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fois, il n*y a pas à s*y tromper, c*est bien de TEmpire qu'il s'agit ; nullement, c est du gouvernement de Juillet.
Plus on ira, plus les civilisations se développeront, plus les reproches de ce genre pourront se produire et auront pour eux une apparence de sincérité. La découverte des métaux précieux, qui deviennent trè&-abondants, donne au monde une richesse excessive ; la richesse fait naître les besoins, et dés que les besoins ont commencé à poindre, on s'évertue à les satisfaire. Exiger d'un peuple riche qu'il vive d'abnégation et de pauvreté, c'est demander à l'être humain plus que sa nature ne comporte ; on peur, sans murmurer, se nourrir de pain d'avoine et de viande de cheval lorsque l'on y est contraint par la nécessité, mais il est normal de manger du pain de froment et du filet de bœuf lorsque l'on peut en acheter. On était fort vertueux à Sparte, dit-on ; mais le vol y était en honneur : ce qui prouve une misère peu commune ou une inconcevable paresse. Cette richesse, ce luxe que les moralistes sévères pour autrui incriminent avec violence, n'ont pas été sans influence sur l'adoucissement des mœurs et ont déterminé, au seul point de vue de l'hygiène publique, une prolongation notable dans la moyenne de la vie humaine. Au lieu de cloaques où les familles pourrissaient jadis dans des masures sans soleil et sans air, Paris possède aujourd'hui de larges rues, bordées de maisons saines où l'eau, la lumière et l'oxygèiie, c'est-à-dire la santé, sont répandus à flots ; cette richesse ne donne pas que des plaisirs immoraux ; elle a décuplé la force de production des ouvriers en leur permettant de remplacer le pain noir et le fromage blanc d'autrefois par une nourriture très-substantielle et réparatrice ; la consommation de la viande, cet indice irrécusable du bien- j être général, augmente tous les ans ; les registres de
l'octroi Taffirment contre les déclamations peu désintéressées des mécontents. Les bureaux de bienfaisance soignent les indigents à domicile ; de vastes hôpitaux, où les meilleurs médecins tiennent à honneur de faire le service, reçoivent et guérissent les malades dans des conditions et dans des proportions que le bon vieux temps n*a jamais connues. Les asiles, les hospices sont multipliés, la santé publique profite de toutes ces améliorations et s'affermit ; c'est à la fortune de tous que ToTi emprunte les ressources d'où s'écoulent tant de bienfaits ; sans notre richesse accrue par le souci des « intérêts matériels », est-ce que la préfecture de la Seine aurait pu consacrer 30,000,000 à l'enseignement primaire de Paris ?
Jamais on n'a moins assassiné, moins volé que main, tenant ; les crimes commis au milieu d'une population de deux millions d'individus sont dix fois moins nombreux qu'à l'époque où Paris ne comptait pas plus de six cent mille habitants. L'état moral de la population s'est-il donc amélioré d'une façon trés-sérieuse ? Je voudrais pouvoir l'affirmer, mais l'aménagement même de la ville est une sorte d'obstacle aux méfaits des gens de mauvais aloi qui pullulent parmi nous. La clarté du gaz, substitué aux lanternes, aux réverbères dont La Reynie et Sartines étaient si fiers, les énormes voies de communication qui ont remplacé les ruelles ténébreuses, propices aux embuscades, où nos pères marchaient à tâtons, ont fait pour la sécurité urbaine plus que tous les sermons des moralistes. La très-habile distribution des quatre-vingt-un postes de police, d'où six mille gardiens de la paix partent sans cesse en patrouilles rassurantes, offre des garanties autrement sérieuses que les promenades illusoires des soldats du guet suivis d'un commissaire en voiture. Trente-cinq mille arrestations opérées en moyenne, chaque année, par les
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agents de la préfectare de police prooTeot que, si nous ne sommes pas un peuple Tertuenx, noos sommes du ] moins un peuple très-protégé contre les ccmToitîses malfaisantes.
