorées du public, mais fort recherchées des employés, auxquels elles sont indispensables ; cette bibliothèque, — bibliothèque bureaucratique, — doit être placée dans les bâtiments de la Préfecture de la Seine, à la portée immédiate de^s fonctionnaires qui en ont besoin; l'autre, la bibliothèque savante, racontant nos origines, nos légendes, toutes les histoires particulières dont est formé Tensemble de notre histoire urbaine, est bien où elle est. L'hôtel que Ligneris fit bâtir sur les dessins de Pierre Lescot, que Jean Goujon décora, que Kernevenoy baptisa, qu'habita madame de Sévigné, où siégèrent successivement la Direction de la librairie et TÉcole des ponts et chaussées, l'hôtel Carnavalet est le logis qu'elle ne doit jamais quitter ; elle y est parfaitement organisée, dans des pièces de dimension suffisante, bien éclairées, bien chauffées et trèshospitalières ; mais on devra songer, dès à présent, à lui faire les coudées plus franches; elle est déjà trop resserrée ; si on ne lui permet de s'étendre, elle avortera, comme les fruits d'espalier saisis entre la branche et le mur et qui jamais n'arrivent à développement parfait.

Comment se peut-il que, dans un hôtel assez vaste et spécialement aménagé, la place fasse défaut au bout de quelques mois? Parce que dans le même local on a recueilli un musée et que ce musée a pris la part du lion, c'est-à-dire le rez-de-chaussée, la moitié du premier étage et une partie des combles ; la bibliothèque de Paris en est réduite à un demi-étage, où elle va étouffer

avant six mois. Le musée peut offrir un intérêt spécial t il garde les vieux types de la fabrication parisienne et à ce titre il est fort curieux; mais le rez-de-chaussée peut lui suffire : il n'a qu*à y faire bâtir deux ailes, dans le jardin, pour son usage, et à s'y étaler tout à son aise. Mais il doit céder à la bibliothèque les pièces qu'il occupe actuellement au premier étage. 11 est impossible de visiter Thôtel Carnavalet sans être frappé de cet inconvénient, que Ton dirait créé à plaisir ; la distribution de l'emplacement semble avoir été faite par quelqu'un qui ne s'est préoccupé que du musée.

Cet état de choses est mauvais, mais il ne sera pas facile d'y porter remède tant que l'on remarquera dans l'administration de la Préfecture de la Seine une anomalie étrange, qu'il est urgent de signaler. Les beauxarts et ce qui s'y rapporte sont dans les attributions du fonctionnaire chargé du balayage et des plantations de Paris. On peut faire aligner très-proprement des trottoirs, savoir même agencer des draperies au-dessus d'une porte, disposer des pots de fleurs avec quelque symétrie sur les marches d'un escalier, pour une nuit de bal ; on peut faire œuvre de tapissier, d'agent-voyer, macadamiser, sabler, arroser, planter et ne rien comprendre aux choses de l'art et de l'esprit. C'est affaire de goût et de sentiment ; l'importance administrative, quelque considérable qu'on l'imagine, n'a rien à y voir ; aussi ie préfet de la Seine, s'il veut utiliser judicieusement l'hôtel Carnavalet, faire la part entre la bibliothèque et le musée, s'il veut donner à ces deux établissements distincts le développement dont ils sont dignes, fera bien de rattacher directement les beaux-arts à son cabinet ou au secrétariat général. Là du moins les collections précieuses, les œuvres destinées à orner nos monuments et qui sont la sérieuse élégance de Paris, trouveront des sympathies éclairées, des intelligences

' ' '•ouvertes et ne seront plus exposées à être « adminis-

'^=^ trées » entre un kiosque d'affichage et un dépôt de

^î=- cailloux.

Le public n'a pas encore appris le chemin de la

^ « Garnavalelte )>, comme disait madame de Se vigne; mais en revanche il n'ignore pas celui des autres biblio-

- thèques ; ce n'est pas dire qu'il les fréquente très-assidûment. Une seule, aux séances qu'elle a instituées de six heures à dix heures du soir, est vraiment envahie par les travailleurs : c'est Sainte-Geneviève. Il est diflicite de se refuser à un sentiment de respect en voyant tous ces jeunes fronts penchés sur les tables d'étude et f{ potasser », c'est le mot familier, à la clarté de quatrevingts becs de gaz ; plus de 500 étudiants y sont assiVus pendant la soirée ; on s'amuse fort au quartier latin, mais on y travaille beaucoup aussi, et il y a lieu d'espérer que ce labeur ne sera pas stérile. C'est l'exception, je dois l'avouer, et dans les autres bibliothèques le visiteur est clair-semé.

