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municipale, on installe à THôtel de Ville un gouvernement très-réel ; pas un des personnages qui le composeul n*est né à Paris : ni Casimir Périer, ni le général Lobau, ni le baron Schonen^ ni Audry (de Puyraveau), ni Mauguin, ni Laffitte, ni Lafayefte; pas même le secrétaire Odilon Barrot, qui est né à Villeport, dans la Lozère.
La royauté de Juillet devait aussi, après un règne de dix-huit ans, disparaître comme celle qu'elle avait remplacée. Aussitôt que la surprise de février eut tourné en révojution, un gouvernement provisoire de onze membres se nomme lui-même; on y trouve deux Parisiens, Ledru-BoUin et Flocon. Dès que l'Assemblée nationale est réunie, le peuple cherche naturellement à briser l'expression de sa propre volonté, et la souveraineté populaire essaye de s'affirmer en violant la représentation du suffrage universel ; deux hommes ont conduit et préparé le mouvement: c'est Blanqui, un monomanené à Nice; c'est Raspail, un vieux fou né à Carpentras; un troisième s'associe à la manifestation, s'en empare et en devient le chef : c'est Barbes, un créole de la Guadeloupe; l'homme qui du haut de la tribune prononça la dissolution de l'Assemblée était un corroyeur alsacien nommé Huber.
En 1870, comme en 1789, l'interruption des grands travaux de voirie et de construction a laissé sur le pavé une quantité considérable d'ouvriers sans ouvrage et jenus de la province. C'est une armée dont la s^ubversion saura profiler. La guerre éclate, la France est ouverte ; en prêtant l'oreille on entend l'invasion qui s'approche; Paris s'affole ; il applique l'homéopathie à la politique; il a le choléra, il se donne la peste, fait une révolution, déchire les actes du suffrage universel, assume sur sa tête la terrible responsabilité de sauver le pays, se saisit de la souveraineté et la délègue à un gouvernement dit
de la Défense nationale, dont Içs onze membres comptent neuf provinciaux et deux Parisiens : MM. Picard et Rochefort.
Le maire de Paris est des Pyrénées-Orientales ; il dit : « Paris sera la Saragosse de la République ; et si la Saragosse ne suffit pas, la torche en main, nous ferons, moi à votre tête, de Paris un Moscou ! » Les gens assemblés applaudissent; c*est là une parole qui ne sera point perdue; on s'en souviendra quelques mois plus tard. Le chef de Paris, nous ne pouvons l'ignorer, car il Ta répété souvent, était soldat, catholique et Breton ; son diplomate était de Lyon, et l'ambassadeur qu'il envoyait qux nations étrangères est un Provençal issu de Marseille. Pendant que ce gouvernement dominait et qu'au fond des clubs on parlait volontiers de l'anéantissement des armées allemandes, une insurrection fut sur le point de tout emporter ; cinq provinciaux et un aliéné parisien, Gustave Flourens, furent presque souverains à leur tour et s'adjoignirent un Italien qui devait « représenter là République universelle au sein de la Commune de Paris ». On put croire un instant qu'il n'y avait plus d'espérance : la situation était plus que compromise; elle fut sauvée cependant, grâce à un Parisien madré qui se sauva spirituellement par une porte dérobée et alla chercher quelques troupes sur la fidélité desquelles on avait eu raison de compter.
La fin du drame, on la connaît. On pouvait espérer, après tant de misères, que l'on avait touché le fond du fond et que l'on allait remonter à la surface. Non, nous n'avions pas payé tout ce que le sort exigeait, nous n'avions pas racheté encore nos prospérités des jours heureux, et nous allions voir, comme dit le cardinal de Retz, (X des scènes auprès desquelles les passées n'ont été que des verdures et des pastourilles. » Après l'investissement, après la famine, après la capitulation, il nous
restait à subir la Commune et à contempler Paris incendié; quatre-vingts individus, nommés à Télection, firent partie de cette assemblée à la fois grotesque et féroce qui, pendant deux mois, se démena dans Ttiôtel de Ville. Ils disaient, ceux-là, qu'ils étaient Tàme de Paris, de (( la ville sainte » ; ils voulaient en faire la ville libre par excellence, ayant son gouvernement propre, ses institutions spéciales, concluant des traités d'alliance avec les peuples, possédant son armée, ses finances, et ne relevant plus que d'elle-même ; avec quel mépris ne parlaient-ils pas de la représcBtation nationale que la France meurtrie avait élue à travers son désespoir et sa détresse ; ils la surnommaient superbement « la Chambre des ruraux ». — Ruraux vous-mêmes! car, sur quatre-vingts que vous étiez, soixante-six avaient été vomis par leurs provinces. Le journaliste qui a eu la singulière impudeur d'exhumer le Père Dttchêne nous était venu de Lille, et celui qui, préparant froidement l'incendie de Paris, écrivait, le 16 mai 1871, dans le Cri du Peuple : a Si M. Thierâ est chimiste, il nous comprendra, » est un citoyen de la Haute-Loire.
Ce sont là les chefs, dira-t-on, mais l'armée de désordre et d'ivresse, les simples soldats que ces gens aousaient et commandaient, étaient des Parisiens. Non ! Lorsque l'on discuta au Corps législatif la loi du 9 juillet 1852, qui permet l'expulsion des vagabonds étrangers à Paris, il fut prouvé par des chiffres dont le Moniteur a gardé trace, que, pendant les journées de juin 1848, l'élément inclusivement parisien n'avait figuré que dans la très-minime proportion de 5 pour 100. V Enquête sur V insurrection du iS mars donne un détail extrêmement précieux à Tégard de la coopération des Parisiens aux œuvres de la Commune. M. Macé, commissaire de police, qui jusqu'au 20 mai fut chargé des interrogatoires à la grande prévôté de Versailles,
OÙ Ton amenait les fédérés prisonniers, dit dans sa déposition : a II y avait environ 20 repris de justice sur 100 ; il y avait énormément d'étrangers, beaucoup de Polonais, beaucoup de Belges.... Sur 556 individus pris dans une même affaire, celle du plateau de Châlillon, il n*y avait qu'un seul Parisien : c'était un enfant qui avait été enlevé de la Roquette ; » — et il ajoute : « Les enfants ont fait beaucoup de mal ^ »
Beaucoup de mal, en effet, et ce fut parmi eux que l'on trouva le plus de Parisiens. Ils ne furent incorporés qu'assez tard, vers la fin d'avril, dans les bandes de la Commune, et dès lors on put prévoir que la lutte prendrait fatalement un caractère de barbarie excessif. L'enfant est cruel, parce qu'il n'a jamais souffert; .il est très-hardi, parce qu'il ignore en quoi consiste le danger. Au début, dans les derniers jours de mars, les vieillards, les hommes « mûrs » étaient assez nombreux derrière le drapeau rouge; mais aussitôt que la bataille fut engagée et que les escarmouches devinrent fréquentes, la plupart des barbes grises disparurent et l'on vit alors sous l'uniforme des enfants de quinze à dix-sept ans, que l'eau-de-vie attirait et que tentaient les aventures. Tous ces êtres chétifs, malsains, moitié loups et moitié furets, que la libre vie en commun a prématurément
* Enquête parlementaire sur Vinsurrection du 18 mars ; dépositions des témoins, t. II, p. 222. — Depuis que ce chapitre a été écrit, le rap' port d ensemble de M. le général Appert sur les opérations de la justice militaire relatives à V insurrection de 1871 est venu donner une éclatante confirmalion à l'opinion que nous avons émise ; 56,509 individus ont comparu devant les conseils de guerre; 10.157 ont été condamnés; 2,445 ont été acquittés; 25,727 ont été l'objet d'une ordonnance de nonlieu. Sur ce nombre de 56,509 individus, 8,841 sont nés et domiciliés diins le département de la Seine; 88, nés dans le département de la Seine, sont domiciliés ailleurs; 26,585 sont domiciliés dans le déparlement de la Seine et nés ailleurs; 715 sont nés et domiciliés hors du département de la Seine ; 282 sont sans résidence fixe et ont un lieu de naissance inconnu. Donc sur un total de 56,5(^9 individus accusés d'avoir pris part à la révolte, 27,390 sont des provinciaux ou des étrangers. Voir kapportj etc., etc. Tableaux statistiques, n" 1.
dépravés, que des poètes mal inspirés ont essayé de glorifier, qui tirent l'étymologie de leur nom banal de la voie publique, où ils vaguent, comme des chiens , errants, tous les « voyous » en un mot, se jetèrent dans le combat avec la curiosité, Finsouciance et l'entrain de leur âge. Très-flattés d*étre traités comme des hommes et d'avoir un fusil, ils furent intrépides aux avant-postes, et particulièrement redoutables derrière les barricades. Ils y allaient comme à une partie de plaisir, a Pour une grande portion du peuple, dit Marat qui s y connaissait, la révolution il'est qu'un opérai »
Il serait puéril de dire que la population adulte, issue de familles parisiennes et née à Paris, n'a pris aucune part À ces actes violents, mais on peut affirmer qu'elle n'y était guère, comme en juin 1848, qu'en minorité très-faible. 11 faut se rappeler qu'après le 18 mars on a fait venir à Paris, au prix de sacrifices que la caisse municipale eut à supporter, tous les débris de légions étrangères, de francs-tireurs exotiques, de « vengeurs » sans nationalité qui, pendant la guerre, avaient combattu en partisans. Indépendamment de cette cause accidentelle, la composition même de la population de Paris suffit à expliquer rinfériorité numérique du Parisien au jour des .prises d'armes révolutionnaires.
Reprenons des chiffres déjà cités; ils ont, en ce sujet, une importance particulière. 1,851,972 habitants composent la population normale de Paris, recensée eu 1872, à laquelle il faut ajouter un groupe flottant que l'on peut évaluer à la moyenne très-restreinlede 135,000 individus présents chaque jour dans les garnis ; sur ces 1 ,986,972 individus, on ne compte que 642,71 8 Parisiens, perdus au milieu de 1,344,254 provinciaux ou étrangers. La proportion réellement parisienne est d'un tiers
* L'Ami du peuple, 9 juiUet 1792.
LES KÉVOLlTlONS. 343
dans la populalion ordinaire de Paris ^ Il n*est pas surprenant, d'après cela, que le Parisien ne se mêle qu'avec une extrême réserve à des commotions qui sont contraires à ses mœurs, à ses habitudes et à ses intérêts ; chaque révolution se solde par une perle sèche de plusieurs centaines de millions, dont le Parisien paye la plus lourde part, lui qui fait surtout le négoce des objets de luxe et qui fournit les éléments les plus recherchés aux manifestations extérieures de la prospérité générale ; il le sait, ne s'en cache guère, maudit les bouleversements que l'on vient faire chez lui, les accepte par cas de force majeure, et ne désire rien tant qu'un gouvernement stable, assurant la tranquillité publique, . permettant à chacun de vivre de son travail et de s'amuser en paix. Dans les révolutions, dans les événements qui les suivent, le vrai Parisien succombe sous la masse provinciale dont il est environné; il suecombe d'autant mieux qu'il n'essaye pas même de lutter et qu'il se contente de lever les bras au ciel en disant : « Qu'allons-nous devenir? »
Michelet établit très-nettement, après la journée des Barricades et au moment de la fuite forcée de Henri 111, « qu'à Paris il n'y avait pas un tiers du peuple pour la Ligue. » Ce fait vrai s'est indéfiniment reproduit. Les mémoires , les journaux que les bourgeois de Paris nous ont laissés sur les époques de troubles qu'ils ont eu à traverser, ne sont qu'une série de lamentations où
* Le total des arrestations opérées par les soins de la préfecture de police en 1873, pour crimes ou délits, fournit des renseignements sérieux et ramène aux mômes proportions; total des individus arrêtés: 55,4S5, dont 2,418 étrangers, !21,'î33 provinciaux, 9,334 nés dans le département de la Seine. Dans ce dernier chiffre, il Taut compter 2,415 enfants âgés de moins de seize ans qui ont été arrêtés plusieurs fois pour vagabondage et sont, presque tous, de réels Parisiens. La population indigente de Paris, celle qui a recours à l'Assistance publique, recensée en 1874, donne un total de 113,733 personnes. La proportion des Parisiens est de 21.82 pour 100; celle des provinciaux et des étrangers dépasse 76. Voir tome IV, chap. xix; Appendice.
su LE PARISIEN.
