‹ Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie dans la seconde moitie du XIXe siècle (volume 5)Chapitre 13 sur 27 · II · texte numérisé non relu

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2i0 LE TâBAG.

vaît par an à 7,495,000 francs; en 1868, elle arrive à 14,6 4,000 francs ; les deux boutiques spéciales de Paris ont, en 1868, vendu à elles seules pour 2,700,044 fr. 95 cent, de cigares. Le débit du boulevard de la Madeleine ne suffit pas aux demandes, la vente augmente tous les jours, et le local où il est installé est devenu si manifestement trop étroit, qu'il faut le changer ou Tagrandirau plus vite. Les cigares achetés tout faits à la Havane et provenant exclusivement desvégasde la vuella deabajo, qui est aux tabacs ce que la terre du Clos- Vougeot est aux raisins, sont expédiés directement à la manufacture du Gros-Caillou pour y être conservés jusqu'au moment de la vente, et au-si pour y êlre dégustés. Cette opération peut sembler étrange à première vue , mais elle est rationnelle. Kn effet, pendant la traversée, quoique ces cigares soient enfermés dans des boîtes séparées contenues toutes dans une caisse de zinc revêtue d'un coffre en bois, quelques avaries ont pu les atteindre, e\ ils ne sont plus alors dans les conditions normales que représentait le prix d'achat. Le public n'y trouverait pas son compte et serait en droit de se plaindre.

Toute partie de cigares de la même provenance et de la même espèce est déballée et répandue sur une grande tahle. Trois ingénieurs, dont l'un porte le titre de directeur de l'expertise, après les avoir examinés au point de vue de 1 apparence et de la conservation extérieure, en prennent une vingtaine au hasar d et les fument. Ils les fument non pour eux, mais pour les consommateurs, objectivement, comme on dirait en Allemagne. Ce travail doit s'accomplir sur les 550 espèces de ci ;ares, gros ou petits, forts ou faibles , depuis les damas, qu'on sent à peine, jusqu'aux vegnerosy qui emportent la bouche, chaque jour et sans désemparer : c'est à dégoûter du tabac pour la vie entière. On arrive, il paraît, à une telle délicatesse d'organe, qu'on peut re-

LES GIGABËS. 211

connaître non-seulement le cru d'un cigare, Torigine de la fabrication, mais encore, — c'est à en «iouler^ — si la feuille a été cueillie au commencement ou à la fin de la récolte. Ce travail , c'en est un et des plus pénibles , s'accomplit au dernier étage de la manifacture, dans une immense salle ou de larges fenêtres versent l'air et emportent les nuages de fumée.

Lorsque les experts ont reconnu qu'une sorte de cigares avait perdu pendant le voyage quelque finesse de saveur, ils en baissent le prix; si l'altération est trop grave, ils les font réexpédier à l'étranger pour être vendus au profit de qui de droit ; il est juste de dire <|ue les précautions prises par l'administration sont souvent vaines et (|ue ces cijj'ares refusés sont rentrés en France par contrebande , apportés à Paris et offerts pour des prix exorbitants, à des consommateurs naïfs qui les fument avec délices et disent : Si au moins la régie nous vendait de pareils cigares!

Quant à ceux qui arrivent intacts sous tous les rapports, ils sont enfermés dans des armoires construites le long de chambres obscures à doubles cloisons, à double plafond, à double plancher, où ils restent dixhuit mois ou deux ans, au milieu d'une atmosphère qu'on rend facticement, comme à la manufacture de Reuilly, aussi semblable que possible à la température de Cuba. Grâce à ce service si parfaitement organisé et dont les différents détails sont entourés à la Havane et à Paris de précautions sans nombre, les cigares de luxe sont en France supérieurs comme qualité et comme bon marché à tout ce que l'on fume en Angleterre et en Allemagne, où cependant ce genre de commerce est libre; mais cette liberté amène des fraudes multiples, fraudes telles qu'un négociant anglais d^nne du tabac de Virginie à trois shillings la livre, lorsque la livre du tabac de Virginie est frappée d'un droit d'entrée de

trois shillings. On peut imaginer, d'après cela, quelles herbes cueillies au hasard, détrempées dans une décoction de nicotine, on livre au public sous le nom de tabac.

Chez nous du moins il n'y a jamais rien de semblable à redouter, et les produits, quels qu'en soient les éléments et l'origine, sont toujours purs et d'une sincérité irréprochable. Aussi la réputation des manufactures françaises est établie; malheureusement nos marques sont imitées partout. Il y a telle ville d'outre- Rhin qui a des fabriques de scaferlati et de râpé français. Cette imitation, souvent grossière et à peine déguisée, tend à s'accroître ; les expositions universelles, en constatant la supériorité de notre fabrication, ont donné à la contrefaçon une impulsion que les marchands étrangers ne songent guère à modérer, car elle leur procure d'énormes bénéfices. Ne pourrait-on porter remède à cet abus déplorable et même un peu compromettant pour nous, en établissant dans les grands centres de consommation extérieurs, Berlin, Vienne, Saint-Pétersbourg, Baden-Baden, Hombourg, Florence, des dépôts réguliers, constatés, où l'on serait certain de trouver nos tabacs, que l'on remplace, au grand détriment des consommateurs et de notre réputation, par des produits sans valeur et sans bonne foi?

Cette probité imperturbable, cette envie de bien faire qui dans les choses matérielles distingue la direction générale, se retrouvent aussi dans la partie morale de son oeuvre. Loin de considérer les ouvriers comme des machines intelligentes qu'on paye en raison du travail accompli et envers qui l'on se trouve quitte, les employés supérieurs ont fait les plus louables efforts pour amener le nombreux personnel dont ils sont responsables aux idées d'association, aux sociétés de secours mutuels, aux caisses de retraite. Dans cette voie où la

seule force du raisonnement est mise en action, les progrès s'effectuent avec lenteur, mais la marche est constante. L'administration du reste ne s'épargne pas- Chaque jour un médecin fait la visite gratuite des malades, qui au besoin reçoivent les médicaments ordonnés; de plus, à côté de crèches installées pour les enfants des ouvriers, on a établi des classes d'adultes, où ces ingénieurs, ces savants sortis aux premiers rangs de la plus célèbre école du monde ne dédaignent pas de donner sur toutes choses des notions élémentaires et pratiques aux humbles travailleurs dont la direction leur est confiée.

Piquette et grand vin. — Droits de douane. — Consommation. — Ce que les tabacs ont rapporté depuis 1811. — Elément scientifique ; élément fiscal. — Modification à opérer. — Ministère de l'agriculture et du commerce. — La poule aux œufs d'or. — Desiderata. — Adversaires du tabac. — Menaces et prédictions. — Opinion de Pauli. — Souvenir judiciaire. — La nicotine. — Proportions. — L'aliénation mentale et le tabac. — L'alcoolisme. — L'absinthe. — La marine. — Matelots bretons. — Ouvriers des manufactures de tabacs. — Conjonctivite. — Café noir. — La boîte de Pandore.

11 y a autant de différence entre les tabacs qu'entre les vins, et le caporal de cantine vendu 1 franc 50 centimes le kilogramme peut être comparé au vin de Suresnes, comme certains cigares de la Havane, qui coûtent 555 francs le kilogramme, sont naturellement assimilés aux grands vins produits par la Bourgogne et la terre de Médoc. Si le monopole a pour but d'ç.nrichir l'État, il a pour devoir de satisfaire le public, et c'est ce qu'il essaye de faire depuis sept ou huit ans avec une persévérance à la fois digne d'éloges et très-habile. 11 est en effet de son intérêt de se placer si bien au-dessus de toute concurrence, que celle-ci ne soit plus possible.

L'introduction des tabacs n'étant point interdite en France et tout le monde pouvant en faire venir à la condition d'acquitter un droit de 36 francs par kilogramme de cigares et de 10 francs par kilogramme de tabac fabri(,ué, la direction verrait diminuer promptement le débit des cigares de luxe si les siens u'étaifnt supérieurs à tous ceux qu'on peut se procurer, môme en s'adressant aux producteurs de la Havane.

