CHAPITRE YIIIJ
Le pilori du roi. — Montai^u, Gapeluche, Armagnac. — Croix des banqueroutiers. — Le marché Palu. — Les Champeatix. — Étymologie naïve. — Les Halles au quatorzième siècle. — Limitation des ventes.
— Ordonnance de 1590 — Les poissardes. — Le marché des Innocents.
— Décrets de Napoléon !•'. — Ordonnance royale du 18 janvier 1847.
— Projet de M. floreau. — Le fort de la Halle. — Nouveau mode de construction. — Début des travaux. — État actuel. — Vieilles Halles.
— Les Halles définitives. — Les voitures d'approvisionnement. — Les pavillons. — Resserres. — Railway. — Les forts. — Police des halles et marchés. — Dénominations. — La Vallée. — Locations. — Le carreau
— Eau et gaz.
« Le pilori du roi est aux halles de Paris. » Celle phrase, qui se relrouve dans tous les vieux historiens, apprend à qui les marchés appartenaient avant la Révolution. C'était en effet le seigneur justicier qui seul dans les communes avait le droit de faire élever des halles et en percevait le produit. On se montrait jaloux de ce privilège , et il était rare de ne pas voir quelque instrument patibulaire se dresser , comme un signe de possession redoutable, sur la place même où les marchands apportaient les denrées premières indispensa -
bles à la vie; c'était un emblème de puissance; le mot populaire potence (potentia) l'indique suffisamment. Le prieur du Temple, Tabbé de Sainte-Geneviève, Tabbé de Saint-Germain des Prés, avaient aussi leur pilori sur les marchés relevant de leur juridiction. La loi du 28 mars 1790 abolit régulièrement cet usage féodal, que la Révolution avait renversé dès les premiers jour& d'août 1789.
Le pilori royal était situé à l'endroit où se fait aujourd'hui la vente à la criée do poisson de mer. C'était une tourelle octogone coiffée d'un toit en éteignoir. Sur la plate-forme, une roue horizontale percée de trous était portée sur un moyeu à pivot. Dans les trous, on faisait entrer la tôte et les mains du patient^ on mettait la roue en mouvement, et le malheureux était ainsi montré circulairement et méthodiquement aux regards de la foule. Le pilori offrait un spectacle fort recherché de la multitude, car c'est là qu'on exposait le corps des criminels exécutés en place de Grève avant d'aller les pendre aux fourches de Montfaucon. Près du pilori se dressait le gibet qui servait dans certaines circonstances graves ; c'est là que fut pendu Jean de Montaigu ; plus lard, en 1418, Capeluche, le bourreau de Paris, qui avait frappé dans la main du duc de Bourgogne, fut mis à mort aux Halles, après avoir indiqué à son aide épouvanté comment il fallait s'y prendre pour proprement décapiter son homme. C'est là aussi, sur ua grand échafaud construit exprès et tout tendu de noir, que Jacques d'Armagnac périt par le glaive, le 4 août 1477. Avant de gravir la sinistre échelle, il avait fait ses dévotions supri'mes dans la halle aux poissons, qu'on avait lavée avec du vinaigre et du genièvre, pour en neutraliser la désagréable odeur.
Entre le pilori et le gibet, une large croix étendait ses bras de pierre. Les débiteurs insolvables venaient y faire-
cession de leurs biens et recevoir le bonnet de laine verte que le bourreau lui-même leur mettait sur la tète. La croix des banqueroutiers et le pilori, qui avaient été reconstruitsen 1562, disparurent pour toujours quelques années avant la Révolution, en 1786, au moment où Ton enleva le charnier des Innocents ; du reste , il y avait déjà longtemps qu'ils étaient inutiles. Tous ces souvenirs sont effacés aujourd'hui, et Ton n'en retrouve aucune trace visible dans les Halles centrales, qui sont un des monuments les plus curieux de Paris.