rafTaisseraent de leur esprit, les regrets qui les animent se font jour à chaque page. Les rapports de police sur l'esprit public pendant la Révolution, publiés par M. Schmidt , prouvent , contre toute discussion, contre toute opinion préconçue, que Paris subissait bien plus qu'il n'acceptait les excès commis en son nom; dans les marchés, au seuil des boutiques des marchands de comestibles, où l'on « faisait queue » on entend sans cesse la même phrase que les inspecteurs signalent: « Vive l'ancien régime! au moins nous avions de tout en abondance. »
Napoléon, malgré la mauvaise humeur qu'il témoigna
• parfois contre la petite guerre d'épigrammes que le faubourg Saint-Germain dirigeait contre lui, a rendu
, justice à Paris; il en avait étudié l'esprit avec soin et il savait à quoi s'en tenir sur la ville des massacres de septembre, de la Terreur et de tant de journées sanglantes; peu après l'établissement du consulat, il disait : ce Je me suis fait mettre sous les yeux tout ce que l'on a pu trouver sur les événements les plus désastreux qui ont eu lieu à Paris dans les dix dernières années ; je dois déclarer, pour la décharge du peuple de cette ville aux yeux des nations et des siècles à venir, que le nombre des méchants citoyens a toujours été extrêmement petit. Sur quatre cents, je me suis assuré que plus des deux tiers étaient étrangers à la capitale... » On le voit, la proportion est toujours la même. Lorsque l'on veut porter un jugement impartial sur les fauteurs et les auteurs des événements mauvais, il faut se garder de confondre l'habitant de Paris et le Parisien \
* Je cherche en vain un Parisien parmi les assassins politiques. Louvelest de Versailles. Toutes les tentalives faites contre la vie du roi Louis-Philippe ont pour auteurs des provinciaux : Bergeron est né à Chauny, Meunier à La Chapelle, Darmés à Marseille, Alibaud à Nimes, Lecomte à Beaumont (Côte-d'Or), Henry à Charme (Haule-Saône); Fies-
Celui-ci est un être assez éteint, d'imagination modérée, actif à la petite industrie, où il excelle, se souciant fort peu de la forme du gouvernement, pourvu que Tordre soit maintenu et que la sécurité du lendemain ne soit pas compromise. « Ce n'était pas un Parisien comme moi, dit J.-J. Rousseau; c'était un vrai Parisien de Paris, un archi-Parisien du bon Dieu, bonhomme comme un Champenois. » Trés-bucolique à ses heures, il aime la campagne, où il va le dimanche, et rêve une petite maison avec un jardinet qu'il pourra cultiver luimême ; c'est à ce goût champêtre que l'on doit cette quantité prodigieuse de chalets suisses, de tourelles moyen âge, de villas italiennes, de maisonnettes Renaissance ou rococo dont les environs de Paris sont enlaidis à quelques lieues à la ronde. Quoiqu'il dépense beaucoup pour « son ventre et ses habits », comme on le lui a souvent reproché, il est volontiers économe lorsqu'il appartient à la mince bourgeoisie ; il sait amasser, et, quand sa femme l'y aide, il est presque certain de parvenir à la richesse. Si la chambre des notaires livrait le secret de ses archives, on pourrait y constater que presque toutes les fortunes des familles parisiennes sont le produit d'une épargne trèssage, très-persistante, et que presque toutes aussi sont représentées par des immeubles, car un autre rêve du Parisien est d'avoir « pignon sur rue » : expression de notre bourgeoisie d'autrefois et qui prouve le genre d'ambition qui l'a toujours animée.
Malgré ces vertus un peu neutres et qui ne le poussent pas aux grandes entreprises, le Parisien ne concourt-il jamais pour une part quelconque aux révolu-
chi est de Vico, Morey de Chassagne, Pépin de Rémy (Aisne); Quenissef, qui tira sur le duc d'Aumale et qui, interrogé sur sa professiou, répondit: émeutier, était de Selles (Haute-Saône). On sait à quelle nation appartenaient' les assassins qui essayèrent de tuer l'empereur Napoléon 111 ; aucun d'eux n'était Français.
tions dont il est si souvent le témoin et toujours la irio time? S'il ne les fait pas, on peut reconnaître du ihoins qu'il aide à les préparer, car il est naturellement frondeur; par tempérament, par sottise, par niaise manie de paraître esprit fort, il se moque de tout, des autres et de lui-même, de la république et de la royauté, de la philosophie et du bon Dieu. 11 a de l'esprit. En 1848, pour railler les rêveries socialistes qui se formulaient avec une excessive intempérance de langage, il chante :
Peut-être un jour le bourgeois éclairé Donn'ra sa fille au forçat libéré.
Dans un club où Ton reproche à la bourgeoisie de se nourrir de la sueur du peuple, il répond qu'il en a goûté et que c'est fort mauvais ; mais cette ironie perpétuelle est entre ses mains une arme à toutes fins, il en blesse ses amis aussi bien que ses adversaires; le pouvoir qu'il a acclamé, qu'il a choisi peut-être, qu'il défend par ses votes, if l'attaque par ses plaisanteries, il le mine, il le désagrège, il le détruit sans même s'en apercevoir : « histoire de rire. » 11 y a longtemps que l'on dit : En France le ridicule tue. Jamais il ne renverse l'idole, mais il la démonte pièce à pièce; un coup d'épaule la jettera par terre, et ce coup d'épaule ce sont les recrues provinciales, agitées de l'esprit de révolte, qui le donnent toujours au grand désespoir du Parisien. Comme les fourmis qui reconstruisent leur fourmilière bouleversée, il se hâte de rèédifier un gouvernement, et dès que celui-ci est debout , il recommence à le taquiner, à l'ébranler, si bien qu'une nouvelle chute est à craindre. Depuis le commencement du siècle, ce spectacle s'est renouvelé souvent ; il serait peut-être sage d'y renoncer désormais, car, à faire pareil métier, les pleuples ne tardent pas à périr.
Il y a toujours à Paris un nombre d'hommes prêts à
se lever pour renverser l'ordre de choses établi, quel qu'il soit. Par les noms et les faits que nous avons indiqués plus haut, on sait que ces hommes n'appartiennent pas à la cité et qu'ils y sont venus de l'extérieur. Dès le quatorzième siècle, on peut dire de Paris ce que dans ses Annales Tacite a dit de Rome : Quo cuncta undique atrocia aut pudenda confluunt, celebranturque ; a Ton y voit affluer de toutes parts et accepter avec empressement tout ce qui est atroce et honteux. » C'est le grand pays des convoitises ; il exerce sur les imaginations une sorte de fascination diabolique ; pour ceux qui n'y sont pas nés, il est plein de promesses, il en sort un souffle d'illusion; comme les sirènes d'Homère, il appelle, il attire; qui peut résister à la chanson des espérances? Il n'est fortune si haute qu'il ne laisse entrevoir aux audacieux; sa voix porte loin et est toujours écoutée; à la paysanne en sabots, fatiguée de tourner son rouet ou de soigner ses vaches, il raconte les aventures de Jeanne Vaubernier qui fut quasi reine de France; au fils du cordonnier admis par charité dans le séminaire de sa petite ville, il murmure l'histoire du cardinal Maifry; à tous, à toutes, il montre un avenir riche, honoré, plein de plaisirs, de ces plaisirs dont l'appétit s'éveille avec férocité dans l'existence refrognée et surveillée de la province.
L'Angleterre va aux bides , l'Allemagne part pour l'Amérique, la Russie défriche ses immenses territoires, l'Italie envoie ses colons vers Montevideo et le Mexique ; la France émigré à Paris. Pour les provinciaux, Paris représente ces pays vagues, mal définis, entrevus à travers des songes d'or, exagérés par le récit des voyageurs et qu'autrefois on nohimait a les Iles ». Tous ceux qui sentent fermenter en eux le levain des ambitions font leur paquet et nous arrivent, espérant que l'on dira d'eux un jour ce que l'on a dit de tant de million-
r48 LE PARISIEN.
naires : « Il est venu à Paris en sabots et avec un éca de six livres dans sa poche! » On ne se doute guère da nombre de gens qu'a perdus cette phrase banale si souvent répétée !
Parmi ceux qui entreprennent ce voyage à la recherche d*une destinée meilleure, les uns sont poussés par Torgueil, qui est la conscience de ses propres forces, d'autres par la vanité, qui en est l'illusion; beaucoup par esprit d'aventure, pour changer de milieu, pour gagner un peu plus d'argent, au hasard de ce que les occasions pourront offrir. 11 n'y a qu'à regarder autour de soi pour comprendre que tous ces rêves de gloire et de fortune n'ont point été vains ; Paris, doit à la province la meilleure, la plus noble portion de sa puissance intellectuelle ; mais, en revanche, quels éléments impurs et malfaisants n'en a-t-il pas reçus I que de foiç n'a-t-ii pas roulé dans l'abime sous l'impulsion de ceux dont il n'a pas consenti à réaliser les rêves outrecuidants! En haine de la grande ville qui ne les avait point appelés, en horreur de ce luxe auquel ils aspirent et qu'ils n'ont pu -atteindre, rongés par une envie incurable, mus par une vanité sans proporliorf avec leur capacité, poussés par une ambition sans rapport avec leur intelligence, ce sont ceux-là que l'an trouve à la tèlc des émeutes et qui grouillent dans les bas-fonds de toutes les révolutions.
Qui sont-ils? Les fruits secs des lettres, de la politique et du barreau. Leur ignorance dépasse tout ce qu^ l'on peut se figurer ; lorsque par hasard l'un d'eux a quelque lecture, il devient un objet d'étonnement pour les autres. Un de ces bohèmes était célèbre pour avoir lu Diderot: ses amis disaient : Il se nourrit de la moelle des lions. Le provincial haineux qui fait payer à Paris toutes les déconvenues de son amour-propre n'est pas rare; dès que Theure est trouble, il apparaît et acquiert
parfois une certaine notoriété. 11 a frappé à la porte des éditeurs, des grands journaux, des revues; on l'a éconduit, à peine écouté. Il en veut au monde entier de son infériorité qui l'accable ; la misère est mauvaise conseillère lorsqu'elle parle aux vaniteux; au lieu de les pousser aux résolutions viriles, elle les maintient dans la paresse et surtout dans Thorreur du travail manuel, car il est à remarquer que tous ces hommes qui, pour étayer leur popularité, célèbrent les vertus ouvrières, se croiraient déshonorés s'ils touchaient un outil. A vivre d'expédients, on s'étiole vite et l'âme s'aigrit; on croit être fort parce que l'on a secoué tous les préjugés; mais lorsque Ton n'a plus de préjugés, on est bien près de n'avoir pas de scrupules, et lorsque Ton n'a pas de scrupules, c'est que Ton n'a plus de principes. Tout est bon pour réussir et se faire sa place au soleil; on ne recule devant rien, pas même devant l'insurrection la plus vile et la plus impie.
Qu'importe que la France ensanglantée, appauvrie, démembrée, demande grâce à ces bourreaux ivres d'ambition et vides de patriotisme ? ils n'en pousseront pas moins leur œuvre jusqu'au bout, dussent-ils n'exercer le pouvoir que pendant deux mois. A quoi bon citer les noms de ceux qui ont tout osé pour donner corps au cauchemar qui les agitait ; ces noms, on peut les trouver sur les listes de la Commune, de ce gouvernement de mandrilles que l'on a spirituellement appelé (( le carnaval rouge ». Après le coup de canif de Damiens. Voltaire disait que Paris était peuplé de tigres agacés par des singes ; qu'aurait-il dit après le meurtre des otages ?
Pour ces gens-là, Paris est un vaste laboratoire d'alchimie sociale où ils viennent faire les expériences les plus dangereuses, comme s'ils voulaient en dégoûter les autres ; pour découvrir la solution des problèmes
qu'ils entrevoient bien plus qu'ils ne les comprennent, ils mêlent^ ensemble les paradoxes et les sophîsmes, les théories inconciliables et les mensonges les moins déguisés ; puis, quand ils ont versé tous ces ingrédients hétérogènes, ils soufflent le feu à outrance ; la chaudière éclate, le laboratoire est lézardé, et k société tombe en stupeur. Lorsque ce désastre se produit, on en paraît fort étonné, ce qui n'empêche pas que Ton ne recommence quelques années plus tard. On dirait que chaque génération a droit à une révolution et qu'il faut qu'elle la fasse, dût-elle en périr. Ces sortes d'expérimentations sont ruineuses et toujours décevantes ; qu'a-t-on gagné en juillet 1850, en février 1848, en septembre 1870, en mars 1871 ? Rien, si ce n'est des espérances forcenées, l'absence de toute conviction sérieuse et la déshabitude de la vie régulière, ce qui n'est pas sain pour les peuples.
De toutes ces commotions, il se dégage un fait particulièrement douloureux et qui pourra avoir des conséquences redoutables sur les destinées du pays : le moyen le plus rapide d'être ministre et d'obtenir sans stage, sans éducation préalable, la direction des affaires publiques, c'est d'être de l'opposition quand même. Dans la pensée secrète de ces hommes, les droits qu'ils réclament, les améliorations qu'ils proposent ne sont que des armes pour combattre le gouvernement, des leviers pour le renverser, des manœuvres pour s'en emparer. — Si la politique est ainsi, c'est la plus méprisable des mystifications.
C'est au nom de la liberté, — de la plus grande des choses humaines, — que parlent ces prétendus chercheurs de panacée universelle et de précipités démocratiques ; mais pour eux la liberté n'est pas un but, elle n'est qu'un moyen ; ce qui le prouve, c'est que toutes les fois qu'on l'a obtenue, on s'en est servi pour
demander un bouleversement social, qu'en désespoir de cause on essayait d'obtenir par la force ; juillet 1830 a pour corollaire les émeutes sans nombre du règne de Louis-Pbilippe ; février 1848 est le prologue de l'insurrection de juin ; la conséquence inévitable du 4 septembre fut le 18 mars. C'est toujours la liberté que Ton invoque cependant, et des niais s'y laissent prendre.