Plus la richesse de la nation s*est augmentée, plus cette protection, facilitée par les embellissements de Paris, est devenue efficace, plus nous avons pa employer d'argent à défendre la collectivité contre les mauvais instincts de Tmdividu. Sous cette forme, le luxe tant vitupéré a servi aux intérêts généraux. Est-ce à dire, pour cela, que notre état social soit impeccable? Non pas ; mais il est supérieur à celui que nous offre le passé. Parfois cependant on tire des conséquences outrées d'un fait anormal. Dans l'assassinat de la duchesse de Ghoiseul-Praslin par son mari. Ton a voulu voir une preuve de la démoralisation de la haute société parisienne; un accident monstrueux n'implique nullement une dépravation générale ; il y aura toujours des comtes de Horn, des chevaliers et des abbés de Gange, des marquises de Brinvilliers ; il y aura toujours des individualités profondément perverses, comme il y aura toujours des chiens enragés.
Faut-il conclure de tout ceci que notre époque est enviable et que nous sommes d'un temps supérieur à nul autre? Cette pensée n'est pas la mienne, et notre histoire a traversé des phases glorieuses et apaisées pendant lesquelles il semble qu'il eût été doux de vivre. La prospérité s'est éloignée de nous, de pesantes infortunes nous ont accablés ; nous devons aux autres et à nous-mêmes des malheurs que le temps seul et beaucoup de sagesse pourront réparer. Paris, échappé aux étreintes d'un adversaire sans merci, a essayé de se suicider, et nous avons subi des jours qui ont laissé dans nos cœurs un intolérable souvenir.
Ces jours d'angoisse et de deuil, nos pères ne les ont
pas ignorés. Sans remonter à la captivité du roi Jean, aux querelles d'Armagnac et de Bourgogne pendant la folie de Charles VI, sans évoquer le traité de Troyes qui livrait la France à l'Angleterre, sans parler du « petit roi* de Bourges » , les trois siècles qui nous précèdent nous ont mis quelquefois si bas, que Ton a pu croire que tout était fini. Après la prise de Haarlem et le massacre des deux mille Français qui défendaient la ville, le 12, juillet 1573, Louis de Nassau écrivait à Charles IX : « Maintenant vous touchez la ruine ; votre Etat baye de tous côtés, lézardé comme une vieille masure qu'on raccommode tous les jours de quelques pilotis et qu'on n'empêche pas de tomber ; où sont vos noblesses? où sont vos soldats? Ce trône est à qui veut le prendre ! » En 1589, la Ligue ; l'Espagne est en France, dans Paris par ses agents, à Corbeiï par ses soldats ; en 1636, les Croates sont à Pontoise ; en 1709, famine, ruine, défaites ; les soldats n'ont plus de quoi manger et mendient dans les rues ; la vaisselle du roi est en terre de pipe ; le pain servi sur les tables de Versailles est du pain d'orge; tout s'effondre; en 1792, disette, révolution, invasion, massacre dans les prisons ; des gens affolés se tuent en criant : C'est la fin du monde ; pendant deux années, — 1793-1794, — qui restent le cauchemar de l'histoire, la France se bat sur toutes ses frontières et s'égorge elle-même; en 1814, en 1815, invasion, démembrement, indemnité de guerre. Nous portons notre faix, nos pères ont porté le leur. Bien des fois, les étrangers ont cru nous avoir porté le dernier coup, et lorsqu'ils revenaient pour voir si nous étions bien morts, ils ont été surpris de nous trouver debout, gais, alertes, et plus vivants que jamais. La véritable devise de la France, d'après ses annales, son caractère et ses mœurs, devrait être : nil desperandum ! Dans nos troubles intérieurs, dont trop souvent le
signal est parti de Paris, c'est notre ville qui devient Tubjet de toutes les colères, et les malédictions ne lui sont point épargnées ; elle les mérite parfois : sa joie tumultueuse est insultante, el elle se plaît à humilier les idoles qu'elle adorait ; elle force Louis 'XVI à se coiffer du bonnet rouge à la journée du 21 juin, comme jadis, le 25 février 1358, elle a posé le chaperon d'Etienne Marcel sur la tête du dauphin, qui devait être Charles le Sage. Ces faits-là ne se pardonnent guère. Lorsque, après ces violentes commotions, l'ordre se rétablit peu à peu, les hommes qui ont profité des événements accomplis se retournent contre Paris et le menacent de briser son omnipotence. On a même, depuis 1870, inventé un mot, et l'on répète complaisamment : Iliaut décapitaliser Paris.