On sait exactement le nombre des lecteurs fournis par les Parisiens : à la Richelieu, 250 à la salle de travail, 170 à la salle de lecture ; à la Mazarine une soixantaine, tout autant à l'Arsenal; environ 80 à Sainte- Geneviève pendant la journée; donc, sur un epopulation de 1,800,000 âmes, 640 font, le jour, acte de présence dans nos bibliothèques; lorsqu'il pleut ou qu'il fait trèsfroid, ce chiffre doit être augmenté d'un bon tiers. Pour beaucoup de gens, en effet, la salle des bibliothèques est un chauffoir et un abri ; pour presque tous c'est un cabinet de lecture. Ce que l'on demande le plus ce sont les romans, les livres d'histoire « amusants », les revues de la quinzaine ou du mois, quelques livres de voyages, les chroniques scandaleuses et les armoriaux où Ton espère de trouver des ancêtres.

11 y a des maniaques qui, chaque matin, arrivent à

l'heure de l'ouverture et partent lorsque l'on ferme les portes ; ils sont ordinairement confinés dans un ordre spécial de lecture qu'ils recommencent incessamment. L'un d'eux, bien connu des bibliothécaires et des garçons de service, ne prend que les volumes « où Ton trouve des noms de baptême » ; il copie ceux-ci avec grand soin et les envoie aux missionnaires qui parcourent l'empire du Milieu, afin qu'ils n'aient jamais aucun embarras à nommer les petits Chinois convertis ; d'autres demandent un livre quelconque, l'ouvrent, s'étalent dessus et s'endorment. S'ils ne ronflent pas trop, on les laisse faire, car, après tout, il vaut encore mieux dormir dans une bibliothèque que de se griser au cs^baret.

Cette clientèle est assez triste et donne l'idée du désœuvrement bien plus que du désir d'apprendre; on la sert avec zèle cependant et on lui fournil la maigre pitance intellectuelle qui lui convient. Mais dès qu'un véritable lettré apparaît, un homme qui connaît les livres et qui sait s'en servir, comme les bibliothèques lui font bon visage ! On lui réserve bonne place dans un coin tranquille, on l'aide dans ses recherches, et s'il doit revenir le lendemain, on serre son volume dans un tiroir, afin qu'il l'ait tout de suite en arrivant.

A certaines époques on croirait volontiers que nos bibliothèques sont une succursale des pensionnats de jeunes filles ; l'on y voit des demoiselles trotte-menu, serrant les coudes, baissant les yeux, qui toutes demandent des livres traitant de matières d'enseignement. Cela s'appelle la crise deg institutrices ; ça dure quinze jours, au moment des examens de l'Hôtel de Ville ; on a acheté exprès pour elles une quantité prodigieuse de manuels qui leur donnent la besogne toute faite. Le jeudi, les externes des collèges viennent « copier », c'est-à-dire transcrire la traduction de la version qu'ils ont à faire : de cette façon du moins ils en comprendront le sens.

En somme, le public parisien est peu assidu aux bi- Lliothèques; il ne lit guère; ses plaisirs et ses occupations ne lui en laissent point le loisir ; il n'est pas curieux de s'instruire, car il croit volontiers qu'il n'a plus rien à apprendre ; et puis, pourquoi irait-il s'incliner sur un livre pour y chercher des effets et des causes? n'a-t-il4)as soir et matin cette masse énorme de volumes en détail que Ton nomme les journaux, encyclopédie facile, renouvelée incessamment, spirituelle, rapide, touchant à l'histoire, parlant politique, racontant des anecdotes, citant des bons mots, frivole, grave, littéraire, drolatique, injuste, indulgente, acrimonieuse, paterne, rouge ou blanche, verte ou bleue, à son choix, et qui lui apporte chaque jour son savoir de la journée ?

m. — LES JOURNAUX.

Les journaux et la polilique. — Haro ! — Au 18 mars. — La presse périodique n'est qu'un écho. — Les primes. — Erreurs. — Rapidité. ~ Les typographes. — Les sermons de la Ligue. — Les mazarinades. — Les nouvelles à la main et les chansons. — Un couplet. — Le public est complice. — La bourgeoisie et la Lanterne. — Le Times. — Les annonces. -- La France et l'Angleterre. — Le journal du suffrage universel. —Homéopathie.— La signature.— L'Organisation du travail.