Paris a bien souvent prouvé qu'il ne comprend rien aux devoirs politiques, car il est impossible d'imaginer une anomalie plus contradictoire que celle d'un peuple muni du suffrage universel, qui peut, par le simple exercice d'un droit manifeste, faire triompher sa volonté légalement et qui fait des révolutions à main armée. Le pauvre Parisien, dans la maison duquel on vient brasser toutes ces laides besognes, les supporte passivement ; pour éviter la guerre civile, dira-t-on, par pur esprit de patriotisme. — Je n'en crois rien ; mais par paresse et par abandon de soi-même. Gomme les gens faibles, et en nombre inférieur, il hurle avec les loups dans la crainte d'être dévoré par eux ; il s'effraye facilement et cherche à écarter de lui les violences qu'il redoute, en les dépassant. C'est un Parisien, La Harpe, qui, dans le Mercure du i5 février 1794, proposait de faire effacer les armes royales timbrées sur les volumes des bibliothèques publiques ; il n'en eût coûté que quatre millions, à un moment où l'argent n'était pas commun : n Hais qu'importe, disait-il, quand il s'agit d'une opération vraiment républicaine ? » Les provinciaux établis à Paris ne sont pas moins niais, ni moins faibles, pour ne dire plus; après le 10 août,,Daubenton, dans son cours au Muséum d'histoire naturelle, déclare à ses élèves qu'en présence des nouveaux principes de la révolution, il cessera d'appeler le lion le roi des animaux; tout l'auditoire battit des mains avec transport. Dans le Déserteur, au lieu de chanter : Le roi passait.,.^ on di-
sait : La loi passait,.:! Il est vraiment difficile de tomber plus bas dans la bêtise et la servilité.
Après cbaque révolution, Paris devient moindre, comme Ton dit à Genève. L'âme de la cité s'affaiblit et se fait toute petite ; les gens aisés s'éloignent d'une ville sans sécurité, les commerçants tremblent derrière leur comptoir, les ateliers se ferment, la véritable population a disparu : une invasion venue d'en bas Ta remplacée ; ce n'est plus le même peuple qui vague dans les rues, brandit des armes et hurle de vieilles chansons. Dans ces jours étranges, les voleurs se fusillent entre eux, non pour faire croire à leur probité, mais parce qu'ils sont frappés d'un accès foudroyant de vertu théâtrale, qui ne dure jamais longtemps. « En général, une multitude est toujours outrée, a dit Bézenval, mais une multitude française l'est plus qu'une autre. )> Cela est vrai ; mais son exaltation, lorsque rien ne vient l'entretenir, n'est pas de longue durée. Il suffit bien souvent, pour l'apaiser, de lui accorder tous les droits qu'elle réclame, car les droits impliquent des devoirs, et les devoirs lui sont insupportables ; elle ne sait qu'inventer pour s'y soustraire ; afin de s'en débarrasser, elle a plus d'une fois remis les uns et les autres à un mandataire en qui elle absorbait sa souveraineté.
Ce contraste, qui rend la population parisienne à la fois révolutionnaire et monarchique, a fait penser qu'elle était envieuse et servile ; il serait plus juste de dire qu'elle est entreprenante et indécise, ce qui lui fait commettre de sottes actions et lui en donne le regret immédiat. En réalité, elle n'a point d'objectif politique ; elle va devant elle doucement ou brutalement, selon son humeur du jour, mais sans savoir oii elle va. Le peuple de Paris ne sut pas ce que c'était que la Charte en 1830, pas plus qu'il ne sut ce que c'était que la rè*^ forme en 1848 ; l'une et l'autre passaient par-dessus sa
tête et ne pouvaient l'atteindre ; il répétait cela comiue un soldat répète un mot d'ordre qu'il a reçu et qu'il n*a Ij
pas compris ; c'était pour lui non un motif, mais un y
prétexte à révolte, et, comme il n'a jamais demandé j
plus, cela lui a suffi. '!
Le peuple — dans toute partie du globe et dans tout incident de l'histoire — est une force élémentaire, in- «
consciente et confuse, qui est toute-puissante pour la décomposition et ne peut rien créer ; exclusivement animé d'intérêts individuels, il ne voit pas les choses dans leur ensemble ; il en a parfois l'instinct, jamais l'intelligence. La population de Paris n'échappe pas à cette loi générale ; quoi qu'elle ait fait, quelles que soient les idées qu'on ait tenté de lui inculquer, elle a toujours penché du côté de ses mœurs. Il me semble que Chateaubriand a formulé l'opinion que l'on peut avoir du Français, et par conséquent du Parisien, lorsqu'il a dit : « La liberté est pour lui un sentiment plutôt qu'un principe ; il est citoyen par instinct et sujet par • choix, » — par habitude serait plus exact.
La loi de l'atavisme n'est pas, en effet, seulement physiologique ; elle a une influence morale que l'on soupçonne, que l'on étudie et que la science finira par constater. Cette loi agit sur la nation française et n'est point étrangère à ses incohérences politiques. Nous avons reçu par héritage les habitudes de nos ancêtres, et, quoique bien souvent nous ayons essayé de les briser violemment, nous y sommes toujours retournés, directement ou indirectement, entraînés par une sorte de tendance congénitale. Ce n'est pas en vain pour nous que la France a vécu pendant des siècles sous le droit royal, qui non-seulement n'était pas contesté, mais qui . était respecté avec un amour instinctif et naturel. Or qu'était-ce que le droit royal? Bossuet nous l'a dit : « L'autorité royale est absolue. Le prince ne doit compta
à personne de ce qu'il ordonne. Quand le prince a jugé, il n'y a pas d'autre jugement. 11 est Tiraage de Dieu qui, assis sur son trône, au plus haut des cieux, fait aller toute la nature. La volonté de tout le peuple est renfermée dans celle du prince ; tout l'État est en lui. » Est-il étonnant qu'un peuple chez lequel l'histoire a gravité autour d'un tel pouvoir n'ait pu encore se façonner à des institutions libres et ait toujours cherché un maître qui, en le faisant obéir, le débarrassât d'une responsabilité dont l'usage Teffraye, car on ne lui a jamais •^appris à s'en servir ?
Lorsque, après une révolution, le premier mouvement de stupeur est passé, lorsque l'effarement a fait place à la réflexion, le Parisien laisse l'habitant de Paris faire des manifestations et pérorer dans les clubs; lui, il se remet paisiblement à l'œuvre, comme un architecte qui reconstruirait une maison détruite avec les matériaux qui la composaient ; il y parvient, non sans â peine ; il attire à lui ceux que le désœuvrement agité fatigue et qui veulent travailler ; au milieu des frelons en rumeur, l'abeille a rebâti sa ruche. Cet exemple du courage, de la persévérance, c'est toujours le petit bourgeois parisien qui Ta donné. Il n'est point ambitieux, il n'a pas demandé de place, il n'a point placardé son nom sur des affiches multicolores ; il est promptement retombé dans son indifférence, et c'est tout au plus s'il se rend aux salles de scrutin quand vient le jour des élections. Il est assez partisan de ce que l'on nomme barbarement aujourd'hui l'abstentionisme. Ça l'ennuie, ça le dérange, et, au lieu d'aller voter, il va se promener à la campagne. Ce n'est pas d'hier qu'il est ainsi : pendant toute la période de la Révolution française, on a constaté qu'il s'éloigne volontiers à rheure des élections. Peut-être ce peuple a-t-il été convié trop tard à la vie politique et aux obligations qu'elle
LES RÉVOLUTIOIIS. 355
impose ; on dirait qu'il n'a jamais pu s'y accoutumer, car lorsqu'on l'y appela, il avait passé l'âge où l'on prend de nouvelles habitudes.
Esprit de fronde du Parisien, esprit de révolte de l'habitant de Paris, vieux caractère du Gaulois qui aime à se battre pour se battre : voilà ce qui produit nos révolutions. Elle» se renouvellent avec une périodicité inquiétante, et sont un sujet de grave préoccupation pour ceux qui voudraient sauvegarder l'avenir. Tous les gouvernements qui sont issus d'une insurrection populaire ou d'un coup de violence ressemblent à la statue aux pieds d'argile : ils pèchent par la base ; le peuple qui les a élevés est le peuple qui les renverse. Tous pourtant ont essayé de réagir, mais, pendant qu'ils s'armaient de lois préventives, le développement normal de la vie urbaine attirait à Paris les chefs et les soldats des commotions futures, de sorte que tous les pouvoirs se sont successivement trouvés en présence de forces agglomérées par la prospérité même qu'ils avaient répandue autour d'eux.
Tout concourt à accroître la population de Paris, et tout ce qui l'accroît tend à devenir un danger public. C'est là une situation réellement douloureuse et grosse de périls que Ton n'a pas encore su conjurer. Les impatients choisissent Pheure propice, font une pesée sur l'opinion, et les édifices que l'on croit les plus solides s'écroulent avec fracas. C'est la fatalité de Paris d'être le théâtre de toutes ces tragédies ; et cependant nous 1 avons vu, s'il n'y avait que des Parisiens à Paris, on n'y ferait jamais de révolution.
VII« — LBS RÊVaS BT LB PÊRIL^
Décadence. — La statue de la France. — Faute de trouver un mode de vivre. •— hea maladies. — L'Italie après Novare. — L'espérance sunit
— L'en font terrible. — Ni tradition, ni point d'appui. — Le poids des raœun. — « Revenei aax principes. » — Pourquoi la Révolution française a échoué. — La religion seule modifie les mœurs. — Race latine. -^ Catholicisme. — Les protestants. — Mal de langueur. — Libre examen. — Infaillibilité. — Un précepte de Franklin. — Mépris de la légalité. — Légalités successives. — Le droit divin et la souveraineté nationale ont eu des fortunes semblables. — Le nombre est le maître.
— Les revendications. — Double action. — En 1848. — Les dieux modernes. — On voulait obtenir, on veut prendre. — L'orgueil du peuple de Paris. — Flatteries intéressées. — Oémos I — ^Tout effort réservé pour la guerre civile. — Sully ou Richelieu. — Société sans équilibre.
— L'ambition du peuple. — Les nouvelles couches sociales. — Révolution contre la bourgeoisie. — Les privilèges de l'ancienne noblesse.
— La souveraineté diffuse.— Les privilèges de la bourgeoisie actuelle.
— Le capitaL — - La renie sons le Directoire. — Le drapeau rouge. — Inégalité des conditions. — Un document récent. — Il faut regarder le danger en face. — Le prolétariat parisien. — L'aristocratie ouvrière.
— La gouappe. — 45,000 hommes. — Violence et maladie. — Paradis perdu. — Les grévistes. — Leur idéal. — Ce qu'ils voient dans la civilisation. — Quitter l'outil. — Les déclassés de la petite bourgeoisie.
— L'incendie de Paris n'a pas été une œuvre spontanée. — Les vœux des nouvelles couches sociales. — L'État administrateur. — L'État fabricant. — Le monopole. — Les charges privilégiées. — Les réclamations de la classe ouvrière. — Confiscation des grandes industries.
— Le droit au travail. — Limitation du nombre des ouvriers. — Retour aux maîtrises du moyen Age. — La grève des cochers en 1865. — L'abolition de l'héritage. — L'instrument de travail. -^ D'où viennent ces rêveries. — Matérialisme et négation de la vérité. — Tous les socialistes sont des prêtres. — L'édifice catholique. — L'Internationale.
— Résultat analogue. —Suppression de l'idée de patrie.— Le souffle juif. — La hainfi nmlnelle. — Les anciens chrétiens. — Du rêve à l'action il y a loin. — But identique, moyens différents. — Religion composée de schismes. — Discipline de fait et non pas discipline organisée. — Histoire de l'élection Barodet. - La politique est indifférente au peuple de Paris. — Opposition sociale. — Le feu partout.
Le suffrage universel. — Les décrets futurs — Le salut possible. — État général morbide. — Application scientifique. — Pi'eraier acte : l'acide sulfurique. — Second acte: les huiles minérales. — Noche triête. — Le futur troisième acte : les matières explosibles. — L'armée du meurtre. — Di omen avertanti — La guerre étrangère et la guerre civile. — Paris se suicidera. — Le mot de Mazarin. — La mort violente des capitales. — L'âme des villes. — L'âme de Paris appartient â l'humanité.
Chateaubriand, qui croyait volontiers que tout allait mourir parce qu'il mourait, a écrit : « La France, la plus mûre des nations actuelles, s'en ira vraisemblablement la première; il ne serait pas étonnant qu'Ain peupie âgé de quatorze siècles, qui a terminé cette longue
carrière par une explosion de miracles, fût arrivé à son terme. » Plus d'une fois, nous Tavons raconté, la France a subi des crises analogues à celle qui Ta atteinte récemment, qui l'opprime encore, et elle s'est redressée ; mais néanmoins, à compter la population qui diminue dans des proportions inquiétantes*, à voir les divisions qui nous séparent comme une famille de frères ennemis, à écouter les vœux que formule un peuple aveuglé par les sentiments mauvais, à entendre les discussions stériles dont nos propres affaires sont l'objet, on peut légitimement être saisi d'angoisse et se demander si nous ne glissons pas sur la pente d'où l'on ne se relève plus.