Lorsque Paris tout entier était contenu dans l'île de la Cité, un seul marché, le marché Palu, situé à côté d'une église nommée Saint-Germain le Vieil, subvenait aux besoins de la petite ville; mais lorsque les rives dé la Seine furent franchies, un nouveau marché s'établit place de Grève et ne tarda pas à devenir insuffisant. Louis le Gros, voyant sa capitale prendre un grand développement et voulant lui donner un marché digne d'elle, acheta, en dehors des murailles et à proximité de la ville, un vaste terrain qui appartenait à l'archevêque de Paris. Cet espace , très-considérable et alors cultivé, s'appelait Campelli; les rues Croix et Neuvedes-Petits-Champs en consacrent aujourd'hui le souvenir.
Lorsque le préfet de la Seine établit les droits de place dans les nouvelles Halles et porta au tarif 20 centimes pardeuxmétres pour l'occupation des emplacements sur la voie publique aux abords des pavillons , les forains des environs de Paris invoquèrent le souvenir de la reine Blanche, qui, disaient-ils, les avait exemptés de toute charge pour l'étalage des provisions qu'ils apporteraient aux Halles.
Est-ce une tradition qui s'est transmise de père en fils? Je n'en ai trouvé nulle trace écrite.
Leg premières constructions furent élevées sur les
Champeauxy en 1183, par Philippe Auguste, qui y installa une foire permanenle dont il avait racheté le privilège à la maladrerie de Saint Lazare; remplacement fut alors entouré de murailles dont les portes étaient fermées tous les soirs, et les marchands eurent des abris qui les mirent à couvert pendant le mauvais temps. En 1278, Philippe le Hardi, pour secourir « povres femmes et povres pitéables personnes », fît bâtir le long du cimetière des Saints-Innocents des étaux destinés à la vente des chaussures et de la friperie. Philippe le Bel augmenta ces construci ions ; les halles devinrent le rendez-vous de tous les marchands de Paris, « et, dit Gilles Corrozet , fut appelé ce marché halles ou ailes, parce que chacun y allait. » étymologie naï>e et qui concorde peu avec l'appellation de aulœ Campellorum, qu'on trouve dans les écrivains de ce temps-là.
A celte époque, l'aspect des Halles ne ressemblait en rien à celui qu'elles nous présentent aujourd'hui; on y trouvait des denrées alimentaires, ceci n'est point douteux, mais les marchands de comestibles s'étaient groupés instinctivement d'abord, puis ensuite avec une certaine régularité , autour des lieux où l'on vendait les draps, les chanvres, la friperie, la cordonnerie , les armes, les heaumes et toute sorte d'autres objets usuels. C'était, en un mot, bien plutôt un bîizar qu'un marché. Grâce au Tractatiis de laitdibus Parisius de Jean de Jeandun, que M. Leroux de Lincy a publié dans Paris et ses historiens aux' quatorzième et quinzième siècles, nous avons une description complète des halles vers 1325 et l'énumération des objets qui s'y vendaient , vêtements, colliers, gants, aumônières, pelisses, étoffes, et autres « matières délicates dontl auteur avoue ne pas connaître les noms latins». L'auteur termine sa dt scription en disant : « Dans ces lieux d'exposition, les regards des promeneurs voient sourire à leurs yeux tant de décorations
LES TAYILLONS. 117
pour les divertissements des noces et pour les grandes fêtes, qu'après avoir parcouru une demi-rangée, un dé- ^ir impétueux les porte vers l'autre , et qu'après avoir traversé toute la longueur , une insatiable ardeur de renouveler ce plaisir, non pas une fois ni deux , mais comme indéfini: m ent, et reprenant au commencement, leur ferait recommencer Texcursion, s'ils voulaient en croire leur désir*. »
En ce temps, la vente des différentes denrées était limitée à certains quartiers désignés ; loin de chercher la centralisation, on semblait la fuir. « On ne vend du porc qu'à Saint-Germain, du mouton qu'à Saint-Marceau, du veau qu'à Saint-Germain , du bœuf qu'à la Halle du Cliâtelet'. » Guillebert de Metz, qui visita Paris au quinzième siècle, parle avec admiration des halles « contenant l'espace d'une ville de grandeur ». Au seizième siècle, la populdtion parisienne avait pris un accroissement considérable, mais le grand marché urbain était resté le même, serré dans ses antiques limites , pressé de toutes parts par des mes trop étroites, incommode, obstrué, impraticable. En 1551, on prit un grand parti : on démolit et on reconstruisit les Halles, autour desquelles, en 1553, on perça de nouvelles voies devenues indispensables à la circulation et à l'apport des marchandises. C'était alors, dans la ville même, comme une sorte de ville particulière toute consacrée au négoce et où chaque corps d'état avait sa rue spéciale dont quelques-unes existent encore, ou du nioins ont gardé leur ancien nom : rue des Potiers-d'Étain, de la Heaumerie, de la Cossonnerie (volaille), de la
* Voy. Pièces jugtificatives, 3.