— Impressions fugitives. — Le Père Duchêne. — La liberté coucUiablè avec l'ordre. — Le communiqué. — Questions pénibles. — Le directeur. — Edouard Berlin. — La Gazette de France aïeule des journaux.

— A diverses époques. -~ La presse non politique issue du décret dû 17 février 1851 — 791 périodiques. — Chaque science a son journal.— Journaux singuliers. — L'Intermédiaire. — Le tirage. — Minimum invariable. — La presse ne périra pas. — Un vœu.

Tout parti politique qui aspire au pouvoir i^éclame la liberté de la presse, tout parti politique qui parvient au pouvoir supprime la liberté de la presse ; d'après tela il ne faut point s'étonner si l'histoire des journaux est un martyrologe et si la loi a été parfois sévère jusqu'à l'excès contre les journalistes : sous la Révolution on

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210 LES ORGAÎiES ACCESSOIRES.

leur coupe la iète^; sous le» premier Einpire on les fait taire ; sous la Restauration on les emprisonne ; sous le gouvernement de Juillet on les ruine et Ton invente pour eux un mHiveau crime, appelé la complicité morale ; pendant la seconde république, un ancien jour* naliste républicain, élu député, monte à la tribune pour demander qu'ils soient déportés en masse;, sous le second Empire on leur applique des mesures adminis* tratives jusqu'au jour où, redevenus libres, lis rentrent dans les exagérations qui semblent faire partie de leur nature même.

Tous les gouvernements qui écrasent la presse meurent, tous ceux qui la respectent périssent, ce qui tendrait à prouver qu'elle a bien peu d'influence sur leur destinée. Pour bien des gens, la presse périodique est la cause de tous nos maux ; elle sonne la fanfare des émeutes et par une action incessante désagrège lentement, mais invinciblement, tous les principes qui sont riionneur et lai sécurité des Étals ; volontiers ces genslà diraient ce que Mouktar-Pacha, fils d'Ali-Tépéleni, disait à Pouqueville : « 11 n'y a que nous autres pachas qui devrions savoir lire et écrire ; si j'avais un Vollaire dans mes Etats, je le ferais pendre .»

La presse est souvent irritante, agressive, présomptueuse, ignorante, mais souvent aussi elle est trèshonorable, sage et courageuse. Au 18 mars i87i, quand lo pouvoir, effaré, avait quitté Paris et s'était rejeté sur Versailles en ordonnant d'évacuer tous les forts, môme le Siont-Yalérien, qui donc est resté imperturbablement au poste de bataille? La presse, qui a lutté avec une énergie loyale et vigoureuse jusqu'à l'heure où les jour-

* La journée — le coup d'Élat — du 18 l'ruclidor (4 septembre 1797) est surloul dirigée contre les journaux; quarante-deux léJacteurs sont arrêtés. Le 19, une loi place les journaux, les feuilles périodiques de toute sorte, les presses consacrées à leur impression sous l'inspection de In police, qui peut les supprimer à volonté.

nalistes, poursuivis, traqués, dispersés par la force, furent obligés d'aller continuer en province le combat pour la bonne cause.

On accuse les journaux d'exercer sur l'opinion publique une influence considérable et de la diriger à leur gré : c'est une erreur ; ils reflètent l'opinion publique, ils la grossissent ou l'atténuent selon leurs intérêts, mais ils ne la créent pas ; ils sont l'écho et non pas la voix. 5i l'on veut savoir quelles sont les tendances et quels sont les gonls d'une nation, il n'y a qu'à regarder le journal qu'elle lit de préférence, et l'on saura à quoi s'en tenir. Les journaux ne sont point des êtres abstraits qui vivent de rhétorique et se nourrissent de syllogismes: ce sont des exploitations industrielles qui ont besoin de gagner de l'argent pour subsister ; plus l'opinion représentée par un journal a d'adhérents, plus ce journal a d'abonnés. C'est là une vérité si élémentaire, qu'elle ressemble à un lieu commun.

Lorsque l'abonné « ne mord pas », on cherche à l'attirer par toutes sortes de moyens où la politique et la littérature n'ont rien à voir ; en 1845, un journal littéraire nommé la Pandore donnait, en prime, des cravates, des pendules et des pantalons ; dans les Débats du 23 décembre 1869 on peut trouver une annonce par laquelle un journal, fort vertueux, offre à ses abonnés, au choix et dans l'ordre suivant, une photographie de Pie IX, de Jésus-Christ, d'Emile Augier ou de Victorien Sardou.

Les journaux quotidiens contiennent beaucoup d'erreurs, et souvent l'on y prend le Pirée pour un homme ; cela n'a rien de surprenant, car ils doivent être écrits, composés, tirés, plies, expédiés avec une rapidité vertigineuse ; la politique change et varie avec une inconcevable prestesse : ce qui est vrai à midi ^st faux unç

heure après ; il y a des nécessités matérielles qui sont inéluctables et ^ui empêchent de revenir sur une appréciation formulée. Les journaux les phis sérieux, les mieux informés, écrits par des gens d*un talent réel, n*échappent pas à cette fatalité qui pèse sur tout ce qui est fait trop vite.

En dehors des erreurs involontaires échappées à des écrivains qui n*ont pas le temps de se relire, il y a celles qui sont commises par les typographes surmenés, harassés, qui composent un fragment dont ils ignorent le commencement et la fm ; car, pour gagner quelques minutes, on coupe en dix morceaux un article de cent lignes et on le distribue à dix ouvriers. La correction des épreuves est forcément négligée ; aussi il n^cst pas surprenant que dans un article sur les kangurous, au lieu de lire : a c'est un animal qui va par sauts et par bonds, » on lise : a c'est un animal qui va par Sceaux et par Bondy. » Toutes les fautes que Ton peut découvrir dans un journal quotidien doivent-elles donc être attribuées à la rapidité du travail des écrivains et des typographes ? Non certes ; il y a des journalistes qui écrivent sans sourciller des âneries inexplicables ; de plus d'un Ton pourrait dire : 11 n'apprit jamais rien, écrivit sur tout, se trompa toujours et ne s'en aperçut jamais *.

La presse suit invariablement les mouvements de l'esprit public; elle s'excite, s'affaisse, s'endort et s'exaspère avec lui. Elle est parfois d'une violence extraordinaire et franchit toute mesure : en cela elle est faite

' Il est impossible de ]ire la chronique quotidienne de certains de nos reporter» sans se rappeler ce que Piaule dit, dans le Trinummus, des nouvellistes de son temps :

« Quod quisque in animo habet, aut habiturus est, sciunt;

Sciunt id quod in aurem rex reginse dixerit;

Sciunt id quod Juno fabulata est cum Jove;

Quœ neque futuraneque fada, illi tamen sciunt, »

exactement à l'image de notre caractère, qui est volontiers excessif ; lorsque les journaux n'existaient pas encore, la presse n'en existait pas moins : elle était représentée par les placards, les pamphlets, les couplets, les nouvelles à la main. Pendant la Ligue, le sermon .tenait lieu du journal, et les orateurs les plus doux ne demandaient que la mort du pécheur. Sous la Fronde les mazarinades dépassent en fureur tout ce que nous avons pu voir dans nos jours néfastes ; Dubosc de Montandré écrit dans le Point de V ovale : « En matière de soulèvement, on n'est coupable que d'avoir trop de modération Faisons carnage de l'autre parti, sans respecter ni les grands, ni les petits, ni les jeunes, ni les vieux, ni les mâles, ni les femelles, afin que même il n'en reste pas un pour en conserver le nom ! » Dans la Franche Marguerite on lit : « Point de Mazarin ! point de Mazarins ! point de Mazarines ! main basse sur toute celle engeance ! Point de quartier. Tue ! tue ! tue ! »

Pendant le vrai règne de Louis XIV, silence appareni ; on s'en dédommage sous le manteau de la cheminée : on colporte ces nouvelles à la main, médisances et calomnies, dont on flagellé ceux que l'on n'ose attaquer en face ; plus de prêches meurtriers, plus de mazariliades, mais ce qu'il y a de pis, la chanson, qui s'impose à la mémoire par la rime, par l'air qui se répète, qui s'apprend, qui descend du salon à l'office, gagne la rue, se fredonne à voix basse et devient le divertissement des cabarets. Ces chansonnettes étaient innocentes, dira-t-on, et ridiculisaient seulement quelques travers, mais ne poussaient jamais à la révolte. Que l'on en juge ; voici ce que l'on chantait en 1709 sur la famille du vieux Louis XIV :

Le grand-père est un fanfaron, Le fils un imbécile,

tu L£S 0KGA3i£S ACCËSSOUŒS.

Le petit-fils un grand poltron.

Oh! la belle famille!

<iue je vous plains, pauvres Français

Soumis à cet empire!

Faites comme ont lait les Anglais,

C'est assez vous en dire.

Le conseil ne fut pas perdu, et Téchafaud de Louis XVI se dresse, dans Tbistoire, à côté de celui de Charles I^**. Ne soyons pas trop sévères pour nos contemporains, nos pères n'ont pas été beaucoup plus sages que nous.

Dans celte question du journalisme, il faut être d'une bonne foi absolue, faire impartialement son examen de conscience et reconnaître que ceux qui crient le plus fort contre le rôle de la presse sont ceux-là mêmes qui ont aidé à le développer. Si Ton n'achète pas, si l'on ne lit pas ce que Ton appelle les mauvais journaux, il est bien certain qu'ils disparaîtront. Qui donc, aux deriiicrcs années du second Empire, a fait le succès de la Lanterne, si ce n*est la bourgeoisie qui s'en disputait les numéros, les lisait avec passion et, par le succès qu'elle lui faisait, poussait l'auteur dans la voie où il s est perdu? Les écrivains sont coupables, j'en veux convenir ; mais les lecteurs qui s'engouent de leurs œuvres le sont autant qu'eux. Le bon moyen de forcer les mauvaises voix à se taire, c'est de ne pas les écouter. Sous la Restauration, M. de Villèle, chef du ministère, fit effort pour engager le Drapeau blanc, journal ultraroyaliste, à être moins âpre et moins acerbe. Le rédacteur en chef n'èÉait autre que ce farceur de Martainville, auteur de Grivoisiana et du Pied de Mouton; il refusa net d'adoucir le ton de sa polémique et répondit à M. de Villèle lui-même.: « Il faut croire que j ai raisou« car plus mes articles sont violents, plus le Drapeau blanc gagne d'abonnés. » 11 est à remarquer que ce n'était pas l'opposition que Martainville attaquait, c'était

le ministère, sous prétexte de proléger la royauté*.

En dehors des moyens de répression dont nui pouvoir ne s*est montré avare contre les journaux, on a essayé de réagir contre eux en fondant une sorle de journal-type dont Timportance serait assez considérable pour neutraliser celle des autres. On a rêvé de publier à Paris une feuille quotidienne extrêmement développée et analogue au Times anglais. Des compagnies se sont formées dans ce but, un gouvernement avait même voulu prendre Taflaire en mains ; ces tentatives ont avorté et sont restées à Tétai de projet, car les éludes préalables avaient prouvé qu'une telle opération n'avait aucune chance de réussir en France. Gela tient à un motif qu*il est bon d'expliquer. Les frais de rédaction, de composition, de papier, de poste et d'administration sont tels dansungournal, que l'abonnement ou la vente au numéro suffisent à peine à les couvrir. Ce qui assure l'existence des journaux et peut leur perryettre de faire fortune, ce sont les annonces qu^ils insèrent à la quatrième et parfois même à la troisième page. Or, en France, le personnel industriel qui fait insérer des annonces ou des réclames dans les journaux s'élève, au maximum, à 600,000 individus, tandis qu'en Angleterre il dépasse le chiffre de quatre millions.

Un journal comme le Times est possible à Londres, car ses frais n'atteignent pas le quart du produit des annonces ; il serait impossible à Paris, où le produit des annonces ne couvrirait pas le quart de ses frais. Aussi nous avons vu tous les journaux quotidiens qui ont voulu imiter — de bien loin — le célèbre périodique anglais, tomber les uns après les autres et finir par la faillite. Une cause morale s'ajoute encore à cela : le Times, journal qui coûte fort cher, est approprié à la

* Voir le trés-reraarquable livre de M. Tlnireau-Dangin, Royalistes et Uèpnhlicninx, p. IPO.

société anglaise, société Irés-riche, hiérarchisée et catégorisée à l'infini ; il ne conviendrait pas à la société française, démocratisée du haut en bas et jouissant à tous les degrés des mêmes droits politiques; le véritable journal du suffrage universel, c'est le journal à un sou.