Vieillesse et décadence, c'est tout un pour les individus, comme pour les nations. Il me semble que si Ton avait aujourd'hui à symboliser la France, on ne devrait plus la représenter sous les traits d'une jeune femme ceinte de lauriers verts comme l'espérance et portant dans ses yeux les hardiesses de l'avenir; bien plutôt, je me la figure mûrie par l'âge et déjà blanchissante, grave, attristée, mais sereine, car elle sait que l'impartiale histoire dira que nulle génératrice d'idées ne fut plus féconde, ouvrant de sa main blessée le livre de la science où elle peut retrouver une vigueur nouvelle et appelant à son aide la concorde, qui seule peut la sauver et lui rendre sa puissance affaiblie. A cette heure, telle que nous la voyons après la mutilation dont elle souffre et les attentats qu'elle a commis sur elle-même, elle ressemble à un être qui meurt, faute de trouver un mode de vivre.
Les peuples, comme les hommes, traversent des pé-
* Le morceUement excessif de la propriété agricole est une des principales causes de la décroissance de la population française ; le paysan fermier a, il est vrai, beaucoup d'enfants qur lui épargnent autant de domestiques; mais le paysan propriétaire, — et le nombre en augmente tous les jours, — se réserve après un ou deux e;ifant8, afln qu'après sa mort sa propriété ne soit pas trop divisée par l'héritage.
riodes de maladies qui semblent mortelles ; une crise survient, la rémittence se fait et le fluide vital abonde à flots chez celui que Ion disait perdu pour toujours. Cette résurrection n'est pas rare dans l'histoire et, plus d'une fois nous-mêmes, nous avons secoué une léthargie que Ton croyait déflnitive. Nous sommes contenaporains de miracles pareils; où en était Tltalie en 4849, après Novare ? Une lui a pas fallu trente ans pour se ressaisir, rapprocher ses tronçons morcelés, se reconstituer et sortir entière d'un tombeau fermé depuis des siècles. Certes, entre ce qu'elle était et ce que nous sommes, il y a un abime qui ne sera pas comblé. L'espérance n'a jamais abandonné nos cœurs ; au-dessus de cet affaissement de surface qui nous trouble, on peut voir subsister le vieux caractère gaulois, l'insouciance qui permet de supporter vaillamment les malheurs, la vitalité indomptable qui aide à les réparer et la confiance en l'avenir qui est une force lorsqu'elle ne s'exagère pas jusqu'à l'illusion.
Dans les destinées futures de notre pays, Paris aura sans doute un rôle prépondérant à jouer, car aux causes générales dont il subit nécessairement les effets, il ajoutera les causes particulières qui lui sont inhérentes. Tout est à craindre si cet enfant gâté, si cet enfant terrible, n'oublie pas ses rêves décevants et ne saisit pas la réalité des choses pour entrer dans la voie de l'apaisement et du travail, s'il ne s'inspire pas de la grande parole d'Alain Chartier : « Il faut que chacun s'évertue, de son côté, à tirer au collier pour la réintégration du bien public. »
Paris qui, dans ces douloureuses questions, représente la France comme une sorte de congrès où chaque province aurait envoyé, des délégués armés de pleins pouvoirs, Paris n'a plus de tradition et cherche en vain un point d'appui. En rompant violemment avec le passé
à la fin du siècle dernier, il s*est constitué un peuple nouveau qui a rejeté au néant ses institutions, les temps écoulés de son histoire et qui est parti d*un pas délibéré pour la terre promise, pour une sorte d'âge d'or entrevu. Mais ce peuple a gardé ses mœurs, ses habitudes, son caractère ; tout cela pèse d'un tel poids, qu'il ne peut avancer et qu'il reste vacillant entre un passé dont il ne veut plus et un avenir qu*il ne parvient pas à formuler. En ne modifiant pas ses mœurs d'où étaient nées ses anciennes institutions, il en est réduit à ce pénible état de ne pouvoir s'approprier à ses institutions nouvelles, qui ne sont peut-être, après tout, que de simples conceptions d'esprit n'ayant aucun rapport avec notre caractère national, c'est-à-dire naturel. Des gens de bonne foi et animés d'intentions excellentes ont remarqué ce contraste, et croient y avoir trouvé le remède souverain en disant : revenez aux principes. Autant dire à une vieille femme de rajeunir. 11 viendra peut-être une génération qui ci*oira sincèrement à Dieu et au roi; mais cette génération ne nous a pas précédés, et nous ne la verrons pas éclore. 11 en est de l'esprit des hommes comme du cours des fleuves, il ne remonte jamais vers sa source.
La Révolution française a échoué parce qu'elle a été seulement politique, sociale et qu'elle n'a point été une révolution religieuse ; or il n'y a que celles-ci qui influent essentiellement sur les mœurs; ce n'est rien de changer la forme apparente des gouvernements, d'intervertir l'ordre des castes et de déclarer les hommes égaux; il faut, lorsque l'on veut réellement faire des hommes nouveaux, leur donner des mœurs nouvelles ; les mœurs sont la résultante du mode de concevoir les idées : les idées viennent du raisonnement ; qu'est-ce qui apprend à raisonner? la philosophie, c'est-à-dire, pour le plus grand nombre, la religion. En France, la religion est
WsQue i. '^''e tiendra ^ «^ ^ '^ un
* ^" a U faut respecter même les mauvaises lois, disait *' ^' " ."ranklin, car elles nous servent à en obtenir de ■■^ meilleures. » Ce précepte protestant n'aura jamais cours ^' -^ - dans le peuple de Paris, car on dirait que le premier -'..• besoin de celui-ci est de se soustraire à l'action des lois et de les briser violemment. Les fictions parlementaires r^.r et constitutionnelles n'ont pour lui aucune importance, r-y^ et jamais il ne les a comprises. Lorsqu'il se lève, ce -: : n'est point pour obtenir une modification ministérielle .-•. ou législative, c'est pour faire table rase de ce qui :y.:f est; il porte" le coup directement au représentant le '.^^.- plus élevé de l'autorité, au souverain lui-même, et le
:- renverse.
VA, La légalité lui est absolument inconnue;, au fond, V.:: ; comme tous les peuples à tempérament militaire et ^^..^. féminin, îl ne croit qu'à la force, surtout quand il est le i, plus fort. Aussi notre histoire a vu, depuis quatrevingt-dix ans, une série de légalités adverses s'établir par la violence : le 4 septembre est aussi légal que le 2 décembre, le 2 décembre est aussi légal que le 24 février, le 24 février est aussi légal que le 29 juillet, et ainsi de suite, en remontant le cours de nos annales contemporaines jusqu'au renoncement du 4 août 1789, qui seul fut légal, car il a élé volontaire et spontané, (ju'a-t-il manqué à la Commune pour être légale à son tour? De n'avoir pas été vaincue. C'est là une misère inéluctable, inhérente à notre état social, qui n'a point de pondération, inhérente à notre état moral, qui re-
celle (les autres la soumission; le catholique doit adopter la décision qu'un lui donne, le protestant doit apprendie à se décider. » U y a longtemps que des esprits érainenls ont prévu et prédit l'avènement politique du protestantisme en Europe. Montesquieu, dans les Lettres per^ ianes (lettre CXVIl), a écrit : « Avant l'abaissement de la puissance d'Espagne, les catholiques étaient beaucoup plus forts que les proies tants. Ces derniers sont parvenus à peu prés à un équilibre. Les pro' testants deviendront plus riches et plus puissants, et les catholiques plus faibles. »
pousse le respect des lois comme une faiblesse, sinon comme une lâcheté.
Toutes nos révolutions, toutes nos insurrections se sont engendrées les unes les autres ; le droit divin, la souveraineté nationale, qui sont les deux seuls principes à Taide desquels jusqu'à présent on a gouverne les hommes, ont eu des fortunes pareilles ; en janvier 1793, le peuple de Paris a décapité le droit divin, il Ta chassé en juillet 1850 ; vingt fois pendant la période révolutionnaire, le 15 mai 1848, le 4 septembre 1870, il a violé et brisé la souveraineté nationale. Les deux principes se sont anéantis sous ces coups répétés ; le peuple de Paris n*y croit plus guère, car il sait par expérience comment il faut s'y prendre pour les renverser. En réalité, le nombre est le maître ; or c'est là un danger trés-redoutable, car à Paris lé nombre, le nombre immense est facile à émouvoir.
Les gouvernements semblent savoir cela et ne plus même lutter contre un sort qui entre pour une bonne . part dans leurs prévisions d'avenir ; plus nous allons, moins les révolutions sont sanglantes, mais plus les revendications insurrectionnelles qui les suivent fatalement sont terribles ; la révolution de Juillet, longuement disputée, prolongea ses vibrations par quelques émeutes dont on vint aisément à bout ; la révolution de Février, faite en un tour de main, devant une armée ahurie qui distribuait ses cartouches et mettait la crosse en l'air, eut pour résultat l'insurrection de juin, qui, dans ce temps-là, nous parut considérable ; (a révolution du 4 septembre, habilement préparée entre compères, enlevée à l'émotion d'un peuple stupéfait, auquel on n'opposa même pas une tentative de résistance, enfanta ce monstre du 18 mars qui, après deux mois d'alcoolisme, s'effondra dans l'incendie de Paris.
Ce phénomène étrange peut s'expliquer. — D'abord,
dans rintervalle qui sépare chacune de ces révolutions, la population de Paris s'est accrue dans de larges proportions, et s'est recrutée de plus en plus parmi les éléments externes. Ensuite, plus le peuple de Paris a prouvé que sa force obtuse était facile à remuer et redoutable à combattre, plus il est devenu l'objet des flatteries intéressées, des humbles et abjectes caresses de ce troupeau d'ambitieux médiocres qui cherchent à escalader le pouvoir par les chemins détournés de la popularité :
La popularité, c'est la gloire en gros sous,*
a dit Victor Hugo; cela leur importe peu : quelle que soit la monnaie, ils la sollicitent et l'acceptent.
Nous n'en sommes plus aujourd'hui aux beaux jours de 1848, où, publiquement, à la tribune de l'Assemblée, les dieux modernes expliquaient leurs théories ; où l'on inventait des commissions stériles, qui devaient « organiser le travail » ; où Pierre Leroux, Victor Considérant, Cabet essayaient d'arriver légalement et par la persuasion à la réalisation de leurs rêveries. A ce moment, qui sera une date très-curieuse de notre histoire, ces délégués du socialisme avaient élé choisis dans l'espoir qu'ils sauraient formuler les aspirations confuses dont les masses sont tourmentées ; ce bel espoir a été déçu, et maintenant le peuple de Paris veut expliquer et appliquer lui-même ses idées. La différence est notable et peut s'exprimer d'un mot : en 1848, on voulait obtenir; à cette heure, on veut prendre.
L'orgueil du peuple de Paris ^ et la confiance qu'il
* II y a longtemps que l'orgueil du peuple de Paris — cet orgueil léonin — a été signalé par les historiens; lorsque Charles VI rentra dans sa capitale après la révolte des Maillotins et la victoire de Roosebeke, le religieux de Saint-Denis dit, en parlant des seigneurs qui accompagnaient le roi : « Super portas perlranseuntes, quasi leoninam civium superbiam conculcarent, regem usque ad ecclesiam Nnslre Domine lento gressu perduxerunt. » Relig, de SUDenis, \. I, liv. lll, p. 254.
s*inspire sans peine dépassent toute proportion; les quatre mois et demi d'investissement qu'il a supportés lui ont fait perdre la tête. Pendant cette période, chacun sMngéra à prouver au Parisien qu'il était un peuple héroïque; il se laissa faire avec complaisance et il ne fallut pas de longs efforts pour le convaincre ; jamais grand Mogol, ni grand Lama, jamais Padischah, u qui est Tombre de Dieu sur la terre, » jamais Kalife abasside se voilant la face pour ne pas éblouir ses sujets, ne fut plus encensé, plus adulé, plus flagorné par des gens de toute soi te et de toute condition : orateurs de clubs', académiciens , journalistes , diplomates , hommes d'État et boutiquiers rivalisaient d'un zèle qui eût fait rire s'il n'eût soulevé le cœur. On avait peur du monstre démuselé, on voulait le calmer et chacun cherchait à lui passer la main sur le dos ; peine inutile ! le 18 mars couvait dans ces cerveaux faibles et violents. Lorsque le crime fut consommé, les flatteurs de ce peuple puéril et cruel durent se demander avec remords quelle part ils avaient dans un pareil désastre. « Démos ! dit le chœur des Chevaliers d'Aristophane, tu es un roi puissant, tout .tremble devant toi ; mais on te mène par le bout du nez ; tu aimes qu'on te flatte et que l'on te dupe ; tu écoutes les orateurs, bouche béante, et ton esprit bat la campagne ! »
La bourgeoisie prêchait l'obéissance, la concorde, l'effort unanime dirigé contre l'ennemi qui battait l'estrade jusqu'à nos portes ; les déclassés de toutes les carrières, ceux qui, en haine de la poésie, veulent jeter Homère aux Quinze-Vingts, ceux qui, par jalousie personnelle, font « déboulonner » nos colonnes triomphales; tous ceux, en un mot, auxquels la fortune, le talent, la réputation d'autrui font horreur, disaient qu'il fallait se réserver pour l'action intérieure, pour la revendication des droits méconnus. Ceux-là seule-
ment furent écoulés ; on conspua les orateurs qui demandaient le salut de la patrie, pour suivre ceux qui promettaient Tinterversion^sociale. Ces rhéteurs sans patriotisme ni vertu, à qui tout moyen est bon pour se mettre en évidence, ne sont pas rares, car il y a en France plus de 200,000 individus dont le refuge ou le piédestal est Paris, dont la vanité seule égale l'ignorance et qui sont persuadés qu'ils sont nés pour être premiers ministres, — Sully ou Richelieu, à volonté. — « Comme si un égout de Paris était la Seine, » disait Camille Desmoulins en parlant d'Hébert. C'est là le défaut des sociétés sans hiérarchie ; qui dit sans hiérarchie, dit sans équilibre. Cette hiérarchie, le peuple de Paris voudrait la créer, en la reconstituant à son bénéfice exclusif. Il estime que son heure est venue et que la direction générale doit lui appartenir.