* Alexis Monleil UUUnre des Français des divers étais, t. I, p. 31. Longlemps apr^s cet éial de choses durait encore ; une ordonnance du mois de novembre 1546 désigne quatre emplacements pour « les marchés au pain ». Ces quatre emplacements étaient : les Halles, le cimetière Saint-Jean, la rue Neuve-Notre-Dame et la place Maubert.
Lingerie, des Fourreurs, de la Cordonnerie, et bien d'autres.
Si le seizième siècle vit la reconstruction des Halles, • il vit aussi la confirmation des édits qui contraignaient les approvisionneurs à se rendre à des endroits déterminés. L'Ordonnance de police du 28 septembre i590 est formelle. « Il est fait défense à ceux qui amènent des vivres en cette ville pour vendre, de les descendre ailleurs qu'es halles et places publiques accoutumées, pour y être vendues; et à toutes personnes d'acheter ailleurs qu'es dites halles et places publiques, le tout sous peine de confiscation et d'amende arbitraire, de laquelle le tiers sera appliqué au payement du salaire des sergents qui seront employés à Texécution de la présente ordonnance. »
Les dames de la Halle, les poissardes, comme on les appelait communément, ne jouissaient pas d'une excellente réputation ; Villon avait dit depuis longtemps :
Il n*est bon bec que de Paris I
Elles étaient volontiers « fortes en gueule » comme les servantes de Molière, très-jalouses de certains privilèges qui les autorisaient à aller complimenter le roi en quelques circonstances spéciales , lestes à la riposte et peu embarrassées de faire le coup de poing lorsqu'il le fallait. On fit bien des efforts pour calmer leur intempérance de langage, mais ils furent infructueux ; elles tenaient à leur verbe haut, à leurs phrases injurieuses , plaisantes , presque rimées ; cela faisait partie du métier, c'était l'esprit de corps ; aussi ne tinrent-elles aucun compte de l'ordonnance de police du 22 août 1738 qui, sous peine de 100 livres d'amende et de la prison, leur défendait d^nsulter les passants. Tout cela est bien changé aujourd'hui, et H. de Beaufort, s'il revenait, ne
reconnaîtrait plus ce peuple des Halles dont il aimait à «e dire le roi.
La suppression du charnier des Innocents, qui était devenu un danger permanent pour la santé publique, donna aux Halles une extension dont elles avaient besoin. Par arrêt du conseil en date du 9 novembre 1785, Louis XVI avait décidé que le terrain occupé par le charnier servirait à établir un marché aux herbes et légumes. L'année suivante, la place fut nivelée ; les ossements portés aux catacombes ; la fontaine construite par Jean Goujon au coin de la rue aux Fers et de la rue Saint-Denis fut démolie avec soin, transportée pièce par pièce et rétablie au centre du nouveau marché , où les vendeuses n'étaient couvertes que par des abris mobiles, sortes d'immenses parapluies qu'on fermait le soir et qu'on rouvrait le matin. En 1815, la condition de ces pauvres femmes parut trop pénible à l'autorité municipale, qui leur fit élever des galeries de bois que nous avons encore vues , car elles ont subsisté jusqu'au Jour où les Halles furent modifiées selon un nouveau plan.