Le terme est nouveau, mais l'idée n'est pas neuve. Le 25 septembre 1793, Lasource demandait que Paris fût réduit à « son quatre-vingt-neuvième d'influence ». Mais bien avant le député girondin on avait voulu décapiter la France. En avril 1436, au moment où Charles VII victorieux vient de rentrer dans Paris, enfin purgé de la domination anglaise, on agite très-sérieusement la résolution de transporter la capitale dans une des villes riveraines de la Loire. Des hauteurs de Saint-Gloud où il avait posé son camp et où il devait recevoir le coup de couteau du moine jacobin, Henri III s'écriait : « Paris, chef du royaume, mais chef trop gros et trop capricieux, tu as besoin d'une saignée pour te guérir, ainsi que toute la France, de la frénésie que tu lui communiques ; encore quelques jours, et l'on ne verra ni tes maisons, ni tes murailles, mais seulement la place où tu auras été. » Lorsque Henri IV entra, il hésita et faillit retourner sur ses pas, car il n'osait pénétrer « dans cette spéloncque debestes farouches ».
Louis XIV, qui gardait rancune de la Fronde, installa
la royauté à Saint-Germain, puis à Versailles, où elle resta jusqu'aux journées d*octobre 1789. Brunswick, dans son manifeste, ne ménage pas Paris ; il lui promet une destruction complète*. C'était un ennemi qui parlait ainsi, mais l'Assemblée siégeant aux Tuileries devait entendre de pareilles menaces. Lorsque, sur la proposition de la Gironde, la Convention nomma la Commission des douze, qui était chargée d'examiner les actes de la Commune (mai 1795), celle-ci se rendit en corps à l'Assemblée pour protester. Isnard présidait et il répondit à la députation: a Écoutez ce que je vais vous dire : si jamais, par une insurrection, il arrivait que ion portât atteinte à la représentation nationale, je vous le déclare au nom de la France entière, Paris serait anéanti ; oui, la France entière tirerait vengeance de cet attentat, et bientôt on chercherait sur quelle rive de la Seine Paris a existé. » Buzot demanda que la Convention fût transférée à Versailles. La Commune fut très-effrayée ; Chaumette pérora ; il était fort troublé : plus de grands mots ; sa rhétorique boursouflée fait place à quelques phrases très-simples qui ne sentent guère le Spartiate : (( Autrefois nous avions la cour, les grands ; aujourd'hui nous n'avons plus personne ; si la Convention quitte Paris, nous sommes perdus; si la Convention va à Versailles, Paris ira aussi ! » Au 21 mai 1795, lorsque le peuple apporte une pétition qui demande la constitution de 1795 et « la fm des disputes )>, Siéyes fait rendre une loi de police : « Qui viole l'Assemblée est déporté ; qui insulte un représentant est mis à mort ; en cas de troubles, on siégera à Châlons. »
Napoléon lui-même ne fut point exempt de ces colères ; l'esprit frondeur de ce qu'il nommait « les salons »
* « En livrant Paris à une exécution militaire et à une subversion totale et les révoltés coupables d'attentat aux supplices qu'ils auront mérités. »
l'aTait irrité. Au mois de septembre 1804, lorsqu'il était déjà question de TarriTée du pape, il disait, en séance du conseil d*État : « Paris a toujours fait le malheur de la France ; ne serait-il pas possible de choisir une autre ville pour le couronnement ? i La Gazette de France publia, par ordre, un article où des allusions au sort de Rome et de Byzance menaçaient Paris de lui enlever son titre de capitale. Ce projet, dont si souvent on avait fait un épouvantait pour Paris, a été exécuté en partie depuis i 871 . Des esprits très-sages ont cm qu'il n'était pas prudent d*enfermer toute la force morale de la France dans une ville un peu trop sujette aux commotions ^. Cette mesure, qui sera une cause de fortune pour les actionnaires du chemin de fer de Versailles, n'a point modifié d'une manière «sensible