Il sait que nulle carrière n'est fermée à son intelligence et à son activité; il sait que sous le règne de Louis-Philippe, qui fut un gouvernement presque spécialement livré aux mains de la bourgeoisie, plus d'un ministre avait été ouvrier ou était directement issu de la classe ouvrière ; mais cela ne lui suffit pas ; ce sont là, dit-il, des exceptions ; il ne veut pas se contenter de détacher de lui les individualités remarquables qu'il renferme, pour les pousser au sommet, il veut y arriver en masse, non pas isolément, mais comme caste; l'expression du nombre étant devenue le droit, il exige son avènement et accuse d'un déni de justice ceux qui le lui contestent. Le mot a été dit: ce sont les nouvelles couches sociales qui réclament le gouvernement des destinées du pays. Elles veulent faire contre la bourgeoisie la révolution qu'au siècle dernier celle-ci a faite contre la noblesse. Que des ouvriers ignorants, avides de jouir, grisés par une rhétorique frelatée, aient rêvé cette billevesée, cela n'a rien d'extraordinaire ; mais il
est difficile de comprendre que des hommes de quelque intelligence, sortis de la classe moyenne,' aient épousé une pareille idée, cherchant à Texploiter à leur pro6t et n'aient pas vu que la réalisation en était impraticable.
Lorsque la bourgeoisie, tout imprégnée des doctrines encyclopédistes, rédigea les fameux cahiers des états généraux et, sous la conduite des nobles qui la guidaient, — Mirabeau, Lafayette et tant d'autres, — engagea le combat contre la noblesse, elle visait les privilèges oppressifs ; elle voulait détruire un ensemble de droits hérités, concédés ou achetés, en vertu desquels les rapports d*homme à homme devenaient facilement un outrage perpétuel exercé par Tun et subi par l'autre. La souveraineté diffuse, dispersée sur un nombre trésconsidérable d'individus, appartenant tous à une classe spéciale, constituait pour le reste de la nation une insupportable infériorité morale: privilèges pour les provinces, pour les villes, pour les hameaux, pour les églises, pour les cominunautés religieuses, pour les personnes ; négation de la justice par le droit d'asile; entrave aux transactions commerciales par le droit de péage et le droit de transit ; obstacle à l'émission de la pensée par le privilège des imprimeurs ; obstacle au développement des vertus militaires par le droit réservé aux seuls nobles de parvenir aux grades supérieurs ; suppression de la liberté individuelle par simples lettres de cachet ; — ces privilèges et tous ceux que Ton pourrait ènumérer n'iavaient rien didèal ; ils étaient chose sérieuse et tangible ; ils représentaient une puissance d'autant plus vexatoire qu'elle était répandue en plus de mains. De leur destruction, de la nuit du 4! août, date réellement l'émancipation humaine et l'intronisation d'un monde nouveau.
Chez la bourgeoisie, il n*y a rien de semblable à
LES RÊVES ET LE PÊRtL. 367
détruire ; elle n*a d'autre privilège que celui de travailler, de jouir en paix de sa fortune acquise et de léguer celle-ci à ses enfants. Ce que Ton veut atteindre violemment chez elle, c'est la richçsse, produit de son labeur et de son épargne ; il faut employer le terme usité en pareil cas : c'est le capital. On dit qu'il constitue un privilège exorbitant : c'est un privilège sans réalité et absolument fictif; car aussitôt qu'on l'attaque ou seulement qu'on l'inquiète, il disparaît, se fond, s'exile et ne laisse à sa place que d'inconcevables déceptions; lorsque l'on lente de s'en emparer, on ne trouve plus rien. Le tableau des fonds publics, pendant les jours de troubles, contient des enseignements qui, par malheur, ne servent à personne; à la fin du Directoire, le 5 pour iOO était à 6 francs, c'est-à-dire que pour un capital une fois versé de 6 francs on avait droit à 5 francs de rente. Le même fait, et plus grave encore, se reproduirait infailliblement si les fantômes qui s'agitent dans certaines cervelles prenaient un corps .
Les hommes qui cherchent à se grouper pour parvenir au but coupable qu'ils poursuivent, ont choisi un emblème ; ils ont pensé que le drapeau tricolore qui a mené au combat les soldats de 1792, que le chef couronné de la révolution française a planté sur toutes les capitales de l'Europe, qui a abrité les dix-huit années pacifiques de Louis-Philippe, que le général Cavaignac a tenu d'une main si intègre, qui a flotté sur Sébastopol démantelée et sur la tour de Solfèrino, qui, par ses trois couleurs réunies, symbolise la fusion des trois ordres, ils ont pensé que ce drapeau ne suffisait pas à exprimer les tendances où ils se laissent entraîner, et ils ont arboré le haillon couleur de sang, qui signifie destruction à outrance. Emblème de déception et d'appauvrissement, car ceux qui possèdent font vivre, par le travail rémunéré, ceux qui ne possèdent pas. L'inéga-
yiS LE PARISIEN.
lité de» conditions est une loi sociale et âne loi tuAmrelie. Si tout le monde était également ridie, tost le monde serait également paurre; nul ne prodnîraïtpiKw nul ne travaillerait plus, et la nation qui réalisoait cette absurde utopie ne tarderait pas à moarîr de misère.
Que ce soit là Tidéal secret qui a essayé de se formuler à Paris pendant la Commune, on n'en d<Mt pas douter ; un procès récent ne laisse subsister aucnne obscurité à cet égard; rien n'est plus clair qu*uii document où Ton peut lire : c Les massacres doiveot être la seule préoccupation du travailleur, dont rintérêt est de se débarrasser complètement de ceux qui vivent de l'exploitation de l'homme par l'homme... guerre à Dioi! guerre â la propriété!.... l'assassinat est un instru- ' ment indispensable par lequel il faut commencer.... n'épargnons personne. . . morte la bête, mort le venin ^ ! ■ Diderot, dans le Neveu de Rameau, a écrit ce mot profond : « Dans la nature, toutes les espèces se dévorent ; toutes les conditions se dévorent dans la société. » L'important est de ne pas se laisser dévorer et de défendre une civilisation qui, comme toute chose humaine, est perfectible, mais qui, dans Tétat actuel, est basée sur un principe d'égalité irréprochable. 11 est donc utile de regarder le danger en face et de savoir aussi exactement que possible quel avenir serait réservé à Paris, à la France, si le bouillonnement des idées malsaines se précipitait par une révolution et devenait une réalité.
La classe ouvrière de Paris, celle qui, avec une humilité pleine d'orgueil, s'intitule le prolétariat, n'est point pénétrée tout entière par la haine et le besoin du bouleversement. Elle peut se diviser en trois caté-
< Voir la Gazette det Tribunaux du 22 avril 1874, p. 356.
gories distinctes qui se côtoient plus qu'elles ne se mêlent, et n'agissent d'instinct avec ensemble que dans' certaines circonstances politiques, telles que Texercice dq droit électoral. En tête, et formant une aristocratie très-respectable, se trouve le groupe de ce que Ton peut appeler les bons ouvriers, groupe très-nombreux, empressé au travail, économe et de mœurs excellentes. L'esprit de parti ne les égare pas; mais Fesprit de camaraderie, aidé du respect humain, les entraine, et, ' lors des chômages imposés par les chefs grévistes, ils s'abstiennent de paraître à l'atelier; ces hommes, qui sont le noyau d'où naît la bourgeoisie, qui d'ouvriers deviennent contre-maîtres, puis patrons, sont l'honneur même du peuple parisien ; ils ont des vertus sérieuses et sont à la société ce que les sous-officiers sont à l'armée : yne réserve où Ton peut recruter des éléments de force excellents. Mais, en temps de troubles, ils ne doivent inspirer ni crainte ni confiance ; ils ne prennent pas part à l'insurrection, ils ne luttent pas contre elle : ils restent neutres.
A l'opposé de ce monde probe et laborieux, grouille une population trés-dispersée, particulièrement dangereuse, et que les agents de la sûreté désignent sous le nom générique de gouappe; elle se compose de vagabonds, de voleurs, de repris de justice, de surveillés en rupture de ban, de souteneurs de filles de bas étage ; je la connais. Lorsque j'ai eu à étudier la mendicité, l'indigence menteuse qui vit aux dépens de l'Assistance publique, la cour d'assises, les détenus, les malfaiteurs, les prostituées, j'ai plongé jusque par-dessous les basfonds ; j'en suis remonté avec la pâleur de Dante sur le front, non pas désespéré de l'avenir, mais singulièrement ému. 11 y a là, en effet, dans les substructions souterraines de l'édifice social, une armée prête à tout. On peut l'évaluer : elle compte environ 45,000 hommes^
37!l LE PAniSlEN.
Nulle idée politique, nulle recherche d'amélioration ne les guide ; ils sont au mal et à la violence. La plupart sont des malades, il faut le reconnaître : intelligence embryonnaire, ignorance inqualifiable, corps ravagé, prédominance des instincts brutaux, paresse invincible, indifférence morbide ; ils représentent assez bien une sorte de choléra social qui éclate parfois sous l'empire de certaines occurrences exceptionnelles, mais qui fermente toujours à Tétat latent.
Ceux-là sont constamment disposés à toute action, pourvu qu'elle soit mauvaise. Lorsqu'ils se jettent dans un combat, celui-ci devient immédiatement cruel et sans merci. Us sont des bras redoutables, lorsqu'une tête envieuse et méchante les dirige. On s'en aperçut pendant la Commune. Ces hommes ont entrevu là, à travers la lueur des incendies, une sorte d'Éden grossier où les fleuves d'absinthe et de vin coulaient à vannes ouvertes, où la ruine universelle allait les faire les égaux des plus riches, où tout fuyait devant leur force, qui n'était que l'horreur inspirée par la férocité de leurs actes. Ce sont eux qui ont versé l'huile de pétrole et qui ont assassiné les otages. Ils n'ont point oublié ces jours de bombance ensanglantée, ils y pensent, ils y rêvent ; et, si Ton n'y veille, ils essayeront de reconquérir ce paradis perdu, qui restera, dans leur souvenir, une légende à jamais regrettée.
Entre ces deux groupes si dissemblables, je placerai le troisième, qui leur sert d'intermédiaire, car il cherche à ébranler la sagesse du premier, et il n'hésite pas à utiliser la bestialité du second. C'est là que l'on trouve le personnel des grévistes quand même, les apôtres de la libre pensée, à laquelle ils ne comprennent rien, sinon qu'elle paraît en contradiction avec les idées respectées; c'est delà que sortent les ouvriers qui prolonffent < le lundi » jusqu'à la fin de la semaine ; c'est là
que fleurissent les orateurs d'atelier et de cabaret, ceux qui parlent de « revendication », de « droits imprescriptibles )), de « la tyrannie du capital », de <( l'exploitation de 1 homme par l'homme », et qui abusent, jusqu'à la nausée, de cette logomachie où les mots sont d'autant plus vides qu'ils sont plus redondants. L'idéal de ces hommes est facile à définir : l'égalité des droits ne leur importe guère, ils veulent l'égalité desjouisances. L'homme de cette catégorie n'est pas bon, nul raison nement ne le ramène, car il souffre d'une sensation persistante et tenace, qui est le mépris de sa condition et la jalousie de celle d'autrui. De la civilisation qui l'entoure et lui fournit sa subsistance,il n'a remarqué que les côtés défectueux ; il a vu les.enrichis tomber dans la paresse ^ dans les plaisirs, sinon dans la débauche ; il a vu que sottise et la morgue des fortunes héréditaires n'étaient égalées que par la morgue et la sottise des fortunes acquises ; en regardant les filles sorties du groupe auquel il appartient rouler carrosse, porter des falbalas, vivre dans la familiarité des princes, avoir livrée et se bâtir des hôtels, il s'est demandé à quoi servaient le travail et l'économie qu'on lui vantait; il a été irrité par un luxe dont il est le témoin éloigné et redouté ; il ne s'est pas dit que ce luxe excessif, agressif, insolent, lui valait de gros salaires ; non, il s'est dit : À quoi bon travailler, puisque ceux qui ne font rien ont toutes les joies? De là, d'une âpre convoitise vers les jouissances matérielles, est née l'idée âe se substituer, n'importe par quel moyen, à ce que la haine de ces Hommes appelle « les classes dirigeantes et privilégiée^ ». Leur principale préoccupation est de fonder, d'organiser dans la tribu ouvrière dont ils font partie, une association, une caisse, une société quelconque dont ils obtiennent la direction rémunérée, ce qui leur permet de quitter leur outil qui leur fait horreur et les humilie.
37i LE PABISIEN.
