‹ Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie dans la seconde moitie du XIXe siècle (volume 5)Chapitre 12 sur 27 · III. — LES GIOARES · texte numérisé non relu

III. — LES GIOARES

Jlanufaclure de Reuilly. — Millares. — Disette. — Tabacs de la Havane. — Betun. — Époulardage. — La robe. — La tripe. — Température factice.

— Fabrication du cigare. — Silence. — Examen. — Séchoir. — Claros et colorados. — Bois de cèdre. — Cigares de grands crus. — Ancien système d'approvisionnement. — Système actuel. — Mission à Cuba. — Sureau du Grand -Hôtel. — Expertise et dégustation. — Contrebande.

— Stage. — Tabac de Virginie en Angleterre. — Contrefaçon. — Caisses •de secours, crèches et classes.

Au Gros-Caillou on ne fabrique à peu près que des cigares communs; les cigares de choix, faits en pur tabac de la Havane, sont réservés exclusivement à la manufacture de Reuilly, qui jadis était située hors barrière, mais que l'annexion de la banlieue a fait entrer dans l'enceinte de Paris. De grands arbres, de vastes terrains verdoyants l'entourent et lui donnent l'aspect joyeux d'une usine de campagne. Elle est de création récente et ne date que de 1857. A cette époque, la consommation des millares (cigares à 15 centimes), avait pris des proportions telles, qu'il n'était presque plus possible de répondre aux demandes et que les

204 LE TâBâG.

négociants de la Havane, voyant notre embarras, menaçaient d'augmenter leurs prix. On eut l'idée alors d'acheter des tabacs en feuilles dans les meilleures végas (plantations) de Cuba, de les expédier à Paris et de les confectionner en cigares. Une mission conliée à M. Rey, ingénieur des tabacs, réussit parfaitement; on établit la manufacture de Reuilly, on forma des ouvrières, et les résultats qu'on a obtenus prouvent que nous pouvons lutter sans trop de désavantage contre la fabrication exotique. C'est là un point capital qui permet de livrer au public des cigares accessibles à bien des bourses et d'en retirer un bénéfice sérieux.

Ce premier succès a été un encouragement dont on a profité, et Reuilly produit maintenant des cigares de luxe, tels que londres, trabucos, regalias de la reina, depuis 25 jusqu'à 50 centimes, qui, sans tromper les vrais connaisseurs, parviennent du moins à les satisfaire. La manufacture emploie aujourd'hui 1,002 personnes, dont 93D femmes. Si les ouvriers ne lui manquaient pas, elle pourrait s'étendre sur les terrains voisins qui lui appartiennent et doubler sa manutention, ce qui permettrait de garder les cigares en magasin jusqu'à ce qu ils aient atteint le degré de maturité parfaite. Chaque année 5,000 balles, renfermant environ 240,000 kilogrammes de tabac récolté dans les végas légitimes, c'est-à-dire célèbres de l'ile de (^uba, arrivent à Reuilly et sont précieusement conservées dans de vastes caves peu éclairées et de température toujours égale. Lorsque l'on a décousu l'enveloppe en forte toile, on en trouve une seconde formée des larges et résistantes feuilles arrachées au palmier royal (oreodoxa regia) ; celte dernière renferme les manoques de tabac liées au sommet et composant une poupée. Ces poupées sont, malgré le long voyage qu'elles ont accompli, encore imprégnées d'une certaine humidité, reste de la

fermentation préalable qu'elles ont subie après avoir été rassemblées et empaquetées.

Pour obtenir cette fermentation, qu'ils considèrent comme indispensable à la bonne santé future du tabac, les planteurs jetteilt, dans une tonne pleine d'eau, tous les détritus de feuilles, les côtes, les résidus du balayage des ateliers qu'ils peuvent réunir. Au bout de huit jours de macération, ce liquide, qu'on nomme betun^, (dégage une insupportable odeur d'urate d'ammoni.jque On en asperge les feuilles préalablement isolées et étendues ; puis on confectionne les poupées et ensuite les terdos ou balles qui, la fièvre du ferment étant passée, exhalent, lorsqu'on les ouvre à Paris, un parfum tiède et légèrement vineux. Les manoques sont enlevées avec précaution, dénouées, secouées, trempées dans de l'eau pure et égouttées.

Lorsque les feuilles sont redevenues flexibles , on les fait parvenir à l'atelier d'époulardage , où de vieilles ouvrières, choisies parmi les plus habiles, sont chargées de les déployer complètement, de les examiner , de les écôter et de les classer selon la finesse, la couleur, la conservation du tissu. Ce sont ces femmes qui, en vertu d'une expérience lentement acquise, décident si telle portion de tabac doit se trouver à l'intérieur ou à l'extérieur du cigare, et, de plus, à quel genre de fabrication il convient de réserver telle ou telle feuille. Silencieuses et courbées au-dessus des mannes, elles étudient par l'odorat, la vue et le toucher chaque feuille séparément, avec la minutieuse attention d'un changeur appréciant une pièce de monnaie douteuse. Les fragments de choix, ceux qui n'offrent ni épiderme trop dur, ni

* Ce n'est pas, comme on pourrait le croire, une corruption du vieuxmot petuut qui est encore resié dans le bas-breton sous forme de butun. et dans le turc sous celle de tutun; betun signitie cirage et prouve quelle est l'apparence du liquide employé pour provoquer la fermentation.

nervures trop saillantes, ni déchirures, qui, en un mot, sont exempts de toute avarie, sont roulés ensemble les uns par-dessus les autres, à Taide d'une machine composée de deux rouleaux mis en mouvement par un drap sans fin qui, saisissant la feuille, la fixe à un mandrin de bois. Ce mandrin , semblable à un gros bâton de sucre de pomme, conserve ainsi les feuilles réservées à la robe des cigares ; mais la préparation de la tripe présentait une difficulté qu'il a fallu résoudre.

11 n'est pas douteux que le climat de la Havane, à la fois chaud et humide, n'ait une influence considérable sur le tabac et ne lui communique des qualités particulières. On a donc cherché à placer les feuilles destinées aux intérieurs de cigares dans un milieu analogue, autant que possible, à celui qu'elles auraient eu à Cuba. On les enferme dans une salle où elles sont disposées dans des armoires ; chaque tas séparé, posé sur un tiroir à claire-voie, est muni d'un thermomètre. La température est invariablement fixée de 25 à 30 degrés ; de plus, un jet de vapeur, qu'on modère à volonté , donne la quantité précise d'humidité nécessaire. Il faut une lampe pour se diriger dans cette chambre, tant l'obscurité y est profonde, car on a reconnu que la lumière du jour était nuisible au tabac, et que celle du soleil lui était mortelle. Quand cette sorte de fermentation havanaise est accomplie, les feuilles sont séchées et livrées, selon les besoins du service, aux ateliers de consommation.

Lorsque Ton entre dans ces derniers, deux cents femmes tournent la tête, chuchotent, et, sous le regard du contre-maître, se remettent vite à la besogne. Chaque ouvrière a devant elle un rouleau, des débris de tabac, un petit pot de colle, un tranchet en forme de roue et une plaque de zinc trouée dont l'ouverture représente la forme exacte que le cigare doit avoir; ce dernier outil

s'appelle le calibre ou le gabarit. L'ouvrière choisit les morceaux de tabac qui doivent former l'intérieur (la tripe) , les assemble sur une planchette en caoutchouc vulcanisé, les étire, les dispose de façon qu'ils n'offrent aucun pli, aucun point saillant; d'un seul coup de la paume de la main, à la fois rapide et précis, elle les roule dans une feuille d'assez bonne apparence qui est la sottôcape; c'est déjà presque un cigare, mais un cigare écorché auquel il manque l'épiderme. Une des feuilles de première qualité est alors enlevée au rouleau préparé à l'atelier d'epoulardage^ et, par deux coups de tranchet, taillée en lanières larges de quatre à cinq centimètres : c'est la • robe; on en revêt avec mille précautions la tripe et la souscape , et l'on colle légèrement l'extrémité afin que le cigare, parfaitement maintenu et emprisonné , offre assez de résistance pour ne point se dérouler ; puis, à l'aide d'un instrument fort ingénieux, qui donne à tous les cigares d'une même espèce une longueur égale , on coupe le bout, et l'opération est finie.

Une bonne ouvrière, ne perdant point de temps et travaillant dix heures, peut faire de 90 à 150 cigares de choix dans sa journée ; à la manufacture du Gros-Caillou, on en obtient facilement 500 à cinq centimes dans le même laps de temps. La fabrication dont j'ai succinctement raconté les différentes phases est réservée aux cigares de luxe (londres, trabticos, etc.). Pour les millares, on prend autant de soin, mais on va plus vite, grâce à un moule en bois dans iequel on forme la partie interne et la souscape qu'on n'a plus alors qu'à rouler dans la robe. Comme les ouvrières travaillent à l'entreprise, on peut croire qu'elles se hâtent; elles sont bien payées, mais je doute qu'elles soient heureuses, car le silence est de rigueur dans les ateliers. Que l'administration soit parvenue à faire fabriquer des cigares qui font concurrence à ceux de la Havane , c'est fort

beau ; mais qu'elle ait pu réussir à empêcher deux ou trois cents femmes réunies de parler, c'est miraculeux. Aussi elles se dédommagent lorsque la cloche annonce enfin l'heure de la sortie , et l'on peut croire que ce quartier lointain, si calme d'habitude, a là un moment d'animation sans pareille.

Les cigares, avant d'être soumis à la dessiccation, sont examinés un à un : au calibre, pour voir s'ils ont les dimensions prescrites ; au toucher, pour s'assurer qu'ils sont bien faits; à la balance, par masse de 250, pour reconnaître s'ils renferment la quantité de matières indiquée. Ensuite, on les enferme dans le séchoir semi-obscur où ils doivent, perdant peu à peu l'humidité qui les avait pénétrés, arriver progressivement à un élat qui les rende propres à la consommation. Ils restent là six mois environ ; ce stage durerait une année , qu'il n'en vaudrait que mieux, et le public n'aurait pas à s en plaindre.

Lorsqu'ils sortent du séchoir, ils sont triés, divisés selon la nuance de la robe en claros et en colorados^ puis attachés en paquets séparés, mis en boites fermées, scellées, étiquetées et livrées aux entrepôts où les débitants iront les acheter. Les millares seuls sont séchés et gardés à la manufacture de Reuilly; les cigares de luxe sont expédiés au Grx)s-Caillou dans des boîtes de cèdre. Une scierie mécanique coupe en lames minces les troncs odorants apportés des Antilles et de l'Amérique du Sud. Le parfum en est doux, et l'on a cru reconnaître qu'il n'était pas sans influence sur les cigares.

Malgré l'habileté de nos ouvrières, malgré les tabacs achetés à Cuba , • nos manufactures ne peuvent fournir ces cigares de grands crus qu'on ne trouve qu'à la Havane. Autrefois l'administration s'arrangeait avec le commerce libre. On choisissait un type de forme et de saveur, puis l'on passait un contrat avec dés négociants qui, à leurs risques et périls, devaient faire venir la

LES GIGARBS. 209

quantité de cigares demandée, semblables au modèle et en état de Conservation parfaite. Malgré toutes les précautions prises , on était trompé bien souvent ; les rebuts étaient nombreux, et les prix de revient allaient sans cesse en augmentant ; un tel état de choses devenait compromettant et il fallut se résoudre à y mettre fin. Le Directeur général n'hésita pas : voyant d'une part les demandes incessantes de cigares exceptionnels dont il était assailli , de l'autre la fraude qui chaque jour gagnait du terrain et menaçait de le déborder, sentant en outre qu'un monopole, pour être respecté, doit offrir des produits variés et d une qualité absolument supérieure, il proposa au ministère des finances d'installer à Cuba une mission composée d'hommes spéciaux qui seraient chargés d'acheter, pour le compte de l'administration, les meilleurs cigares de la fabrication havanaise. L'affaire était scabreuse et exigeait non-seulement une connaissance approfondie de la matière , mais une probité à toute épreuve, puisque ce genre de négociations allait entraîner chaque année un roulement de plusieurs millions de francs. Le ministre hésitait. — Quels agents assez sûrs me donnerez-vous pour manier de pareilles sommes et rester insensibles à la tentation? — Des ingénieurs sortant de l'École polytechnique. — Le ministre s'inclina. — Avec ceux-là il n'y a rien à craindre, — et il signa l'ordonnance.

Le commerce se plaignitS on n'en tint compte; la mission partit, s'organisa à demeure et fit les envois qui ont motivé l'ouverture du bureau du Grand-Hôtel (août 1862). Deux chiffres constatent l'importance du résultat obtenu : En 1861, la vente des cigares dits extra s'éle-

* Le mécontentement éprouvé par le commerce n'a point pris fin. La rancune persiste, et elle se fait jour de temps en temps par des brochures pleines de critiques acerbes et injustes dirigées contre l'administration des tabacs. Comme l'on en connaît l'origine iméressée, on n'y prête guère attention.

Page 1