l'existence de l'aris : semblable au vaisseau qui forme ses armes parlantes, il flotte toujours et n'est point encore submergé. On pourra peut-être diminuer l'importance politique et administrative de Paris, mais il sera bien difficile d'amoindrir son importance morale ; elle s'est lentement formée par agrégations successives ; elle a pour elle une tradition dix fois séculaire, et elle est en-* tretenue par l'activité môme de ce peuple auquel viennent sans cesse se mêler les gens de la province et de Tètranger. Paris ressemble à cet airain de Corinthe qui, composé de toutes sortes des métaux en fusion, constituait un métal unique. La diversité des occupations, des tendances, des travaux, des plaisirs, des rêveries, donne à Paris une âme exceptionnelle dont l'influence s'étend au loin et s'impose. En 1872, on chantait
* Tous les discours parlementaires prononcés à cette occasion ont semblé le développement du thème formulé en ces termes par le Moniteur universel du iO vendémiaire an Ili : « Tant que Paris sera ce qu'il est, l'impossibilité de faire de bonnes lois au centre d'une immense population en rendra le séjour calamiteux pour la représentation natio* naie. »
en Hollande le Klokkenliedy la chanson des horloges : « Paris est la plus grande horloge du monde; — elle a donné l'heure à toutes les nations ; — à force de vouloir la monter, on a détraqué le mouvement ; mais cela n'empêche pas le monde entier — d'avoir les yeux fixés sur cette immortelle horloge. » Sans être d'un chauvinisme exagéré, on peut admettre que la petite chanson hollandaise n'a point tort ; elle constate un fait que nul île peut nier.
Paris a une force d'expansion inconcevable ; qu'il soit ou ne soit pas le siège du gouvernement, il n'en reste pas moins le maître de l'opinion : il la dominé et presque toujours il lui donne le mot d'ordre. La royauté, isolée à Versailles pendant plus d'un siècle, regardait du côté de Paris. « Les Parisiens sont des grenouilles, il faut les laisser chanter, » disait Marie-Antoinette, et elle écoutait leurs coassements avec une épouvante qui n'a été que trop lamentablement justifiée. Ceux-là mêmes qui, dans l'enivrement du triomphe, après la chute de Paris, se sont écriés : Tombée ! tombée ! la Babylone orgueilleuse! ceux-là tendent l'oreille et se préoccupent de ce que dit la grande ville. Alexandre, maître de la Grèce, vainqueur de la Perse, un pied sur le sol de l'Inde, déifié, plus qu'humain, fils de Jupiter Ammon, s'inquiétait de savoir ce qu'Athènes pensait de lui.
Cette supériorité exaspère bien des gens, non-seulement parmi les étrangers, mais même parmi les Français ; récemment un député demandait, en haine de Paris, que la subvention de l'Opéra fût distribuée à tous les théâtres lyriques de la province : sottise peu avouable et commise par un homme qui n'a pas compris que rOpéra attire et retient à Paris des voyageurs dont la dépense restitue au centuple à l'État la subvention incriminée. Malgré les colères qu'il inspire, Paris
mérite encore ce que Yauban en a dit : « Cette ville est à la France ce que la tête est au corps humain ; c*est le vrai cœur du royaume, la mère commune de la France, par qui tous les peuples de ce grand État subsistent et dont le royaume ne saurait se passer, sans déchoir considérablement. » Aussi il faut laisser faire les inventeurs de capitales improvisées ; ce n'est pas le hasard, ni la fantaisie qui a créé Paris, c*est la position géographique, c'est le climat, c'est la force même des choses. Que la boueuse Lutéce sortie du fond de ses marécages soit devenue la ville que nous voyons, c'est là un fait qui serait sans précédent, si le refuge offert aux voleurs par Romulus, au pied du Palatin, ne s'était élevé jusqu'à être cette Rome dont les destinées, si souvent modifiées, semblent être impérissables.