Ce plan ne date pas d'hier, mais il fallut attendre de longs jours avant qu'il fût mis à exécution. Napoléon s'était fort préoccupé des Halles ; il les avait parcourues souvent et y avait même entendu parfois d'assez vertes vérités. Il savait combien elles étaient défectueuses. Ne pouvant plus littéralement contenir toutes les denrées que chaque jour on y apportait et que l'amélioration succfessive de la viabilité française rendait de plus en plus abondantes, elles débordaient dans les rues voisines, dont la chaussée devenait ainsi une succursale du marché, au grand détriment de la circulation, du bon état des denrées et de la surveillance qu'on doit exercer sur des transactions de cette espèce. Par deux décrets, du 24 février et du 11 mai 1811, il
prescrivit la reconstruction complète des Halles, et l'on put croire que Paris allait enfin posséder un marché digne de lui-même. Il n'en fut rien cependant; 1812 arrivait, apportant la guerre de Russie, et Tempire, entraîné vers d'autres soucis, abandonna le projet formé, avant même que l'on eût pu ébaucher un commencement d'exécution.
La Restauration se souvenait avec trop • d'amertume du rôle joué pendant la Uévolutii)n par les gens des Halles pour porter grand intérêt à leur bien-être ; rien ne fut fait alors, ni pendant les premières années du règne de Louis-Philippe, quoique le percement de la rue de Rambuteau, emprunté au projet impérial de 1811, pût faire croire qu'on allait enfin se mettre sérieusement à Tœuvre. Un mauvais génie semblait toujours faire différer une reconstitution complète que cha<]ue année rendait plus nécessaire. Une ordonnance royale du 18 janvier 1847 prescrivit en principe rétablissement de Halles centrait s en rapport avec la population et ses besoins. A cet elfet, une loi du 1*' août de la même année autorisait un emprunt dont le produit fut promptement détourné de sa destination, car il fallut faire face aux nécessités créées par la disette de 1847 et par la révolution de 1848. Un second emprunt, approuvé parla loi du 4 août 1851, permit enfin de commencer les travaux.
Deux projets se trouvaient en présence, l'un appuyé par la préfecture de la Seine, l'autre présenté par M. Horeau. D'après ce dernier, les Halles, partant de la rue de Rambuteau, prenant façade sur la rue Saint- Denis d'un côté et de l'autre sur une rue future qui eût absorbé la rue des Potiers-d Étain et la rue des Orfèvres, allait chercher la Seine sur le quai de la Mégisserie, demandant au fleuve tous les services qu'on peut en exiger pour le transport des denrées et l'enlèvement'
de^ immondices. Trois immenses pavillons divisés en marchés particuliers eussent abrité les marchands, les acheteurs et les denrées. Après une enquête à laquelle prirent pari les ministres, le conseil municipal, la préfecture de la Seine, la préfecture de police, ce projet très-grandiose fut repoussé, et Ton s'arrêta au premier, qui reproduisait celui que rKmpereur avait adopté en 4811.
On commença les fouilles en hâte, et, le 25 septembre 1851, le président de la république posa la première pierre des Halles nouv«'lles. Le bâiimenl, qui peu à peu sortit de terre, avait un aspect singulier; plus il s^élevaît, plus il avait 1 air étrange. Il était composé de fortes pierres de taille, si épaisses et si bien liées qu'elles paraissaient à Tabri du canon ; trapu, solide, percé d'ouvertures si manifestement trop étroites qu'en les voyant on pensait involontairement aux embrasures d'une forteresse barbacanée, il ressemblait à un formidable blockhaus placé là pour contenir une population turbulente, et n'avait rien d'un pavillon destiné à la vente de denrées pacifiques. On ne s'y trompa guère, et dès qu'il fut terminé, les gens du quartier le surnommèrent le fort de la Halle. On dit que ce bâtiment, dont le plan n'aurait déparé aucun ouvrage teclmique de castramétâtion, déplut singulièrement en haut lieu, mais il ne subsista pas moins jusqu'au jour où l'ouverture de la rue Turbigo, dégageant la caserne du Prince- Kugène, vint le rendre stratégiquement inutile.