Quant aux cigares sortis de nos manufactures, s*ils ne sont point irréprochables, ils offrent du moins des qualités qui paraissent appréciées, car la consommation en a augmenté d'une façon prodigieuse : un peu plus de 200 millions en 1852; 73S,27t>,448 en 1868. C'est pour TÉtat un bénéfice très-régulier. En effet, rimfiôt qui frappe les tabacs est un impôt absolument volontaire, qui n'atteint aucune denrée de nécessité indispensable. C'est là le caractère particulier et excellent de celle taxe. 11 suffit de voir ce que le monopole a produit depuis (|u'il existe chez nous pour en comprendre immédiatement l'utilité. Depuis le 1" ju.llel 1811 jusqu'au 31 décembre 1868, les receltes générales de Texploitalion ont été de 6,6o7,887,652 francs et les dépenses de 2,042^933,461 francs. iJénéfice net, plus de quatie milliards et demi. Cela vaut la peine qu'on alimente avec soin une si bonne vache à lait.

Ces bénéfices déjà si importants, et qui sont, lorsqu'on les examine de près, un allègrement notable pour la nation, sont-ils encore susceptibles d'une augmentation qui, en se produisant, permettrait peut-être de diminuer d'autre% charges? Sans aucun doute; mais pour obtenir ce résultat, convient-il, comme on l'a fort imprudemment demandé, de supprimer une seconde fois la direction générale? Nullement. Ce serait une singulière anomalie de subordonner une exploitation purement technique à une administration exclusive-

ment fiscale. Si Ton veut modifier la situation actuelle de ce service, il y a mieux à faire que de le décapiter de nouveau et de tourner toujours dans le même cercle. Le caractère dominant, pour ne pas dire absolu, du monopole est industriel; déplus, il se raltac.e au commerce par des achats directs de malières premières dont la valeur dépasse annuellement 4'2 millions de francs, à l'agriculture par la surveillance de plantations qui produisent, chaque année, 22 millions de kilogrammes de tabacs indigènes. La vraie place de la direction des tabacs nous semble devoir être au ministère de l'agriculture et du commerce, auquel elle appartient de droit par la nature de ses attributions. Si c'est en raison de l'impôt dont ils sont l'objet qu'on maintient les tabacs au minislère des finances, pourquoi les canaux n'ira'ent-ilspasles rejoindre, puisqu'on y acquitte un droit de parcours; les chemins de fer, puisqu'ils sont atteints par l'impôt du dixième, et les lycées, les facultés, les écoles militaires, puisque les élèves y versent une somme qui rentre au trésor public ! La situation, telle qu'elle est détei minée aujourd'hui, est irrégulière, et, de plus, elle n'est pas sans quelque danger.

Bien souvent, en effet, l'esprit inventif des ingénieurs vient se briser contre les. réserves exagérées de l'esprit fiscal. Les employés supérieurs des finances sont à coup sûr des hommes émine ts, mais ils manquent pour la plupart des connaissances techniques qui sont indispensables pour diriger, même de très-haut et d'un peu loin, une industrie qui donne 200 millions de bénéfice par an. Ils semblent ne pas compr» ndre suffisamment que des sacrifices momentanés sont parfois nécessaires et produisent dans l'avenir des résultats excellents. Toute dépense qui a pour but une amélioration dans la mécanique, dans la main-d'œuvre, dans l'aménage-

ment, dans la matière première, est une plus-value au bout de très-peu de temps. Les preuves abondent. Le torréfacteur Rolland solde son prix, de lui-même, en moins d'une année, par l'économie qu'il apporte dans la manutention. Le râpage à bras coûtait 12 francs 50 centimes par 100 kilogrammes; certes, les moulins qui l'ont remplacé ont dû être payés .fort cher, mais ils ont produit dix fois la valeur qu'ils représentent, puisque pour 50 centimes ils pulvérisent la même quantité de tabac. De tout il en est ainsi : les achats par larges masses, l'agrandissement des manufactures, l'augmentation du personnel ouvrier, permettront de donner au public des produits qui, étant plus soignés, seront mieux accueillis, et par conséquent apporteront chaque année quelques millions de plus à notre budget.

11 est à regretter qu'en 1860, lorsqu'on a rétabli la direction, on ne l'ait pas du même coup placée dans les conditions normales où elle devrait être pour échapper à certains malaises qui l'atteignent et acquérir le développement qu'elle comporte. La consommation augmente d'elle-même dans des proportions dont il faut tenir compte ; elle ne pourrait que s'accroître encore si le soin de la satisfaire était remis à un ministre que ses fonctions rompent forcément à toutes les difficultés, à toutes les ressources, à toutes les exigences de l'industrie, de l'agriculture et du commerce.

Les chiffres que nous avons cités dans le courant de cette étude prouvent que le tabac a de nombreux amateurs, mais en revanche il a des adversaires déclarés qui lui font une guerre à outrance. Bien des médecins, qui ne partagent pas l'opinion de Sganarelle, entreprennent de temps en temps des croisades en règle et nous prédisent que si nous continuons à fumer, nous tomberons inévitablement a dans la bradypepsie, de la bradypepsie dans la dyspepsie, de la dyspepsie dans

l'apepsie, de l'apepsie dans la lienterie, de la lienterie dans la dyssenterie, de la dyssenterie dans Thydropisie et de rhydropisie dans la privation de la vie, où nous aura conduit notre folie ! » Le diable n est peut-être pas aussi noir qu'il en a Tair.

L'habitude du tabac est inutile, souvent désagréable, il vaut mieux ne pas l'avoir; mais entre cela et les conséquences qu'on veut en tirer il y a loin. L'abus, de sa nature, est pernicieux en cette matière, comme en toute autre ; il y a longtemps qu'une vieille chanson a dit : « L'excès en tout est un défaut. » Il est certain que, si l'on fume incessamment dans des pipes de terre sales et trop courtes, on peut être attaqué par de petits cancers à la langue, mais c'est à peu près à ce seul effet que se bornent les constatations de la science dénuées d'hypothèses. Sans partager l'opinion de Pauli, le docteur italien, qui disait sérieusement que le crâne des fumeurs devient noir, il est facile encore aujourd'hui de soutenir que le labac est mortel. C'est un thème comme un autre, et on peut acquérir quelque importance en s'en faisant l'auteur; mais il ne faut pas pousser les choses à l'extrême, sous peine de n'être pas écoulé. Un procès criminel, qui eut un grand retentissement en 1851, attira tout à coup l'attention du public sur la nicotine, alcali organique composé de carbone, d'hydrogène et d'azote, découvert en 1829 par Reimann et Posselt, et qui est un poison des plus violents. Or, nul ne l'ignore, la nicotine est fournie par les feuilles de tabac. Rien ne serait plus aisé que d'établir une proportion qui, sous une apparence de réalité, cacherait une conclusion fausse..

U est positif qu'un cigare, un Umdres par exemple, contient une quantité de nicotine qui, extraite et traitée chimiquement, peut produire la mort d'un homme. On pourrait donc dire : tout homme qui fume un cigare

risque d'être empoisonné et de passer de vie à trépas ; mais on peut affirmer aussi qu'une livre d'amandes renferme assez d'acide prussiqiie pour foudroyer un colosse. C'est là une démonstration, par l'absurdo, de l'innocuité du tabac que nous consommons. Tout autre chose est d'avaler un corps pur, chimiquement isolé, ou de l'absorber mêlé à des matières étrangères qui lui enlèvent toute propriété malfaisante. Le tabac fabriqué n'est plus ce qu'il est à l'état de nalure. 300 kilogrammes de tabac destinés au scaferlati, au râpé, aux cigares communs arrivant des magasins à la manufacture du Gros Caillou, contiennent 12 kilogr. 25 grammes de nicotine ; lorsqu'ils en sortent, ils n'en ont plus que 5 kilogr. 25 grammes, la manufacture du quai d'Orsay, par les lavages, la fermentation, 1 évaporation des tabacs, par les réactions de toute sorte qu'elle leur impose, détruit chaque année 94,290 kilogrammes de nicotine, c'est-à-dire de quoi tuer instantanément la population entière de la France. La nicotine, dont on n'a pu dél)arrasser le tabac et qui reste forcément dans les produits livrés au commerce, entre-t-elle dans l'économie animale? Pour une si petite quantité qu'il est superflu d'en parler. Les fumeurs la brûlent, les priseurs la mouchent, les autres la crachent et personne n'en meurt.

A en croire un membre de l'Académie de médecine qui a écrit sur ce sujet un fort curieux opuscule, l'aliénation mentale a fait en France des progrès directement en rapport avec ceux de la consommation du tabac. Dans une table dressée avec soin, on peut voir la progression : en 1838, la régie gagne 30 millions, 10,000 aliénés ; — en 1842, 80 millions, 15,000 aliénés; — en 1852, 120 millions, 22,000 aliénés; — en 1862, 180 millions, 44,000 aliénés. Un tel calcul, présenté avec habileté, n'est que spécieux. De ces chiffres, dont

LA NICOTINE. 2i9

rimportance est douloureuse, il faut retrancher les femmes qui ne fument pas et dont les cas de folie donnent 47 p. 10(» ; de plus, il faut admettre, car le fait est trop éclatant pour pouvoir être nié, que, depuis une vingtaine d'années, la France est envahie par une maladie dont la Suède, la Norvège et l'Angleterre semblaient avoir le triste privilège : je veux parler de l'alcoolisme, que notre armée d'Afrique nous a apporté avec l'absinthe.

Là, et non ailleurs, il faut chercher la vraie cause de l'accroissement des maladies mentales ; là est le réel poison, dans cette liqueur verte, violente, qui contient 72 degrés d'alcool, qui brûle, détruit, désagrège si bien l'organisme, que M. Renard, médecin militaire à Batna, a reconnu sur le crâne des buveurs d'absinthe des traces d' exfoliations et de dépressions transparentes ; c'est ce vert-de-gris fluide qui pousse aux méningites, à l'abrutissement, à la fureur maniaque, à toutes les altérations du cerveau, et non point le tabac, qui, après tout, et tel qu'on le prépare, n'est qu'un narcotique adouci, auquel on s'habitue facilement, dont l'usage modéré est sans péril et où l'on trouve l'adoucissement à bien des ennuis. Il appartient à la grande famille des solanées, des consolatrices. Pour se convaincre qu'il ne mérite point tant d'anathèmes et qu'il ne détruit ni la raison ni la santé, il suffît de voir ce qui se passe dans la marine et dans les manufactures de la régie.

Il est certain que le rôle est la forme de tabac qui introduit le plus de nicotine dans l'organisme, puisqu'il est mâché et qu'il pénétre ainsi dans les voies digestives. Les marins ont toujours du tabac à la Louche, car il leur est défendu de fumer dans les entre-ponts et pendant la durée du service. Le personnel de notre flotte est aujourd'hui environ de 30,000 hou mes, qui offrent exactement, malgré les voyages et le séjour dans

no LE TABAC.

les pays tropicaux, la proportion normale pour les ca& de folie. Il y a plus : notre littoral est divisé en cinq arrondissements ayant pour chefs-lieux Brest, Cherbourg, Rochefort, Lorient et Toulon. Or le premier donne un nombre d'aliénés égal à celui des quatre autres. Est-ce au tabac qu'il faut attribuer un résultat pareil? Non pas,, mais aux boissons alcooliques dont les matelots bretons font une consommation que nulle société de tempérance ne parviendrait à modérer. Quant aux ouvriers des manufactures, à ceux qui vivent du matin au soir dans les émanations du tabac, qui plongent pour ainsi dire dans des vapeurs de nicotine, nulle maladie spéciale ne les atteint. Dans les cas d'épidémie, ils courent simplement les chances du quartier qu'ils habitent ; on a fait, à cet égard, pendant les dernières périodes du choléra, des expériences multipliées dont la conclusion est évidente. Les ouvriers et les ouvrières qui sont chargés de la fabrication des rôles filent le tabac humide, trempent leurs mains dans des baquets pleins de jus concentré et ne s'en portent pas plus mal. Parfois ils ont la peau des doigts légèrement excoriée par les sels de potasse, mais c'est là tout.

Il y a au Gros-Caillou un vieux bonhomme, entré en 1811 à la manufacture, et qui pose encore assez gaillardement sur le coin de l'oreille un bonnet de police, en souvenir des grenadiers de la garde impériale parmi lesquels il a servi. 11 est employé à façonner des rôles en pacjuets ; il a les mains noires et pénétrées par l'humidité qui en découle. Il est sourd comme un dieu^ mais le tabac n'y est pour rien, et ses quatre-vingts ans y sont pour beaucoup. Je lui ai crié quelques questions ; il y a répondu fort nettement et m'a affirmé qu'il n'avait jamais été malade. Les rapports des médecins attachés aux manufactures semblent cependant prouver qu'il y a une affection particulière dont les ouvriers en tabac

souffrent souvent ; mais cette affection est accidentelle : c'est la conjonctivite. Une personne qui a les doigts imprégnés de tabac et qui se frotte l'œil enflamme la sclérotique etnaturellement est atteinte d'une légère dphthalmie, qui dure un jour ou deux, et cède invariablement à Tusage des collyres les moins compliqués.

Du reste, il est un moyen bien simple de neutraliser l'effet du tabac, l'espèce d'engourdissement qu'il procure lorsqu'on en abuse, le malaise qu il cause aux débutants maladroits : il suffit de boire une tasse de café noïr. Le tannin, que le café renferme en quantité fort appréciable, est le contre-poison de la nicotine. Les directeurs de l'expertise, forcés de fumer outre mesure, lorsqu'ils ont le sens du goût émoussé par le nombre de cigares qu'ils ont dégustés, prennent du café et retrouvent immédiatement une sûreté d'appréciation qui leur permet de continuer efficacement leur travail. En cela, les Turcs sont nos maîtres ; ils ont trouvé du premier coup, et à leur insu, le moyen de fumer toujours avec plaisir et sans fatigue. Après chaque pipe, ils boivent une tasse de café, dont le marc sert plus tard à nettoyer le long tuyau de leurs chibouks.

Lorsque la nicotiane a été importée en France, on l'a considérée comme une sorte de panacée universelle, et les médecins voyaient en elle le remède à toutes nos misères ; aujourd'hui la boîte aux cigares est devenue la boîte de Pandore : tous les maux s'en échappent. La seconde opinion est presque aussi exagérée que la première ; mais comme nulle loi ne nous force à user du tabac ; que si l'habitude est mauvaise, nous ne la devons qu'à nous-mêmes, à qui seuls elle fait tort ; que l'État trouve dans cette industrie un bénéfice légitime et considérable ; que les produits qu'on nous vend tendent à devenir chaque jour meilleurs ; que la science n'a pas . encore sérieusement constaté les prétendus dangers dont

elle cherche à nous effrayer, il faut laisser parler en paix les docteurs moroses et attendre avec confiance qu ils aient changé d'opinion.

Appendice. — Une loi du 21 décembre 1872 a prorogé le monopole des tabacs jusqu'au 1*' janvier 1885. Les trrritoires cédés à l'Allema^^ne par le traité de Francfort produisaient annuellement 8,000,000 de kilogrammes de tabac en feuille- ; en outre, nous avons perdu 8,050,000 {kilogrammes de tabac en leuilles et 3,150,000 kilo<>rammes de tabac en cours de fabrica.ion à Metz et à Strasbourg. Si l'on ajoute à cela que rinterru|)tion àe^ communications a enipêclié l'arrivage de tabac de Hongrie, on comprendra que l'administra ion a eu bien des ditticullés à vaincre pour assurer la uKtrclie de la fabrication, surtout celle des tabacs à fumer. La consommation des départements perdus a été, en 1S60, de 1,855,000 kiloKiamrnes. représentant une recette de 7,611,UUOfiancsqui fait aciuelleinenl défaut à notre budget.

De nouvelles améliorations ont été apportées à l'outiliage de nos manufactures et à la fabrication des tabacs. La mouiltade à la main a été remplacée par un lavage mécanique fort simple qui peniet d'agir sur la feuille d'une manirre plus rapide et plus complète; nu paqu tage du scaferlati que Ton faisait à laide d'une machine à levier très- pénible à manœuvrer, on a substitué un paquelcur bydraulique d'une action sûre et facile. Ine loi du 4 septeml re 1^71 a auiorisé la fabrication d'un scaferlati supérieur à 11) francs le kilogranune que nous demandions dès 18 8; de nouveaux modules de cigares et de cigarettes ont été également admis» par des décrets du 11 juin 1872.

Le nombre des ma>{:asins de feuilles indigènes est de 25, celui des feuilles étrai gères est de 4. Depuis la perte de Sirasbnurg et de Metz, nous n'avons plus que 16 manufactures; le chiffre des entrepôt^ est de 555, celui des débits de 43,620. Les receltes totales de 1873 ont été de 291,977,000 francs et les dépensas de 53,860,000 franos -C'est donc un bénéfice net de 233,117,000 francs. Les 1,160 débits de Pari^ ont, pour leur part, opéré une vente équivalente à '^5,478,000 francs. Le scaferlati supéri 'ur ne parait pas encore être entré dans les habitudes de la population, car en 1875 il n'en a été livré que 99,351 kilogrammes. La consommation des rôles diminue, 535,712 kilo^Tummes ont suffi. Lps cigares bon marché, c est-à-dire à 5 centimes, à 7 centimes et demi et ip centimes, semblent toujours fort appréciés, car on en a f umi' 77 i ,753,600 en 1873. Les cigarettes prennent un accroissement considérable : jusqu'en 1872 la vente annuelle oscillait entre 5 et 8,000,000.

Depuis le décret du 11 juin 1872, les fumeurs ont fnyorablement accueilli tes noivo:inx modulos, car en 1873 la vente s'est élevée à 228*045,U0O cigarettes; elle dépasse 400.0(10,000 en 1874. La manufacture du Gros-Caillou est toujours en haleine et ses

1 1,303 ouvriers ont eu fort à faire pour subvenir aux besoins du

public; en 1873, ils ont fabriqué 2.576 700 kl. de scaieriati; l,73l,r)00 kil. de râpé; 230,000 kil. de rôles; 31,5'i3,000 cijrares et 159,7 1><,000 cigarettes L'importation des cigares tirés directement de la Havane tend à devenir de plus en plus onéreuse. Cuba augmente ses prix chaque année et l'administration est forcée de faire supporter au public le renchérissement qu'elle subit ellemême; cet état de cho^'es n'est pas près de prendre fin, carie monde entier v(>ut fumer des cigares provenant de la Havane et, comme la con ommation est supérieure à la production, celle-ci hausse incessamment ses prix : les deux débits spéciaux ou Ton peut, à Pans, se procurer des cigares de choix exceptionnel, ont

" en 1873 vendu pour 2.362,309 francs de produits. Du 1" janvier

1811 au 1*' janvier 1871, l'administration des Tabacs a encaissé 7,137,855,271 franrs et en a dépensé 2,1 fô 403,013; elle a donc versé au Trésor une somme de 4,992,451,238 francs; ainsi, en soiiante-dix ans, le tabac a payé l'indemnité de cin<i milliards que TAIlemagnea exigée de nous. De telles richesses obtenues par l'impôt le plus facultatif qui existe, ne désarment pas les ad ersaires du monopole qu'ils continuent à attaquer, sous tontes les formes, avec autant d'iiniuiissance que d'acrimonie. La direct i< n générale des manufactnrrsde TÈ at n'en tient compte et redouble de persé-

[ Yérance pour satisfaire les goûts du public, ce qui est une tâche

* souvent difficile.

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