L'esprit de Paris rayonne sur le monde ; nous l'avons vu. Que l'on se rappelle l'Exposition universelle de 1867..I1 n'y avait rien de factice dans ce luxé sincère, dans ces merveilles de l'industrie, dans ces productions de la science et des arts que nous montrions aux étrangers avec autant d'orgueil que d'imprudence. L'univers était accouru, et Paris lui fit bon accueil. Cette fête pacifique fut la préface de notre grande infortune ; mais, du moins, nous avions prouvé que ce peuple, insoucieux de l'avenir, s'absorbait de plus en plus dans les œuvres fécondes de la paix et ne songeait guère à d'autres accroissements que ceux de son intelligence et de sa prospérité. C'était affirmer une sorte de supériorité morale que les événements adverses, dont il a eu, dont il a encore à pâtir, n'ont point démentie. Il y a d'autres victoires que celles de la guerre, et Mars n'est point le seul dieu qui préside au développement des civilisations. Trois fois depuis que les premières heures de ce siècle ont sonné, Paris vaincu a été envahi, et cependant nulle autre ville, depuis cette époque, n'a plus fait pour l'humanilé.
L'espèce d'influence exceptionnelle qu'elle exerce n'est que la justice rendue à ses efforts.
Si Ton compte ce que Paris a produit depuis 1800, on peut, sans pécher par excès, être surpris qu'une seule ville ait suffi à des créations si variées et aussi incessantes. Le monde a lu ses poètes, ses romanciers, ses historiens ; les écoles socialistes modernes, quel que soit le résultat de leurs doctrines, l'ont pris pour tribune de leurs prédications ; les savants étrangers ont écouté la parole de ses professeurs de médecine, de di oit, de littérature, de philosophie ; Humboldt écrivait : « C'est ici seulement que je me sens vivre ; » son école de peinture n'a encore été égalée par nulle autre, et si les grands maîtres en sont morts, ils ont du moins laissé des œuvres qui servent de modèles aux peintres de tous pays ; la science n'est pas restée muette, et la chimie que fonda Lavoisier, un Parisien, doit ses progrès les plus éclatants, ses découvertes théoriques les plus fécondes, à des hommes qui ont illustré le nobiliaire de Paris ; l'industrie continue à faire des merveilles, et les ouvriers juchés au cinquième étage des maisons entassées dans les quartiers populeux sont passés maîtres en l'art de toutes les élégances.
C'est de Paris, du Paris d'aujourd'hui, qu'est parti ce grand mouvement de la salubrité urbaine que les autres peuples viennent étudier, afin de s'en appliquer le bénéfice. Les travaux de M. Belgrand pour la canalisation souterraine de la ville, pour y amener les eaux potables et en expulser les eaux souillées, suffiraient à illustrer une époque et une nation. Jamais la science appliquée aux soins de la santé publique ne s'est élevée aussi haut. Dix mille hommes d'élite, ingénieurs, savants, lettrés, philosophes, linguistes, artistes, archéologues, industriels, inventeurs, contre-maîtres, groupés dans le môme centre, associant à leurs travaux quelques
o'A LE PARISlE!i.
centaines de milliers d'artisans, forment l'intelligence de Paris, intelligence très-ouverte, très-expansiTe, dont le monde profite, et qui toujours a relevé la grande ville de Tétat d'abaissement où trop souvent l'ont fait tmnber ses sottises politiques. Celles-ci sont graves, et pourraient avoir pour l'avenir des conséquences détestables si elles se renouvelaient.