Si la liberté de la presse est un droit, il faut le laisser s'exercer ; si c'est une maladie, on doit la traiter par le .mode boméopathique : similia similibus; ce sont les journaux qui tueront le journal, c'est le nombre qui affaiblira Tinfluence, à cette condition toutefois, que chaque article soit signé réellement par l'écrivain qui en est l'auteur ; une opinion émise n'est respectable que si elle est couverte par une responsabilité déterminée. Celte liberté est parfois douloureuse, je le sais, et souvent elle a dépassé toutes bornes permises. A-t-elle été aussi dangereuse qu'on a bien voulu le dire, ou que l'on a feint de le croire ? •

Après la révolution de 1848, un journal intitulé VOrganisation du travail publia, sous le titre de Fortunes foncières^ une liste de propriétés évidemment désignées au pillage. On s'en émut, et chacun, sur l'heure, cria à l'assassinai. Trois jours* après, cette fameuse liste de proscription était oubliée, et personne n'y pensait plus. Le journal a, en effet, cela contre lui et pour lui : il se lit, passionne et s'oublie avec une égale facilité ; dans plus d'un cas, des poursuites judiciaires ont fait remarquer et ont fixé dans le souvenir des articles qui auraient passé inaperçus. Qui se rappelle le Père Duchène du 7 décembre 1869, dont on fut si troublé? En pareille matière, la répression s'exerce presque toujours lorsque l'impression causée par le délit est déjà effacée. « Bien faire et laisser dire ; » c'est une ancienne devise qu'il est bon de ne point oublier. Quant aux journaux, ils ne pourraient que gagner à se rappeler la

belle maxime de Necker : « Il faut toute la liberté qui est conciliable avec l'ordre. » La juste proportion n'est sans doute pas facile à trouver, car on la cherche en vain depuis 1789.

Les lois qui souvent ont frappé la presse avec brutalité ne me semblent pas avoir atteint le but qu'elles visaient : faire le silence n'est pas faire la lumière ; supprimer un journal ne rectifie pas une erreur. Entre les mains d'un gouvernement habile et quelque peu spirituel, le communiqué est un instrument à la fois trèssain et redoutable. Ce procédé est supérieur à toutes les mesures répressives ; il permet de rétablir la vérilé là même où l'erreur, a été propagée, et s'il est employé dans de certaines proportions contre les journaux systématiquement hostiles et de mauvaise foi, il peut les forcer à se taire' à bref délai. Le principe de la liberté reste sauf; le pouvoir et l'opposition en font usage, chacun pour sa propre cause ; la victoire appartiendra au plus avisé.

Il est regrettable que l'on soit obligé d'agiter de pareilles questions à propos dé la presse périodique, et qu'elle soit souvent mue par des intérêts qui n'ont rien de général. Le désir de blesser ses adversaires l'entraîne à des excès que l'on doit réprouver ; le besoin de satisfaire le goût dépravé des lecteurs la pousse à des personnalités douloureuses, à des scandales qu'il faut savoir éviter, à des polémiques médisantes que les esprits sérieux ont toujours dédaignées ^ Les autres peu-

* L'Angleterre, où la presse jouit d'une liberté presque illimitée, réprime parfois avec une extrême sévérité les attaques contre les per< sonnes; on lit dans le Temps du 51 mars 1875 : « Les droits de la critique EN Angleterre. — Condamnation d'un membre du Parlement anglais. — Sir Charles Dilke, baronnet, membre de la Chambre des communes et propriétaire de l'Aihenœunif vient d'être condamné à 1,275 livres sterling (31,875 francs) de dommages-intérêts pour avoir publié dans son journal un article diffamatoire. Le journal VAihenaeumt rendant compte d'un allas édité par la maison Johnston, d'Edimbourg, avait dit que, bien que

218 LES ORGÂISËS ACCESSOIUES.

pies ne valent pas mieux que nous à cet égard, et lorsqu'on a lu certains journaux étrangers, on demeure stupéfait de la quantité d'injures que peut contenir l'encrier d*un journaliste. La responsabilité de la « bonne tenue d d'un journal incombe au rédacteur en chef ; c'est à lulqu'il appartient de diriger son personnel discuteur et militant dans la ligne droite où se rencontrent le bon ton et la vérité.

C'est là une fonction délicate qu'il n'est point facile d'exercer. J'ai connu le modèle des directeurs d'un grand journal politique ; il a laissé dans la mémoire de ceux qui l'ont côtoyé un souvenir impérissable. Libéral, au large sens du mot^ permettant à chacun de se mouvoir à l'aise dans un cercle très-étendu, respectant chez les autres les convictions qu'il faisait respecter chez lui, il conduisait avec une autorité bienveillante et sagace une phalange d'écrivains dont je n'ose parler avec éloge, car j'ai eu l'honneur d'en faire partie. Son intelligence très-élevée, la rectitude de son jugement impeccable, son instruction encyclopédique, la sûreté absolue des rapports que l'on entretenait avec lui, en faisaient un homme exceptionnel. Il a su traverser des jours difficiles sans compromettre les intérêts dont il avait la garde, et sans jamais abaisser le drapeau qu'il tenait en main ; il a eu ses heures de liberté illimitée,

cet ouvrage portât le nom de'MH. Johnston, ceux-ci n'en devaient pas élre les auteurs, parce qu'on y trouvait des fautes trop grossières pour que des géographes expérimentés comme MM. Johnston eussent pu les laisser échapper. L'écrivain ajoutait que depuis la mort de H. Johnston père, qui était l'âme de la maison, les publications éditées par la maison Johnston se ressentaient de l'absence de direction. Le juge a déclaré que ce langage outrepassait les droits de la critique et que, autant la presse devait être libre quand il s'agissait de questions d'intérêt public, autant on devait être sévère avec elle lorsqu'elle empiétait sur le domaine de la vie privée. La maison Johnston avait demandé 5,000 livres sterling de dominages-intérêts ; il lui a été alloué 1,275 livres. Il est vrai qu'il faut ajouter à ce chiffre celui des frais, qui, comme on le sait, sont énormes en Angleterre, et élèvent la condamnation à plus de 60,000 francs. »

suiis jamais laisser les discussions sortir de ce ton de bonne compagnie dont il donnait naturellement Texempie ; on peut feuilleter la collection de son journal^ on n'y pourra découvrir un mot injurieux, une allusion pénible, une anecdote douteuse. Si les hommes qui mènent les journaux étaient comme lui, toute loi sur la presse serait superflue. Dans ce portrait à peine esquissé, nul n'hésitera à reconnaître Edouard Bertin, qui, pendant de trop courtes années, fut Tâme du Journal des Débats.

La vieille Gazette de France ^ que créa Renaudot, et qui fut le premier journal français, au sens précis du mot, est la féconde aïeule de toutes ces feuilles qui voltigent le soir autour des kiosques de nos boulevards. Ce fut, en réalité, la Révolution qui inventa le journalisme. En d788, Paris peut se procurer trente-huit journaux, dont huijt viennent de l'étranger \ et dès i 790 il en compte trois, cent cinquante; en 1800, les choses ont bien changé : le premier consul, on le sait, n'écoute pas volontiers les conseils des idéologues, et treize journaux subsistent ; c'est encore trop : TEmpire est moins tolérant que le Consulat, et çn 1811 il n'en reste plus que quatre.

Sous la Restauration, le nombre augmente : cent cinquante, dont huit politiques; en 1827, seize politiques et cent seize littéraires ; pendant la première période de la royauté de Juillet, la presse quotidienne se développe : trois cent quarante-8ept journaux paraissent à Paris au moment où les lois de septembre, motivées par l'attentat de Fieschi, les mettent en quelque sorte à la discrétion du pouvoir. Aussitôt que la révolution de Février a éclaté, les feuilles quotidiennes s'échappent de

' Les principaux cabinets de lecture étaient quai des Giands-Augustins, chez les concierges des Tuileries et du Palais-lîoyal. — Voir Pièces justificalivest 7.

chaque iraprimerie, et le public peut trouver toute diversité d*opinions dans les cent cinquante journaux qui lui sont offerts.

Pendant TEmpire, après le décret du 17 février 1852 qui met la presse à la merci de l'administration, un fait nouveau se produit : le journal littéraire, scientifique, industriel, financier, se propage à Tinfmi ; la politique est surveillée de prés ; les journaux imprudents sont avertis, suspendus, supprimés ; on se rejette vers les études inaffensives, et de cette époque date une quantité importante de publications spéciales ^^fort utiles et souvent très-bien conçues ; aussi, en 1857, sur cinq cent dix journaux qui desservent Paris, quarante seulement s'occupent de politique : le nombre de ceux-ci s'accroît peu à peu : il est de soixante-trois sur cinq cent soixantetreize périodiques en 1865.

Aujourd'hui (avril 1874), le total des publications périodiques, mensuelles, bimensuelles, hebdomadaires, quotidiennes, qui sont répandues dans Paris, s*élève au chiffre de 791, dont 115 journaux correspondant à toutes les nuances possibles de la politique; il n'est opinion, si sotte ou si sage, qui n'ait un organe pour ainsi dire individuel *. Tous les partis, les fractions, les sous-fractions qui divisent notre pauvre pays, parlent au nom du pays lui-même et réclament l'avenir à leur profit.