L'essai était malheureux, on ne le renouvela pas, et l'on chercha un genre de construction mieux approprié au but qu'on s'était proposé. La partie vitrée de la gare de l'Ouest et le souvenir du Palais de Cristal qui avait, à Londres, abrité l'Exposition yniverselle de 1851 donnèrent, sans aucun doute, l'idée d'employer presque exclusivement la fonte et le verre. On peut voir aujour-
d'hui qu'on a eu raison d'avoir recours à ces légers matériaux qui, mieux que tous autres, remplissent les conditions qu'on doit exiger dans des établissements semblables. Depuis 1851, on n'a cessé de travailler aux Halles, et cependant elles ne sont pas encore terminées. Rien n'a manqué cependant, ni l'activité, ni largent ; mais l'œuvre était longue, d'autant plus longue et délicate qu'on l'avait entreprise sur les terrains occupés par les marchands, qu'il a fallu respecter leurs droits, ne pas apporter une trop vive perturbation dans les habitudes traditionnelles de ce monde à part, et qu'on a été contraint alors d'avancer avec une prudence extrême qui a entraîné beaucoup de lenteur. Il est probable cependant que l'on touche au terme, et que bientôt les Halles, absolument reconstruites, offriront une telle ampleur que nul marché connu ne pourra leur être comparé.
Le changement a été si profond qu'il n'a rien laissé subsister des choses du passé. Les piliers, ces fameux piliers des Halles dont il a été tant parlé jadis, ont disparu ; les passages entre-croisés, sales, malsains, par où si dilficilement on arrivait sur le carreau, ont fait place à des voies larges, aérées et commodes; ces cabarets qui dés minuit s'ouvraient à toute la population vagabonde de la grande ville, aux chiffonniers, aux ivrognes, aux repris de justice, qui là, sous toutes sortes de dénominations, trouvaient de l'alcool à peine déguisé*; ces repaires où l'ivresse engendrait la dé-
* On lit dans le Journal det Débats du 21 août 1872 : « On a enterré avant-hier, au cimetière de La Chapelle-Saint-Denis, un nommé Etienne Salles, moit à Tâge de quatre-vingt-deux ans. Cet homme avait tenu pendant plusieurs années un établissement public connu de la France entière : c'est lui qui, au moment de la démolition des ruelles avoisinant les Balles centrales, exploitait, au n* 26 de la rue aux Fers, le célèbre cabaret désigné généralement sous le nom de Paul Niquet. On sait que ce cabaret était souvent le repaire des vagabonds, le réceptacle de toutes les immondices sociales. On y entrait par une allée longue,
bauche et menait au crime ont été enlevés et rejetés hors de Tenceinte acluelle de Paris ; en modifiant ce quartier, en l'épurant, on Ta moralisé. Les Halles sont aujourd'hui ce qu'elles auraient dû toujours être : un lieu de transactions sévèrement surveillées, un réservoir où la population parisienne peut venir en sécurité puiser les subsistances dont elle a besoin. Autour de ce marché central, quelques restes de 1 ancien Paris sont cependant encore demeurés debout comme une impuissante protestation du passé ; à traverser la rue Pirouette, les rues de la Grande et de la Petite-Truanderie, on s'étonne que l'on ait pu vivre et que l'on vive' encore dans de pareils cloaques.