Prudhomme raconte dans ses RévolutûmM de Paris que, le 21 janvier 1793, un citoyen monta sur l'échafaud même et que, plongeant son bras nu dans le sang du roi, il en aspergea la foule : t Frères, criait-il, on nous a dit que le sang de Gapet retomberait sur nous ; eh bien ! qu'il y retombe î • — Il y est retombé. — Depuis cette heure, depuis que l'appel à la violence n'a pas paru un attentat exécrable, mais dans bien des cas a été gloriûé comme une action légitime, ce peuple flotte entre les deux extrêmes et semble ne plus pouvoir trouver une assiette définitive, pareil à un malade qui change constamment de médecins, sans réussir à recouvrer la santé. Les accès du mal dont il est travaillé se manifestent par des crises éruptives qui sont les révolutions. Paris les fait, la France les accepte, le Parisien les subit. Cette dernière affirmation n'est point un paradoxe, il sera facile de le prouver.
L'ancienne édilité parisienne. — Travaux interrompus. — Le théâtre et les acteurs. — Invasion provinciale. — Adrien Duport. — Municipalité provisoire. — La Commune. — Insignifiance de l'élément parisien. — Thermidor. — Les furieux. — Tallien. — Qui a dirigé la Terreur? — Loi du S7 ventôse an IV. — 1814 et 1815.— La commission municipale de juillet 1830. — Le gouvernement provisoire de 1848. — Le gouvernement de la Défense nationale. — La province régne à Paris. — 31 octobre 1870. — Les ruraux. — Après le 18 mars. — 5 pour 100 de Parisiens. — Déposition de M. Macé. — 356 prisonniers, un Parisien. — Les « voyous • . — Les exotiques. — Proportion du Parisien dans la population de Paris. — Le Parisien succombe £ous la masse provin-
ciale. — Aveux de Thistoire. — Une parole solennelle de Napoléon 1".
— II ne faut pas confondre le Parisien et l'habitant de Paris. - Les bucoliques. — L'épargne. — Pignon sur rue. — Esprit de fronde. — Esprit de révolte. — Airocia aut pudenda. — Les promesses de Paris.
— La France émigré à Paris. — « Les lies. » — Les envieux. — Les fruits secs. — La moelle des lions. — Préjugés et scrupules. — « Tigres agacés par des singes. * — L'alchimie sociale. — Stérilité des révolutions. — Mystification méprisable. — La liberté réclamée n'est pas un but. — Hurler avec les loups. — Paris devient moindre. — Les droits et les devoirs. — Pas d'objectif politique. — Force confuse. — Un mot de Chateaubriand. — La loi de l'atavisme moral. — L'énergie du Parisien. — L'abstentionisme. — Appelé trop tard à la vie politique. — Causes de nos révolutions. — Périodicité inquiétante. -— S'il n'y avait que des Parisiens à Paris, on n'y ferait pas de révolutions.
Sous l'ancien régime, le prévôt des marchands, les échevins , les conseillers , et tous les magistrats qui ' constituaient Tédilité parisienne, étaient élus pour deux ans, devaient être nés natifs de Paris, comme Ton disait alors,' et avoir rang de bourgeoisie. La Révolution de 1789 détruisit ces sages sprécaulions et fut une invasion provinciale. Les esprits étaient fort émus et Irèstroublés; la guerre d'Amérique, à laquelle nous avions pris part, avait fait germer des pensées d'indépendance et de self-government ; les philosophes, « les âmes sensibles », rêvaient un avenir meilleur et se préparaient pour le grand combat. En 1788, le père de Mirabeau disait de son fils : « L'heure des gens de sa sorte arrive à grands pas, car il n'est ventre de femme aujourd'hui qui ne porte un Artevelde ou un Mazàniello. >
Un fait indépendant des idées ambiantes n'accéléra en rien la révolution, qui depuis longtemps lancinait les esprits, mais lui donna, dés les premiers jours, un caractère de cruauté et de violence inexprimable. En 1785, on avait entrepris dans Paris des travaux d'embellissement assez semblables à ceux que le second Empire a exécutés; pour les mener à terme, on avait appelé un grand nombre d'ouvriers de province ; faute d'argent, les travaux furent subitement interrompus en 1788. Les chantiers furent déserts, mais les manœuvres
5>ft LE PAEISIE5.
ne quitlérent point la TÎIIe; îb y restèrent, appaorns, niécoQteats de ce chômage forcé, et fort en peine de pourvoir aux besoins de la vie pendant Thiver de 1 7^, qui fut d'une dureté exceptionnelle, centuplée par la disette des grains, i^ forme extérieure et brotale de la révolution, c'est-à-dire Témeute, trouva là une force disponible, prête à tous les désordres, que vinrait bientôt augmenter les bataillons fédérés attirés de la province. L'élément parisien est déjà submergé à celte époque par les éléments provinciaux et étrangers '. Lorsque Ton dit : Paris fait une révolution, on confond le théâtre et les acteurs; la vérité est que les provinciaux font une révolution à Paris : les Parisiens ne s>n mêlent guère.
11 faut admettre, en thèse générale, et malgré la fable de Bertrand et Raton, que ceux qui proGtent d une révolution sont ceux qui ont eu intérêt à la fomenter et qui Tont dirigée ouvertement ou par des menées secrètes. Aussitôt que la prise de la Bastille annonce que le vieil ordre de choses a vécu, aussitôt que la ville de Paris, prenant comme emblème les émaux de son écusson, gueules et azur, et y ajoutant l'argent pour affirmer sa réconciliation avec la royauté, a inauguré le drapeau tricolore, trois hommes sont adoptés par la Révolution et la symbolisent; ils parlent^ ils écrivent, ils sont armés en son nom et pour elle. Sa voix, c'est Mirabeau, né à Bignon; sa plume, c'est Camille .Desmoulins, né à Guise ; son épée, c'est Lafayette, né à Chavagnac. Lorsque les mauvais jours sont venus, que les
* Dans les notes écrites en 1802 par Lenoir, ancien lieutenant général de police, et publiées par J. Peuchet, on trouve la confirraalion de ce fait : « Chaque province, dit Lenoir, a sa représentation spéciale d'Étals et son foyer de résidence particulière dans la capitale. Ceci ne varie dans aucun temps; les hommes passent, mais les statistiques restent, l'équilibre se maintient. C'était (Paris) en quelque sorte le royaume luimême, réduit sur une petite échelle et rassemblé par échantillons dans un périmètre d'une huitaine de lieues. »
clubs agitent le peuple affolé par des récits de complots et de trahisons sans cesse réédités, le maître de la populace, le grand prêtre des tricoteuses est Marat, un Suisse, né dans l'affreuse petite ville de Boudry.
Parmi les passions qui se heurtent, les motions « liberticides, tyrannicides y> qui se succèdent au milieu de la plus effroyable bataille parlementaire que jamais on ait vue, un seul homme impassible, continuant l'œuvre à laquelle il a voué sa vie, dépouille l'ancienne justice de l'attirail cruel dont elle était encore embarrassée, fonde la jurisprudence moderne et prépare les éléments que le code futur n'aura plus qu'à coordonner pour en faire un ensemble de lois presque irréprochable : c'est Adrien Duport, un Parisien.
L'assassinat du prévôt Flesselle, l'expulsion des échevins, des conseillers, avaient fait place nette à l'Hôtel de Ville; 400 électeurs s'y étaient réunis pour veiller aux besoins et à la sécurité de Paris; le 25 juillet 1789, une municipalité provisoire fut constituée; 120 mandataires formèrent le nouveau conseil ; c'est Paris qui a donné le signal du mouvement, qui a forcé les portes de l'antique prison d^Ëtat, qui traite de souverain à souverain avec le roi ; on peut augurer qu'il va choisir ses représentants municipaux parmi les citoyens qu'il a vus naître ; 120 conseillers, — 104 provinciaux, 16 Parisiens. Ce n'est point là un fait anormal et accidentel*; nous allons le retrouver incessamment et dans chacune de nos révolutions.