Trisle monde que celui-là : emphatique, exagéré, discoureur, hypocrile néanmoins et dissimulant de son mieux le fiel qui toujours lui remocite aux lèvres ; le moyen âge l'aurait volontiers cru animé du souffle diabolique et l'eût exorcisé. Il ne serait pas dangereux cependant, s'il n'était la proie des déclassés de la petite bourgeoisie qui souffrent autant que lui de leur propre médiocrité et qui mettent tout en auvre pour l'exploiter au profit de leurs ambitions personnelles. C'est sur ces malheureux qu'agissent les candidats évincés, les journalistes sans journaux, les avocats sans cause, les hommes d'argent sans crédit, les médecins sans clientèle, et la nuée de ces novateurs qui bouleverseraient le monde pour amener l'expérimentation de leur système, groupe étrange, composé de sectaires, de mystiques, d'illuminés dont les rêves semblent empruntés aux vieux chants sibyllins : t La terre alors sera partagée entre tous ; on ne la divisera pas par des limites, on ne l'enfermera pas dans des murailles ; il n'y aura plus de mmiilinniH ni de riches, de maîtres ni d'esclaves, de le grands, plus de rois, plus de chefs : tout ra â tous. »
le travail de ces deux envies, qui se touchent ! points, qui s'excitent par le contact, s'irrlcomplètent, sortira peut-être un jour la plus ivulsion sociale que jamais l'on ait vue. Diri- 1 envieux de la houigeoisie, les envieux du , entraînant à leur suite et poussant le trauêtes féroces qui remue dans les bas-fonds, à la civilisation actuelle un assaut formidaqu'ils ont déjà fait, on peut deviner ce qu'ils le faut pas croire que l'incendie de Paris a été spontanée, barbare, maisinspirée par le delà défaite; c'a été un acte prévu, médité d'avance et promis, comme une vengeance
due et légitime, à la[tourbe que l'on agitait dans ce but. Avant le 18 mars, on saisissait une lettre émanant d'un des futurs membres de la Commune, écrivain déjà vieilli, connu par quelques succès de théâtre et par des pamphlets où Tinjure remplaçait la verve ; dans cette lettre on peut lire : « La République de 71 ne sera pas comme celles de 48 et de 93, où ont coulé seulement quelques gouttes du sang des riches ; on tiendra compte et grand compte de leurs infamies ; il faut un exemple : que ce soit la terreur. Prolétaires, votre tour est venu : levez-vous! Vous avez des armes; à vous la torche! Laisserez-vous debout les palais et les châteaux ? Une rue ne sera-t-elle pas tracée à travers les Tuileries et le Louvre ? Le pétrole pejit couler au besoin dans les rues de Paris ! » Si un homme que des œuvres littéraires ont signalé, qui a été commissaire du gouvernement en 1848 et représentant du peuple à l'Assemblée nationale, qui n'a jamais eu à souffrir de la misère, a parlé ainsi, ne rend-il pas, jusqu'à un certain point, excusables les forcenés qui, afin d'obéir à son cri de combat, ont commis le crime, pendant qu'il prenait la fuite pour se soustraire au danger? On dirait que Félix Pyat, en poussant ces cris d'incendiaire, s'est inspiré de la lettre que Proudhon, âgé alors de trente ans, écrivait le 11 avril 1839 : a C'est trop pour moi que d'habiter cette immense voirie, ce pays de maîtres et de valets, de voleurs et de prostituée:^. Un jour, le chant du trépas retentira sur Paris et viendra des provinces. J'espère que la vieille Franche-Comté sera des premières à entonner l'antienne. Séjour des intringants, des tyrans et de leurs suppôts, fabrique de mensonge et de corruption, Paris sera désolé avant que le vingtième siècle ait commencé à poindre. » Les vœux de Proudhon ont été exaucés ; « son pays » Courbet a représenté la vieille Franche- Comté dans l'œuvre bestiale ; lorsqu'il a présidé au ren-
versement de la colonne élevée à nos gloires, « le maître-peintre d*Ornans » s'est sans doute souvenu que son ami Proudhon avait écrit cette balourdise extraordinaire : « L'obélisque de Louqsor tout placé revient à quatre francs la livret »
La semence jetée par ces fauteurs de violences, au milieu des ouvriers mauvais, n'a point été emportée au vent ; elle a germé, mais elle n*a point encore produit les fruits qu'ils espéraient. Du nombre des idées confuses, des projets contradictoires, des rêvasseries utopiques, dont on a fatigué la tête de ces pauvres gens, il se dégage, non pas un corps de doctrines, mais un ensemble de desseins qu'il est bon de résumer, car ils forment ce que l'on pourrait appeler les « vœux des nouvelles couches sociales ».
On veut faire de l'État une sorte d'administrateur général et déposséder les patrons de l'industrie au bénéfice des associations ouvrières. Pour parvenir à ce but, on attribue à l'Etat les chemins de fer, les canaux, la Banque de France, toutes les grandes institutions de crédit, toutes les compagnies d'assurances ; les propriétaires et les actionnaires seraient désintéressés par des coupons de rente à trois pour cent au pair ; si cette « opération » réussissait, on se promet d'abolir l'impôt sur les boissons, sur le sel, les octrois et les douanes ; on dégrèverait la terre, on frapperait le revenu d'un impôt progressif, on supprimerait le budget des cultes ; l'armée serait dissoute et remplacée par la garde nationale soldée.
Ce n'est pas tout, et dans le projet de « l'État père de famille », on en fait un fabricant*. Le revenu con-
* Voir Correspondance de Proudhon , tome I, p. 115-120.
' C'est une vieille idée qui depuis longtemps liante les cervelles révolutionnaires; la Société démocratique française tenant séance à Londres proposa le 19 novembre 1839, et fit adopter, le 14 septembre 1^40, la
sidérable fourni par les manufactures de tabacs, et qui est une ressource très-importante pour nos finances, îi fait imaginer une combinaison par laquelle l'État s'empare du monopole d'un grand nombre de denrées indispensables, telles que les savons, les draps, les huiles, les papiers et les métaux. Si Ton ne respecte pas les industries privées, on ne respecte guère les charges privilégiées : les notaires, les agents de change , les avoués, les commissaires-priseurs cèdent la place à des fonctionnaires chargés de faire la besogne , nommés, payés, au besoin révoqués par l'autorité municipale de la commune dans laquelle ils exercent.
Comme on le voit, la part de l'État est assez belle, il saisit les œuvres vives de la nation, et grâce au monopole, devenu une sorte de dogme obligatoire, il est le maître et le directeur de nos destinées; mais par ce moyen il ne s'empare pas du « capital », il le détruit. Une fois que ce travail est opéré — et les initiés affirment qu'un trait de plume suffira — la classe ouvrière intervient et demande à faire valoir ses droits. Elle trouve juste que la race agricole soit rendue propriétaire du sol qu'elle cultive, et elle demande pour ellemême le droit exclusif d'exercer l'industrie qu'elle soutient de son travail. Le moyen est facile, on l'a employé pendant la Commune ; à l'aide d'un arrêté de confiscation, on dépossède les patrons et l'on remet l'exploilation de leurs usines à une association d'ouvriers ; rien n'est plus simple en vérité, et cette vieille histoire a été racontée depuis longtemps dans la fable les Membres et VEstomac.
Si l'on peut agir de la sorte pour les grandes industries, il n'en est plus de même lorsque l'on se trouve
motion suivante : « Le gouvernement devra se faire, au profit de la nation, premier manufacturier, directeur suprême de toutes les industries, avoir une seule caisse et une s^eule direction pour elles. ■*
en présence de celte masse énorme de corps de métiers qui sont nécessaires dans une ville comme Paris,' et qui font vivre tout un peuple; là le procédé est autre et Ton résout d'une façon arbitraire le problème du « droit au travail ». Pour les rêveurs qui nous occupent, un métier est une propriété analogue à un immeuble, il doit rapporter tous les ans une somme déterminée; afin de parvenir à ce résultat qui semble chimérique, le métier ne sera mis en œuvre que par un nombre limité d'individus, de façon que le travail et par conséquent le gain soient exclusivement assurés à ceux qui auront obtenu de l'exercer. — Pour bien faire comprendre le mécanisme de cette conception, je prendrai un exemple. — On calculera, je suppose, le nombre de menuisiers qui sont nécessaires aux besoins de Paris; on le fixera à 1,500, et l'on décrétera qu'il n'y aura à Paris que 1,500 menuisiers; de sorte qu'ils n'attendront jamais le travail et que le travail les attendra toujours. Derrière eux, on autorisera une compagnie d'apprentis qui participeront à la besogne , ne toucheront aucun bénéfice régulieV et formeront la réserve des surnuméraires, où l'on choisira les remplaçants des ouvriers titulaires que la mort ou l'âge de la retraite auront atteints.
Au fond du cœur de plus d'un ouvrier parisien on pourrait voir s'agiter ce rêve, où Ton retrouve le souvenir des jurandes, des maîtrises, des corporations privilégiées du moyen âge, que 1789 a détruites. C'est là, jusqu'à présent, le plus clair de ces visées ; c'est à ce retour vers le passé, à cet effort rétrograde qu'aboutissent les prétendus essais de rénovation sociale par lesquels on leurre l'ouvrier, on le dégoûte de spn métier, on l'entraîne à des tentatives qui n'ont encore produit que la ruine et dont il est le premier à souffrir. L'idée que l'individu est propriétaire exclusif de son métier et que nul autre que lui n'a le droit de l'exercer s'est
déjà fait jour plusieurs fois, et s*est naturellement affirmée par la violence.
Lors de la grande grève des cochers de fiacre en 1865, on ne put tenir compte des exigences des porteurs de fouet et on les remplaça, sur leur siège, par des hommes pris un peu au hasard, mais qui du moins pouvaient continuer tant bien que mal Texploitation d'une entreprise dont les proportions et les nécessités sont analogues à celles des services publics. Les cochers grévistes ne l'entendirent point ainsi ; les nouveaux venus furent assaillis, assommés, et la justice eut à se montrer sévère pour les coupables. Aux observations des magistrats, ceux-ci ne cessèrent de répondre : « Puisqu'ils ne sont point cochers, pourquoi conduisent-ils nos voitures? »
Donc tous ces projets informes ont pour but de décapiter la grande industrie au profit de l'État et de régler la constitution des, corps de métiers de façon à assurer un bénéfice considérable à tout individu admis au rang d'ouvrier; mais il est une mesure qui a été longuement étudiée et qui s'adresserait à la généralité des fortunes, si jamais elle était adoptée : Théritage serait aboli dans les lignes collatérales et le produit en serait versé au Trésor ; dans la ligne directe il acquitterait une tax€^ équivalant à la quotité disponible; le droit détester n'existerait plus. En revanche, l'État devrait distribuer gratuilement l'enseignement à tous les degrés et fournir à chacun l'instrument de travail dont il a besoin : expression vague et d'une élasticité inconcevable, car, si l'instrument de travail d'un vannier est un couteau et un bottillon d'osier, l'instrument de travail d'un fabricant de machines à vapeur peut exiger plusieurs millions.
Tout ce qui précède a de quoi faire hausser les épaules, j'en conviens; mais il faut en tenir compte cepen-
dant, car Tinsurrection de juin 1848, la Commune de 1871 avaient pour but et auraient eu pour résultat, si elles avaient triomphé, d'imposer l'application de ces idées. D'où viennent celles-ci? De deux courants contraires qui se sont rencontrés et ont produit ce marécage où, comme Ton dit vulgairement, on essaye de pêcher en eau trouble.
Le premier a été formé par des fragments de doctrines ramassés au hasard à travers les œuvres contradictoires de Saint-Simon, de Fourier, de Cabet et des autres dieux qui cherchèrent à fonder des religions nouvelles. Leur théorie de Tégalité de l'homme et de la femme, de la science et de l'industrie, de l'art et du commerce, de l'esprit et de la matière, les entraînèrent forcément vers un matérialisme plus apparent que réel, mais qui séduisit avec rapidité des hommes mécontents de leur condition et aspirant à y échapper. Ce courant aboutit nécessairement à la négation de toute liberté. Au temps de ma jeunesse, j'ai côtoyé de fort prés ces novateurs et j'ai conservé pour quelques-uns d'entre eux un sentiment de profonde vénération ; au fond, tous étaient des prêtres. Que leur devise ait été celle des fouriéristes : « à chacun selon ses besoins ; » qu'elle ait été celle des saint-simoniens : « à chacun selon sa capacité ; à chaque capacité selon ses œuvres, j> — tous, sans exception, étaient des autoritaires. Lorsque Cabet tenta l'organisation pratique de son système en Amérique, il interdisait de fumer dans les rues d'Icarie, parce que l'odeur du tabac lui était désagréable.
Leur idéal était tout fait, et, sans peut-être qu'ils s'en soient nettement rendu compte, ils n'en ont jamais eu d'autre : ils avaient modelé l'État de leur rêve sur le catholicisme, sur cette hiérarchie universelle, très-bien pondérée et tenue en équilibre parle dogme de l'obéissance passive ; dans leur pensée, ils se substituaient au
Pape; leur Jérusalem céleste était bâtie à Timage de la Rome orthodoxe ; ils construisaient une pyramide sociale et se plaçaient naturellement au'spmmet. Comme ils étaient « toute la vérité », eux aussi se sentaient infaillibles; par conséquent, ils repoussaient la discussion, supprimaient la liberté mauvaise conseillère et invoquaient au besoin le bras séculier, c'est-à-dire l'autorité armée de lois et de gendarmes, pour faire respecter leurs décisions. L'un d'eux, un homme d'une intelligence extraordinaire et d'un grand cœur, m'a dit souvent : > Il faut savoir violenter l'humanité pour la rendre heureuse. »
L'autre courant est issu des doctrines émises par une association dont on a beaucoup parlé depuis quelques années : V Internationale ne fait acception ni de race, ni de pays ; elle ne tient compte ni des caractères différents, ni des mœurs diverses, ni du climat, ni des religions ; dans le genre humain, elle ne voit qu'un ordre de créatures, le Prolétariat, auquel elle veut donner les autres classes en pâture. Cela est net. Les principes socialistes, mal digérés, commentés par des esprits vulgaires et présentés d'une façon trés-incomplëte, ont développé chez les ouvriers les instincts matériels et le dédain de la liberté ; par d'autres moyens, les prédications de l'Internationale sont arrivées au même résultat.
Le peuple ne parle pas, il n'a donc pas besoin d'orateurs; il ne lit pas, il n'a donc pas besoin de journaux : la liberté de la tribune et la liberté de la presse sont inutiles ; en outre, comme les doctrines préconisées peuvent n'être pas du goût de ceux contre lesquels on compte les faire prévaloir, on les appliquera par la force, — si veut le roi, si veut la loi. — Mais ces préceptes ont une action désespérante, car ils suppriment l'idée de patrie. La patrie de l'ouvrier, c'est désormais sa caste, n'importe où il se trouve ; le prolétariat de
o8î) LE PARISIEN.
Berlin et le prolétariat de Paris peuvent se donner la main par-dessus le sang et la famine, car^les intérêts qui s'agitent entce les deux pays ne louchent en rien aux droits revendiqués par Tlnternationale ^
L'intérêt de la caste fait donc mettre en oubli l'intérêt de la nation. Cela tient à ce fait peu remarqué, que le souffle qui a animé le grand corps de l'Internationale et lui a donné vie, est un souffle juif; son grand maître, son inspirateur est un israélite. Or les israélites, si honorables, si probes, si bons citoyens qu'ils soient, n'ont jamais que des patries adoptives ; ils respectent la loi des pays qu'ils habitent, ils y donnent souvent l'exemple de bien des vertus, mais ils ignorent cette tendresse mysiérieuse qui tient aux fibres les plus profondes de Tâme, cette joie (iu sacrifice, cette espérance qui survit à tout, cet orgueil parfois insensé, qui forment l'amour de la patrie. Depuis l'an 70, ils ont répandu leurs colonies à travers le monde, gardant intacte la religion de leurs pères, les coutumes de leur race, mais n'ayant d'autre patrie réelle que la synagogue où ils évoquent le souvenir du temple détruit.
Prédominance des instincts matériels caressés par le socialisme, affaiblissement de Tidée de patrie, ébranlée par rinternationale, mépris hautain pour la liberté, dont l'un et l'autre n'ont que faire, voilà, en somme, les trois
* L'ultramontanisrae arrive exactement aux mêmes conséquences. Le journal le Mondes écrit, en août 1874, la ^phrase suivante, qu'il est bon de retenir : « Certains organes libéraux de Paris, la Presse entre autres, ont prétendu que la première prière des Français devait être pour la patrie. C'est là une erreur grossière. Le catholique met l'Église avant la patrie, et avec raison, car l'Église est l'institution unique dans laquelle l'homme peut arriver au salut. • Jamais notre vieux proverbe, les extrêmes se touchent, n'a élé plus vrai; des esprits absolument opposés arrivent à la même conclusion, par cela seul qu'ils sont excessifs; en regard de l'opinion du Monde, on peut citer celle de Proudhon; le 14 septembre 1855, lorsque Paris l'ut en joie à la nouvelle de la prise de Sébastopbl, il s'écrie: « La Bourse jubile, le faubourg Saint-Antoine pavoise ses maisons, le Siècle se lèche les babiaes; qu'espérer d'une telle race? » Corresp., t. VI, p. 252.
points saillants que Ton distingue lorsque l'on étudie sérieusement Tensemble trés-rombrouillé des doctrines, — non, — des rêveries du prolétariat. Cela n'aurait rien de rassurant pour Tavenir, si les moyens d'exécution correspondaient aux aspirations. Ces hommes, ces ouvriers intermédiaires et théoriciens qui abandonnent si volontiers l'outil pour la parole, disent qu'ils sont un peuple de frères. Étrange fraternité pour qui est descendu parmi eux et les a attentivement regardés. Ils se méprisent entre eux avec une intensité que Ton croirait dogmatique i5f empruntée aux lois religieuses des Indous. Jamais brahmane n'a eu plus de dédain pour un coudra qu'il n'y en a entre les divers corps de métiers qui forment l'industrie de Paris. C'est insulter un ouvrier joaillier que de l'appeler bijoutier; un charpentier rougirait d'être pris pour un menuisier. J'ai entendu un charretier se disputer avec un cocher de fiacre; ils étaient hors de la portée du fouet et ne se ménageaient point les injures; le charretier dit : « Un cocher de fiacre, c'est la lie du peuple, chacun sait ça! » Le pauvre cocher baissa la tête, fouetta ses chevaux et s'enfuit. Mais s'ils se haïssent et le prennent individuellement de très-haut vis-à-vis les uns des autres, ils se défendent collectivement, font cause commune et espèrent bien arriver ensemble, d'un seul coup. Ils se comparent aux anciens chrétiens ; ils en ignorent l'histoire, mais la légende est venue jusqu'à eux ; les gentils persécuteurs et le monde romain, c'est la société actuelle; les martyrs, ce sont ceux des leurs qui sont tombés au jour des revendications à main armée: de même que le christianisme s'est substitué au paganisme mort de vieillesse et de diffusion, ils veulent se substituer à l'ordre de choses en vigueur; les plus sages, ayant dénombré l'immense légion, comptent sur le suffrage universel librement exercé; les plus ardents, les impatients rêvent une
levée générale, qui par le seul poids de sa masse ferait crouler le vieux monde.
Ce n'est pas tout de vouloir détruire un ensemble d'institutions consenties et d'en improviser d'autres ; il faut le pouvoir. Ces songe-creux ne savent pas que, pour modifier les relations économiques qui font la sécurité des peuples, ce n'est pas trop de la science, d(3 la sagesse, du dévouement d'hommes exceptionnellemeat instruits, réfléchis et sagaces ; ils ne savent pas que le temps, aidé de l'expérience des générations, peut seul résoudre les problèmes enclos dans certaines questions. Les décrets n'y font rien, et de la parole aux actes il y a longue distance. Le Directoire aux abois jeta, d'une seule émission, sur le marché public 20 milliards d'assignats qui ne lui rapportèrent pas 100 millions. Si la Commune avait réussi à s'emparer de la Banque de France, le billet de i,000 francs, malgré le cours forcé, n'aurait pas valu 10 centimes. C'est là le sort qui attend invariablement leurs tentatives ; la ruine universelle ne les enrichira guère.
S'ils sont assez bien d'accord sur le but général vers lequel ils tendent, ils ne sont pas parvenus jusqu'à présent à s'entendre sur les moyens de l'atteindre. Ils sont divisés à l'infmi, et leur ignorance radicale, à peine dissimulée par des phrases ronflantes, les met hors d'é- \at de trouver une formule pour leurs idées; or une idée n'est et ne devient applicable qu'à la condition d'être définie. Certes les associations ouvrières, les sociétés de secours, les chambres syndicales, les groupes mystiques du compagnonnage ne manquent pas. Il n'est guère actuellement de corps de métier qui, sous un prétexte ou sous un autre, n'ait son lieu de réunion, de discussion, et des délégués que l'on envoie au besoin conférer avec les ouvriers étrangers. A l'image de ce qu'ils voient faire dans les assemblées parlementaires, ils se divisent vo-
lontiers en commissions, en sous-commissions, eh comités. Il est fort rare que dans le même groupe exerçant la même profession, ayant, par conséquent, les mêmes intérêts, les avis partagés ne donnent lieu à des discus-
- sions passionnées où chacun fait de Topposition pour son propre compte et dont il est impossible de voir jaillir une lumière quelconque. C'est la toile de Pénélope, incessamment défaite, incessamment refaite. Les théories s'expriment en termes nuageux que chacun approuve ; mais dès qu'il s'agit de les condenser et de les faire passer à l'état pi;^tique, néant ; on tombe dans une stérilité sans nom qui décourage les plus avisés, surexcite les niais, mais qui fait dire à tous : Qu'importe? notre jour viendra! Autant de corps de métiers, autant de tendances différentes ; autant de commissions, autant de visées particulières ; autant d'hommes, autant
. d'opinions individuelles. Actuellement, le socialisme du prolétariat est une religion qui n'est composée que de schismes.
On croit que les ouvriers ont compris l'extrême importance de la force savante, c'est-à-dire de l'organisai tion ; on croit qu'en toutes circonstances ils reçoivent un mot d'ordre et y obéissent passivement comme des moines ou comme des soldats. C'est une erreur. Cette erreur est naturelle, et elle a pris naissance à la suite de certaines élections politiques où l'habitant de Paris a voté avec un ensemble extraordinaire. C'était le résultat d'une discipline de fait, et non point le résultat d'une discipline organisée. Tous les hommes qui ont en haine notre état social et qui voudraient le renverser, acceptent, sans hésitation ni discussion, le candidat qui leur paraît Je plus apte à le combattre : affaire de lutte, voilà tout. Les comités électoraux, les journaux de l'opposition ne veulent pas être distancés sur cette voie où la fortune appartient au plus violent, et ils sont forcés.
pour ne point perdre leur prestige, de patronner une candidature qui bien souvent porte préjudice à la cause qu'ils défendent.
Qu'il y ait quelque part un conclave, c'est le mot usité, composé de trois membres, qui, au moment des élections, fait un choix déterminé par des considérations qu'on ne fait pas connaître, je n'en doute guère ; mais que ce conclave soit en rapport avec les délégués des ouvriers, que les délégués imposent leur volonté aux chambres syndicales, que les commissions la transmettent aux ateliers, — non. Il Suffit simplement aux membres du conclave de disposer d'un journal et d'y lancer la candidature sur laquelle ils se sont fixés ; si cette candidature est plus accentuée que toute autre dans le sens de l'opposition à outrance, elle sera immédiatement accueillie et unanimement soutenue par le corps du prolétariat, agissant dans ce cas comme un seul homme, pour frapper une société qu'il ne veut plus supporter. C'est l'histoire de l'élection Barodet que je yiens de raconter. Le jour où l'on saura comment et par qui elle à été mise en avant, quel est le parti qui l'a imaginée et quel est le parti hostile au premier qui Ta fait triompher en lui donnant l'appui de ses journaux, on entendra plus d'un éclat de rire.
La politique proprement dite est absolument indifférente au peuple de Paris : empire, monarchie, république lui importent peu ; s'il penche vers celle-ci, c'est parce qu'elle ouvre nécessairement la porte à plus d'un hasard dont on peut profiter. Il a raison lorsqu'il dit que ce sont là des formes extérieures qui ne touchent en rien au fond des choses. Il est toujours de l'opposition, non pas politiquement, mais socialement. Démocrate par théorie, démagogue par instinct, il secoue de toutes ses forces et par tous les moyens dont il dispose les conventions sociales sous lesquelles il se
croit écrasé. Il va si loin dans la perversité de ses conceptions qu*il consentirait volontiers à souffrir, pourvu que les classes dirigeantes souffrissent aussi. A la sortie d*une salle de scrutin de ballottage en 1869, j'ai entendu deux ouvriers causer ensemble. — Pour qui as-tu voté? demanda l'un. — L'autre répondit : J'ai voté pour Satan ; au moins, si celui-là est nommé, il f... le feu partout. — Le feu partout ! il y en a plus d'un que ce rêve obsède.
Sommes-nous bien certains de ne jamais voir arriver légalement au pouvoir les .mandataires de ces peur sées terribles ? Le suffrage universel a de singulières surprises; la lassitude, l'envie, les espérances extravagantes peuvent pousser en ayant des candidats dont la vraie place serait à Gharenton ; car beaucoup de ces gens, hâtons-nous de le dire, ne sont pas irréprochables au point de vue de l'intégrité des facultés intellectuelles. Le bulletin de vote est une arme invincible lorsqu'elle est maniée par la troupe la plus nombreuse ; elle a cela pour elle que l'on peut s'en servir en toute sécurité de conscience ; si la blessure qu'elle fait à la civilisation est mortelle, k civilisation aura cette consolation d'avoir été tuée dans les régies. C'est, aussi une arme à double tranchant ; elle a tué, elle tuera ceux qui veulent la briser, de même qu'elle tuera comme elle a déjà tué ceux qui la respecteront.