Six cent soixante-dix-huit recueils traitent de questions où la politique n'est pas indispensable, et l'on est fort surpris, en parcourant la liste de tous ces écrits périodiques, de reconnaître que chaque science, chaque corps d'étal a un journal qui lui est particulier. Les journaux consacrés aux sciences naturelles et médicales sont fort nombreux — 99, ainsi que les journaux de

La Commune donna naissance à 89 journaux, qui disparurent aussitôt que les troupes lurent entrées à Paris.

LES JOURNAUX. 22t

modes — 58 ; les journaux religieux — 78, dont 22 protestants ; les journaux de jurisprudence — 42 ; les journaux financiers — 39. L'art militaire est représenté par 14 journaux, la marine par 9, et Tarchitecture par 8.

L'épicerie a son bulletin ; la cordonnerie a son moniteur ; Tenregislrement a son courrier, et le spiritisme a une revue. Les greffiers, les huissiers ont plusieurs journaux spéciaux; il n'est pas jusqu'à la manie de collectionner des timbres-poste oblitérés, manie excellente, à l'aide de laquelle on apprend sans peine la géographie aux enfants, qui n'ait donné naissance à deux recueils rivaux. Certaines feuilles sont consacrées à des saints dont on veut préconiser ou entretenir le culte. Il y a la Propagation de la dévotion à saint Joseph. Parmi les journaux singuliers, on doit en citer un qui est fort anormal, car il est rédigé par les abonnés euxmêmes : c'est V Intermédiaire; toute question touchant h l'art, à l'archéologie, à la philologie, à la littérature, à l'histoire, y trouve place, et le plus souvent y obtient réponse satisfaisante. Importation anglaise : Notes and queries^ que nous avons bien fait d'adopter.

Ce n'est pas tout de savoir la quantité d'écrits périodiques qui sont offerts au public parisien, il faudrait pouvoir raconter quel en est le tirage, c'est-à-dire quel nombre d'exemplaires chacun d'eux met en vente et envoie aux abonnés inscrits. C'est là un mystère que l'on cache avec le plus grand soin, mais qu'il ne serait pas impossible de dévoiler, si l'on n'était pas retenu par un scrupule naturel lorsqu'il s'agit d'opérations individuelles qui n'ont rien de commun avec les administrations de l'État ou de la ville de Paris. Tout ce que l'on peut dire pour les journaux politiques, c'est que le tirage se modifie à l'infini, selon les circonstances. Tel qui a tiré 50,000 sous un ministère tombe à 6,000 sous un

aulrc, et finit quelquefois par disparaître sous un troisiènie. Les journaux scientifiques et littéraires sont sujets à de moins brusques variations ; ils ont une clientèle moyenne dont ils étudient les goûts et qu'ils tâchent de satisfaire; enfin nous ajouterons qu'il n*est recueil périodique, si médiocre, si fastidieux qu'il puisse être, qui ne trouve 500 abonnés ; c'est là un chiffre minimum reconnu par la librairie ; on le constate, mais on ne l'explique pas.

La presse française a traversé des destinées bien diverses, et, plus d'une fois réfugiée, après un naufrage, sur le radeau de la Méduse, elle a pu croire qu elle allait sombrer. Quel que soit le sort que l'avenir lui réserve, elle ne périra pas. On pourra chercher encore à restreindre son action, à la « museler », comme disent ceux qui la haïssent, elle restera debout, ne seraitce que pour servir les passions et exprimer les idées de ceux qui la combattent. Dans cette lutte que nous avons déjà vue se renouveler si souvent, les vainqueurs n'ont pas toujours été d'une irréprochable bonne loi. Ils trouvaient tout naturel d'imposer silence à leurs adversaires et de garder pour eux-mêmes le droit de parler. Montagne ou Gironde, celui qui, par habileté ou par hasard, se saisit du pouvoir, lait taire tout le monde autour de lui, afin que Ton n'entende plus que sa voix; celle-ci lui revient répétée par l'écho ; il l'écoute et croit y reconnaître l'expression de l'opinion publique. Illusion inévitable et dont on meurt.

Voir un gouvernement tolérant et une presse respectueuse marcher côte à côte, se développer parallèlement, s'éclairer par un concours mutuel, s'unir pour détruire les abus et découvrir la vérité, avoir Tun envers l'autre une indulgence intelligente, oublier toute préoccupation personnelle et ne rechercher que le bien (le la nation, c'est là un spectacle idéal que tout hommo

LES AUXIIIAIU€S. 223

de cœur a rêvé, mais qu'il ne nous a pas encore été donné de contempler. Espérons que la destinée en fera la surprise à nos petits-enfants !

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