La loi du 21 mai 1790 organise les municipalités : 96 notables, choisis par les quarante-huit sections de Paris, vont s'asseoir à l'Hôtel de Ville et deviennent la Commune * ; jusqu'au jour où celle-ci sera supprimée
' Commune de Paris, — Commune du 10 août, — Commune régénérée: elle porte ces trois noms, selon les événements qui la modifièrent. Les 71 membres de la Commune, mis hors la loi le lU thermidor an lli, turent exécutés le lendemain.
le 9 thermidor, 225 individus s'y succéderont pour remplir les vides causés par les extinctions, par les démissions et par la guillotine. Dans ce nombre on compte 42 Parisiens; on n*a pas seulement fait appel aux provinces de France, l'étranger fournit un contingent qui n*est pas sans importance : 54 administrateurs de Paris viennent de Suisse, de Prusse, d'Italie, de Suéde, <le Danemark et d'Amérique.
On a dit que la révolution de thermidor fut la revanche de la province sur Paris, de la province, qui avait été vaincue par la défaite de la Gironde. Le fait est vrai, en ce sens que le mouvement terroriste partit des comités siégeant à Paris et qu'on le j-épandit dans la France entière par les représentants en mission et à l'aide des tribunaux Révolutionnaires ambulants. Mais c'étaient les provinciaux qui donnaient l'impulsion. Cette religion de sang et de meurtre avait ses apôtres : on la prêchait à la Commune, dans les clubs, à la Convention ; on la mettait en œuvre au Comité de salut public ; la Commune agissait sur les clubs, le Comité agissait sur la Convention. Or la Commune était dirigée par Hébert, né à Alençon, et par Chaumette, né à Nevers; les membres du Comité de salut public qui organisent « les fournées », on les connaît: c'est Robespierre l'Artésien, Saint-Just le Nivernais, Couthon l'Auvergnat, Le Bas du Pas-de-Calais; le porte-voix de ces furieux, c'est Fouquier-Tinville, sorti du département de l'Aisne ; le porte-glaive, c'est l'ivrogne Henriot, venu de Nanterre.
Dans la fameuse séance de thermidor, au moment où tout semble en suspens, à cette minute d'indécision compromettante, qui donc « déchire le voile et ramène la discussion » que le niais Vadier égarait ? C'est un Parisien, Tallien. Certes celui-là était loin d'être irréprochable, et sa mission à Bordeaux lui avait laissé du
sang aux mains; mais, par le fait, ce fut lui qui décapita la Terreur ; Paris se détendit, la France put respirer et les rapports de pglice constatent que les jacobins, les terroristes furent matés, montrés au doigt et forcés de se taire. Paris avait lâchement subi cette honteuse période de son histoire ; il avait accepté et distribué dans le pays le système implacable que les provinciaux avaient importé chez lui.
Plus tard, la présence des révolutionnaires — blancs ou rouges — qui pullulent à Paris inquiète le Directoire; il adresse au Conseil des Cinq-Cents ipi message pour demander le droit « d'éloigner la foule d'individus qui affluent dans la capitale et dont le plus grand nombre est animé d'intentions suspectes. » Le Conseil des Cinq- Cents répond par la loi du 27 ventôse an IV, qui accorde à la police le pouvoir discrétionnaire de refuser le séjour à Paris à ceux qui n'y sont pas nés.
Le premier Empire tombe deux fois, non pas sous l'impulsion de l'émeute victorieuse, mais devant l'invasion : en 1814, on nomme, pour faire face aux premières difficultés, un gouvernement provisoire; sur les cinq membres qui le composent, deux seulement sont Parisiens, Talleyrand et Jaucourt; en 1815, Waterloo amène une seconde abdication, et les cinq personnages qui reçoivent le dépôt momentané des pouvoirs publics sont tous étr«angers à Paris.
La Restauration s'établit; malgré une vive opposition, elle fonctionne; la prise d'Alger lui fait croire qu'elle peut tout oser contre un peuple sensible aux victoires : elle lance ses fameuses ordonnances d'où sort la révolution de Juillet ; la vieille dynastie qui, en quinze ans, n'a pu parvenir à conclure une alliance sérieuse avec la nation, reprend sans faiblesse la route de l'exil, entourée de sa maison militaire et dans un appareil souverain. Bien vite, sous le titre de Commission