(C'est là le fait des institutions illimitées qui ne sont basées sur aucune appréciation morale. « Je ne compte pas mes amis, disait Montaigne ; je les pèse, i La qualité n'est comptée pour rien, la quantité seule est la grande maîtresse des destinées^ ; si elle a la patience de continuer son œuvre, elle triomphera.et l'avenir lui
* Le péril est bien moins dans le suffrage universel que dam la didature universelle, qui est Tabsurdité la plus dangereuse dûnt nation puisse avoir à redouter les conséquences.
appartiendra: avenir sans horizon, dont la durée ne sera qu'éphémère, mais qui lui permettra dii moins d'essayer de marcher dans son rêve et lui donnera le temps de produire des maux incalculables. Les décrets sont libellés, il ne s'agit plus que de les signer au jour du triomphe : « Déclarons la dissolution de toute police ; mettons la surveillance à la vigilance de chaque citoyen ; déclarons l'abolition des codes, lois et décrets existants, l'abolition de la magistrature, et remplaçons les institutions existantes, cour d'assises, tribunal correctionnel, etc., par un tribunal populaire; abolissons les impôts directs et indirects et les remplaçons par une taxe sur la fortune et la propriété ; déclarons l'abolition de l'armée permanente*. » De tels projets mis à exécution, revêtus d'une légalité farouche qui peut sortir inopinément des urnes électorales, briseraient immédiatement tout ressort de civilisation, et Paris agonisant n'attendrait plus que l'heure de sa mort.
Ce n'est pas là un des moindres périls qui nous menacent ; il est contenu dans notre constitution sociale, et il a été créé par ceux qui, après l'échauffourée de février 1848, ont cru, un peu naïvement, s'attacher à jamais le dévouement des classes populaires. La diversité des moyens proposés pour « liquider la société » sera seule un moyen de salut, si jamais cette heure funeste doit sonner. Pendant que les chefs du mouvement se disputeront et vanteront les uns contre les autres l'application de leurs théories personnelles, les forces vives du pays — les forces conservatrices — auront peut-être le temps de se reconnaître, de s'organiser et d'entrer de haute lutte dans cette détestable arène. C'est ce qui s'est passé sous la Commune. Pendant que les énergumènes de l'Hôtel de Ville et des comités, aveu-
' Voir la Gazette des Tribunaux du 23 avril 1874, p. 290.
glés par leur vanité individuelle, cherchaient à satisfaire leurs haines particulières et ne trouvaient pas d*introuvables formules, la résistance sê préparait et la France finissait par conquérir sa capitale.
Je sais que Ton va dire : Jamais telles et si douloureuses occurrences ne se représenteront; jamais Tonne reverra un peuple entier armé pour la guerre et que ses chefs ont réservé pour l'émeute; jamais les pouvoirs publics n'abandonneront encore Paris livré à un accès de folie. Une telle opinion est puérile; je le répète, après l'insurrection de juin 1848, nous avons tous dit : Jamais une semblable conflagration ne se pourra reproduire. Ces soulèvements furieux, qui nous semblent des faits isolés, sont la résultante d'un état général morbide, comme un abcès est Tindice d'une constitution vicieuse ou viciée. Une bataille pareille à celle dont nous avons été les témoins désespérés pourrait-elle encore s'engager sans mettre désormais en question l'existence même de Paris? Nous ne le pensons pas. Dans iin combat de cette nature, où les deux parties adverses lutteraient pour défendre des réalités et des rêves, tout est à craindre, car les guerres civiles sont particulièrement terribles. « Une haine étemelle, une haine de frères, » a dit Ugo Foscolo. Dans leurs conciliabules secrets, ceux qui ont gardé au cœur l'espoir d*une re vanche prochaine disent : « Nous avons brûlé trop tard ! » et ils regrettent de n'avoir pas fait un usage plus complet de ce qu'ils appellent « l'application de la science à la revendication des droits du travailleur ». Il faut avoir le courage d'aller jusqu'au bout et de raconter sans pâlir le sort que ces fous agités réservent à Paris.
Deux fois déjà j'ai personnellement assisté à cette « application de la science ». Au mois de juin 1848, des gardes nationaux, cherchant à enlever une barricade qui coupait le faubourg Poissonnière aux environs
de l*h6pital alors en construction, furent accueillis par des jets corrosifs d*acide sulfurique qu'on leur lançait à l'aide d'une j^ompe à incendie. Dans le temps, cela nous parut monstrueux; nous ne savions pas alors que les chefs des mouvements futurs devaient écrire ; c C'est la guerre barbare qu'il nous faut. Nous ne voulons ni réformer l'État, ni le conquérir : nous voulons le détruire. » Cet emploi des produits chimiques utilisés par l'émeute fut, en quelque sorte, le premier acte de la tragédie que l'on « répète » dans la coulisse, en attendant qu'on la joue sur la scène.
Le second acte, c'est la Commune. J'ai passé une nuit sur le toit de la maison que j'habite, saisi d'horreur et de dégoût, à regarder brûler Paris. J'évoquais dans mon souvenir tous les cataclysmes que l'histoire nous a racontés, et je n'en voyais pas de plus effroyable, de plus criminel. Je ne sais pourquoi je tenais invinciblement mes yeux fixés sur la flèche de la Sainte-Chapelle qui, parmi les flammes rouges, se dessinait comme un mince obélisque noir; j'y avais attaché une sorte d'espérance confuse , et je me disais : « Tant qu'elle ne flambera pas, le Palais de Justice sera sauf. » Je savais ce que les greffes de celui-ci contenaient; je connaissais les richesses à jamais perdues que renfermaient les archives de la Préfecture de police, celles de l'Hôtel de Ville, celles de l'Assistance publique. Les tourbillons, fouettés par le vent au-dessus des Tuileries, me laissaient croire que notre Louvre, cette gloire de tous les arts humains, allait s'abîmer à toujours. Un bruit strident et régulier venait jusqu'à moi, à travers ]es grands espaces : c'était le sifflement des gueuses de plomb fondu qui, coulant de l'entrepôt général de la Villette, faisaient bouillonner les eaux du canal Saint-Martin. Cette note aigre se détachait sur une basse continue qui était la crépitation des coups de fusil. Qu'est-ce donc que la
noche triste^ dont les compagnons de Cortefz avaient conservé la mémoire, en comparaison de cette nuit sinistre? Tant de ruines accumulées étaient le résultat d'une nouvelle application scientifique. L'emploi des huiles minérales a fait passer un fleuve de feu sur nos palais et sur les témoins de notre histoire. Le pétrole est devenu un dieu : il a ses dévots, il a un culte.
Dieu éphémère, rejeté au rang des idoles dont la puissance est douteuse et déjà ridiculisé par ses anciens adeptes. On le trouve lent, inefficace dans bien des cas et trop timide lorsqu'il a affaire à des pierres de taille que le temps n'a pas encore desséchées; il s'arrête et recule devant elles, comme on l'a vu au pavillon neuf des Tuileries, qu'il a laissé intact, t'our le troisième acte de la tragédie, qui, selon ses dramatiques personnages, doit être le dernier, on compte adjoindre au pétrole ces matières explosibles qu'il est inutile d'énuraérer, car chacun les connaît.
Ceux qui ont inventé les bombes à main, qui ont chanté l'hymne à <r la petite balle », veulent des moyens expéditifs, et, comme ils disent, en finir une bonne fois pour toutes. Pendant la longue lutte qui a duré cent soixante-huit heures, ils ont combattu et assuré leur retraite en allumant l'incendie sous les pas des soldats : vieille tactique abandonnée et qui n'est plus digne des hommes du « monde nouveau ». Dorénavant on fera d'abord sauter des quartiers entiers, puis on y versera le pétrole, ensuite on se battra si quelqu'un survit encore. Que le lecteur ne s'imagine pas que je suis la proie d'un cauchemar et que je prends mes funèbres rêveries pour des possibilités admissibles : je n'ai rien avancé dont je n'aie eu*la preuve en main.
Rendre la population de Paris responsable de ces horreurs préméditées, ce serait commettre un crime de lèse-nation ; mais l'armée prête à entrer en campagne
atec ce plan de destruction combinée, si Ton met obstacle au renTersement social qu'elle entre?oit à travers les fumées de Tabsinthe et de la vanité» cette armée est n<Mnbrease. Je le dis de nouveau, car on ne saurait trop le répéter : elle a pour soldats la grande phalange des vagabonds, des insoumis, que la chionrme n'a pas ferrés au banc des bagnes et qui se jettent avec joie dans toute bataille, pourvu qu'elle soit à outrance et qu'il y ait des aubaines ; elle a pour sousK>ffîciers, pour officiers subalternes la tourbe des ouvriers ivrognes, rêveurs et abusés ; pour chefs, elle a ces déclassés de la bourgeoisie que la paresse a repoussés hors de la voie droite, qui ont essayé de tout, n'ont pris racine nulle part, qui se sont fait des principes avec leurs rancunes, des opinions avec leurs ambitions justement déçues et qui, en haine de toute supériorité, voudraient courber le monde ^us le niveau de leur implacable médiocrité. Si cette légion du drapeau rouge se lève en armes contre nos institutions, si elle n'est pas refoulée, ètoufTée sur place, si elle a une heure de victoire, c'en est fait de Paris : Dî omen avertant!
Le danger que Paris renferme à l'état latent comme un volcan qui couve, est réel ; la guerre intérieure est, à ce point de vue, bien plus à craindre que la guerre étrangère. Des villes peuvent être mises à sac, lorsque l'assaut les a forcées ; mais quelle armée ennemie serait assez dénuée d'intelligence pour tenter une telle aventure contre nos murailles ? En admettant que les rigueurs de l'avenir réservent un nouvel investissement à Paris, celui-ci brisera les lignes de ses adversaires, donnera la main aux troupes en campagne et se délivrera, ou il échouera dans ses efforts ; et, renfermé sur lui-même, dévoré peut-être par ses convulsions intestines,- il attendra l'heure lugubre de la faim qu'il a déjà entendue sonner.
Plus les villes de guerre sont populeuses, moins il est facile de les défendre efficacement : la famine y fait son œuvre plus vite et mieux que la stratégie ; deux millions d'habitants sont une cause d'affaiblissement à laquelle nul héroïsme ne peut résister. L'ennemi, vainqueur par capitulation discutée, respectera cette ville, dont la splendeur affaiblie a encore de quoi surprendre; Paris ne sera pas tué, Paris se tuera luimôme. Certaines maladies conduisent fatalement au suicide ; la folie névropathique compliquée de monomanie des grandeurs dont Paris est atteint, est une de ces maladies-là. Que faudrait-il pour conjurer le destin, pour éviter ce sort misérable et môme pour ressaisir de glorieuses fortunes? Le cardinal Hazarin a depuis longtemps répondu à la question, lorsqu'il a dit : « C'est un grand malheur qu'il suffise, pour placer la France au plus haut degré de prospérité, que les Français soient dévoués à la France, et qu'on ne puisse l'obtenir! »
Toutes les grandes villes ont péri de mort violente. L'histoire universelle est le récit de la destruction des capitales ; on dirait que ces corps pléthoriques et hydrocéphales doivent disparaître dans des cataclysmes. Elles peuvent renaître, mais si profondément modifiées qu'elles ne sont plus elles-mêmes ; dans la Constantinople des Padischahs, qui reconnaîtra la Byzance des empereurs d'Orient, et dans la ftome de la papauté, qui reconnaîtra la Rome des Césars? L'âme primitive s'est envolée, et s'il reste quelques membres que l'on puisse rassembler jusqu'à leur donner une existence nouvelle, le souffle qui les anime n'est pas celui dont elles ont vécu jadis.
Il y a des villes qui ont une âme immortelle ; on dirait qu'elle se diffuse dans l'univers entier et qu'elle vibre dans le cœur de tous les hommes. En Grèce, le
voyageur est frappe du nombre prodigieux de tombeaux vides qui trouent les rochers et bordent les routes ; où donc sont-ils les morts de tant de tombes ? Ils sont dans le genre humain ; ils chantent avec les poètes, parlent avec les orateurs, méditent avec les philosophes, ils sont dans l'atelier des sculpteurs et des peintres, ils encouragent les architectes et définissent les régies du beau; Tàme d'Âthénes est dans le goût, dans les mœurs, dans la science, dans le langage universels, comme Tâme de la Rome césarienne est dans le droit et dans la jurisprudence, comme Tâme de la Rome catholique est dans la morale. C'est le destin de certaines agglomérations humaines d'où se dégagent des courants pénétrants dlntelligence et de vérité ; elles sont impérissables ; leur expansion semble indéfinie et se prolonge à travers les temps, malgré leur mort apparente.
Quel que soit le sort qui attende Paris lorsque les âges lointains et mystérieux auront clos ses destinées, qu'il soit, comme la Thébes aux cent portes, couché le long de son fleuve, jonchant la terre de ses immenses ossements ; qu'il soit comme Ninive, comme Babylone, une énigme archéologique proposée à la sagacité des savants futurs ; qu'il soit comme Athènes, un fantôme d'une grâce incomparablement touchante ; qu'il ait comme Rome des fortunes successives et adverses ; que comme Gonstantinople il voie dormir un peuple de barbares ignorants ; qu'il meure demain, qu'il meure dans vingt siècles ; qu'il s'éteigne dans sa propre indolence» qu'il continue sa vie de crimes, de hauts faits, de vices et de vertus, qu'importe ! Le nombre des idées qu'il a jetées dans le monde fait son âme immortelle ; celleci ne peut périr, car elle appartient à l'humanité, qui depuis longtemps s'en est pénétrée.