Les Halles terminées comprendront quatorze pavillons, dont dix sont en service aujourd'hui ; les quatre qui restent à élever doivent entourer la Halle au Blé, servir en partie de logement aux employés de l'administration et remplacer les groupes de vieilles maisons étagées dans les rues du Four, Sartines, Mercier,
étroite, humide, mal éclairée, ayant accès sur la rue aux Fers. A l'intérieur, une immense salle rectangulaire, garnie de tables scellées dans le sol, et, tout autour, des cabinets de quatre, huit et dix consommateurs. Trois cents personnes environ allaient chaque nuit chercher un asile dans cette sentine, car on pouvait y passer la nuit. C'étaient des hommes à l'aspect repoussant, truands de tout âge ; on y voyait aussi des femmes sans nom, couvertes de guenilles, ivres ou cherchant à s'enivrer, et des jeunes gens dont le visage portait les traces de la débauche et d'une corruption précoce. Et tout ce monde buvait, mangeait, criait, jurait, chantait, se querellait, s'injuriail. C'est dans ce cabaret que Poulmann donna son premier coup de couteau. Cet établissement, à l'époque où il était tenu par Etienne Salles, élait devenu une curiosité de Paris. Aussi avait-on disposé deux cabinets de telle manière que l'on pouvait voir ce qui se passait dans la salle commune. On allait là, en partie de plaisir, se repaitre du spectacle de la dégradation humaine. On dit même que des femmes du monde ne dédaignaient pas d'aller partager ces tristes émotions. Bien plus, d'après la légende, assez invraisemblable d'ailleurs, M. Delessert, préfet de police, y aurait un soir conduit le roi Louis- Philippe. Etienne Salles, qui vient de mourir, avait gagné là, en peu d'années, une petite fortune. Quant à Paul Niquet, le fondateur, il laissa un demi-million à ses héritiers. » Il est inutile de dire que l'anecdote prêtée au roi Louis-Philippe et à Gabriel Delessert est absolument apocryphe.
Oblin, Labille et des Deux-Écus. Ce sera à peu près l'emplacement exact qu'occupait jadis riiôlel de Soissons. Les Halles ainsi complétées auront coûté 60 millions, ce qui n a rien d'excessif, s'étendront sur une superficie de 70,000 mètres et seront bornées à l'est par la rue Pierre-Lescot, au nord par la rue de Rambuteau, au sud par la rue Berger, à l'ouest par la future rue du Louvre, qui, partant de la Seine, où elle communiquera par un pont avec la prolongation de la rue de Rennes, aboutira rue Réaumur et probablement sera poussée jusqu'au boulevard Poissonnière.
Ainsi environnées de voies de communication trèslarges, qui directement ou par leurs affluents desservent les barrières et les gares de chemins de fer, les Halles offriront à l'apport et à l'enlèvement des denrées des facilités exceptionnellement favorables qui donneront au service intérieur de cet immense marché une activité et une régularité de plus en plus grandes. 2,600 voitures environ servent chaque nuit à l'approvisionnement des Halles, se mêlent aux charrettes à bras, aux porteurs de hottes et exigent un emplacement de 22,000 mètres pour stationner*. Aussi Tencombrement serait excessif si une ordonnance de police n'empêchait toute aulre voilure de circuler dans le périmètre des Halles entre (rois et dix heures du malin. Le soin de faire exécuter les mille et minutieuses prescriptions que nécessite un service pareil est confié à une brigade de quarante sergents de ville et à un peloton de garde municipale.
^ Chaque voiture qui vient aux HaUes pour approvisionner ou désapprovisionner paye un droit de stationnement e< de garde qui varie, selon son importance, entre 45 et ib centimes ; les holles, mannes, paniers et denrées en tas payent %) centimes. Chaque propriétaire de voiture, de hottes ou de tas doit se munir d'un bulletm délivré par un agent du service des perceptions municipales. En 1868, il a été délivré 3,358,248 bulletins, et les droits de stationnement et de garde ont produit 79.070 francs 05 centimes.
Les pavillons sont d*énormes constructions couvertes d'un vitrage et dont les parois, faites de verre et de colonnettes en fonte, sont portées sur des murailles de briques. Divisés selon l'objet spécial auquel ils doivent servir, ils sont très-vastes et élevés au-dessus d'immenses caves qui sont des magasins et qu'on nomme des resserres, La pierre de taille et la brique sont seules entrées dans l'édification de ces souterrains, où les marchands gardent les denrées qu'ils n'ont point vendues; où se fait l'abatage des volailles; où les lapins, les canards vivants, sont enfermés dans des cages de fil de fer ; où le beurre, le fromage, les œufs sont empilés dans des casiers distincts ; où le poisson d'eau douce est conservé dans des bassins gr liés, vivifiés par une eau courante toujours renouvelée; où d'énormes rats se promènent la nuit, à la lueur vacillante du gaz; où malgré les soins de propreté exigés, malgré une aération qui paraît suffisante, pinne une fade odeur de moisi et de renfermé. