‹ Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie dans la seconde moitie du XIXe siècle (volume 3)Chapitre 25 sur 70 · X. — LA POPULATION · texte numérisé non relu

X. — LA POPULATION

Les agriculteurs de Paris. — Le quartier de l'Europe. — Le mouvement scientifique. — L'industrie. — Combien de gens en vivent à Paris. — La division du travail. — Les yeux artiliciels. — O^iinion dÉvelyn. — Les iittermédiiiiies — Les chillonniers. — Timbres-poste; taux cheveux; bouquets de violettes. — Les iaillites. — Le bonnet vert. — Les transiiCiioHs financières.— La Bourse.— Les irrt'gulieis de la finance. — Vivre du jeu. — Les acrobates. — Les prolessions libérales. — Les

. lettrés ; détail louciiant. — Tribunal de première instance. — Les notaires. — L«s mrdecins. — Un pour 1,000.— Les officiers de santé.

. — Ignorance. — Les comptes d'apothicaire. — Molière est mort. — Les propiiétaires et les leutieis. — Les portiers. — Les cercles. — Confortable. — Au café. — Les ionctiuimaires. — De père en fils — Sottise et vanité. — Le travail à Paris. — Les alchimistes. — L'engouement — L'équité. — Les chômages. — Le chômage volontaire. — Le lundi. — Cafés-copcerts. — Tuer le ver. — Les insoumis. — Les étrangers. — Les garnis. — Trois catégories. — Ce que les étrangeis dépensent à Pans. — Louis )^1V et Mansart.

• La ville de Paris est située dans une belle plaine, précisément au ca ur de la France, » dit TAriosle, dans le quatorzième chant de Bolaml furietix ; cette géographie de fantaisie est moralement exacte ; Paris est une miniature de la France ; toutes les professions y sont

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représenlées. même l'apiculture, car entre les conGiis de l'ancienne ville et l'enceinle des fortifications on peut trouver 188 fermiers, fi métayers et 151 propriétaires qui vivent sur leurs terres ou les cultivent. Ils disparaîtront dans un temps peu éloigné. Paris s'accroit sans cesse, et avant cinquante ans des maisons couvriront les cbanqis où la charrue passe encore aujourd'hui.

Les transformations sont rapides et si radicales « qu'elles enlèvent tout souvenir des choses antérieures ; il n'y a pas plus de quinze années que des chèvres et des vaches broutaient les maigres pâturages où circulent aujourd'hui les rues du quartier de l'Europe ; des blanchisseuses tendaient leur linge sur l'emplacement où s'élève l'église Saint-Augustin, et les soldats faisaient l'exercice sur les terrains où passe le boulevard Slalesherbes. Les exigences de la population ne se ralentissent pas ; que sont dévenus les grands jardins que l'on voyait au début du régne de Louis-Philippe ? Ceux qui subsistent encore n'ont plus que des jours de grâce ; à la fin du siècle, Paris sera un immense pâté de maisons.

Autrefois le petit commerce occupait la majeure partie du peuple parisien ; il n'en est plus ainsi : l'admirable mouvement scientifique qui donnera au dix-neuvième siècle une place exceptionnelle dans l'histoire de l'humanité, a exercé une influence directe sur la population des grandes villes ; celle-ci, au lieu de se contenter des bénéfices relativement restreints offerts aux transactions commerciales, a été entraînée à courir les aventures de la production qui, à travers des risques souvent dangereux, assurent la fortune des hommes habiles et intelligents. Servie par un groupe de savants (jui, du haut de la chaire de l'enseignement supérieur, laissent tomber des formules abstwites qu'elle a su recueillir et utiliser, l'industrie a envahi Paris. Les droits

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dont sont frappés les combustibles et les matières premières ne Font point effrayée ; elle a une importance extrême dans Texistence urbaine ; sur une population totale de 1 ,851 ,792 individus elle en fait vivre 816,040, qui se divisent presque également selon les sexes, car on y compte 404,408 hommes et 411,652 femmes*.

C'est là une réponse indirecte aux moralistes qui prétendent que Timpossibilité de trouver du travail dans les cités populeuses pousse les femmes vers le désordre. Ces gros chiffres ne s'appliquent pas exclusivement à la grande industrie qui fabrique les lissus, forge le fer, modifie les matières premières ou élève des constructions ; celle-là n'apporte le pain quotidien qu'à 295,691 individus; c'est la petite industrie, celle où Paris excelle, qui est la mère nourricière : 522,549 personnes lui doivent la subsistance.

L'industrie a enlevé le paysan à la glèbe et l'a émancipé bien plus que la Révolution; elle l'attire à Paris,! et lui^ offre les mille métiers dont on peut vivre sans trop de peine ; une ville semblable a des besoins si multiples, si étranges parfois, qu'elle n'a jamais assez de serviteurs pour répondre à toutes ses fantaisies. La quantité des exigences a créé la quantité des ouvriers, et celle-ci a divisé le travail à Tinfini ; un simple couteau, pour être parfait, nécessite la coopération de neuf corps d'état différents*. En province, dans les petites villes, les ouvriers sont forcés de faire toute sorte do métiers ; l'horloger est lampiste, mécanicien et, au besoin, armurier ; ici, c'est lé contraire, chacun se

* Vivre d'une industrie, ce n'est pas l'exercer. Un patron dirige une industrie, il emploie vingt ouvriers qui y concourent, il nourrit sa femme, ses trois enfants et son père. Une seule personne exerce réellement ilndustrie et vingt-six en vivent.

• Pour la lame: le forgeron-lamier, le limeur, le Irempeur, rémouleur, le polisseur; pour le manche : le débiteur, le façonneur, ie viro- Icur, et enfin le monteur.

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spécialise et reste conGné dans une fabrication exclusive. On trouve à vivre de cette façon et souvent par des professions plus baroques que l'on ne saurait l'imaginer ; qui croirait qu'il existe à Paris seize ateliers où l'on ne fabrique que des yeux humains artiGcicls? Estce à dire que tous les Parisiens soient borgnes? Non pas ; l'exportation enlève une bonne part de ces produits où l'imitation serre la nature de si près, qu'ils trompent les regards les mieux avisés.

« C'est un miracle pour moi, disait Évelyn en 1652, que dans une ville qui n'a point de cx>mmerce en grand, tous ces gens qu'on voit dans une journée, en se promenant dans les rues et les carrefours, aient tous le dos vêtu et le ventre plein. » — H n'écrirait plus cela aujourd'hui ; le commerce a pris un développement considéiable, et à mesure que Paris s'est agrandi, le nombre des intermédiaires a augmenté. Plus les distances sont longues à parcourir, plus les marchands au débit sont nombreux ; ils servent d'étape à la marchandise et la rapprochent des clients. Le bénéfice qu'ils prélèvent sur les objets achetés en gros et revendus au détail représente TintérAt du temps épargné. 402,252 individus vivent du commerce, dont 209,654 hommes et 192,598 femmes.

Tout se vend à Paris, car tout s'achète. Les 5,952 chiffonniers médaillés qui parcourent nos rues pendant la nuit, « le cachemire d'osier » aux épaules, le crochet d'une main et la lanterne de l'autre, ont une « bourse » où l'on spécule sur les loques et sur les verres cassés. Sept grosses maisons, en relations d'affaires avec le monde entier, font le commerce des vieux timbres-poste ; 51 marchands de faux cheveux et 1,158 perruquiers ont, pendant le cours de l'année 1875, vendu 102 900 kilogrammes de cetle singulière denrée qui devient une sorte de nécessité sociale, et que l'abon-

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dance des demandes a rendue si rare que l'on est obligé d'aller aujourd'hui la chercbcr jusqu'en Chine. Les fleurs sont presque aussi courues que les chignons postiches ; 5,010 fleuristes suffisent à pehie à satisfaire ce gont de la population, à laquelle, en 1875, on a livré près de six millions de bouquets de violettes.

Sur les 400,000 personnes auxquelles le commerce parisien fournit des moyens d'existence, on ne compte que 89,100 patrons ; les autres individus sont leurs employés, leiïrs domestiques ou leurs parents. Ce groupe est-il probe et fail-il, comme on dit, honneur à sa signature? Oui, dans une notable proportion, car du 1" janvier au 31 décembre 1873 le tribunal de commerce n'a reçu que 1,862 déclarations de faillite. C'est déjà trop ; les mœurs américaines nous envahissent et, sous ce rapport, cela est déplorable. Jadis le commerce parisien, « les six corps, » comme l'on disait*, était impitoyable ; coiffé du bonnet vert, le failli allait près du pilori des halles frapper trois fois de son corps nu le banc d'infamie ; sa veuve, si elle ne pouvait payer, jetait à son cadavre les clefs de la maison et le reniait pour (( son homme ». Nous nous sommes fort adoucis à ce sujet. En 1869, deux maisons rivales se sont publiquement disputées à qui aurait fait banqueroute; Paris les a vues annoncer la liquidation de leurs marchandises par des affiches où l'on pouvait lire : « Notre I faillite seule est réelle ; celle d'à côté est simulée. »

Les professions qui se rattachent aux entreprises de ■ transport, de crédit, de banque, de commission, assu-

I rent directement ou indirectement l'existence de 108,496

\ personnes. C'est à ce groupe qu'appartiennent les gran-

i des transactions financièics qui déterminent et iixent

le- crédit du pays; 131 offices de banque avouables,

* Draperie, épicerie, nlercerie, pelUterie, bonneterie, orfévrerip.

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456 banquiers envoient chaque jour « des ordres » aux 60 agents de change privilégiés, qui seuls ont pouvoir de vendre ou d acheter régulièrement les fonds publics. A entendre les cris que Ton pousse, à voir les gestes d'énergumène que l'on Xait autour de la corbeille de la Bourse S on peut imaginer qu'il n'y a pas sur terre un plus pénible métier. Pour une affaire sérieuse que l'on traite en vociférant, combien en bâcle-t-on qui ne sont que des spéculations aléatoires? Le carnet seul des agents pourrait répondre, mais il reste muet pour les profanes, car il est gribouillé de signes qui sont indéchiffrables lorsqu'on n'en connaît pas la clef.

Au-dessous de la Bourse et en dehors, s'agitent et pullulent les irréguliers de la finance qui, sous le nom générique et expressif de coulisse, de marronnage, de ruisseau, refont à leur guise, selon leurs espérances ou leurs craintes, les opérations que les agents de change ont conclues. Après la pièce principale jouée par de vrais acteurs, c'est l'intermède souvent bouffon, parfois sinistre, exécuté par les paillasses. Nul travail parmi ces gens-là, et pourtant un labeur excessif, une activité fébrile, un déploiement d'astuce extraordinaire pour parvenir au but des âmes médiocres, qui est le gain apporté par le jeu. On peut leur répéter la grande parole de Franklin : « Si quelqu'un vient vous dire qu'il est d'autres moyens de faire fortune que le travail et l'économie, chassez-le, c'est un imposteur, » ils n'en tiendront compte ; ils ont pris l'habitude de cette vie décevante, et l'exemple de quelques aventuriers subitement enrichis par un coup de fortune suffit à les y maintenir.

La plupart usent leurs forces à agripper, vaille que vaille^ les quinze ou vingt francs dont ils ont besoin

' l.a Bourse tic Paris a cU' crôûe, i»ar arrcl du conseil, le 24 seplem* bre 17*21.

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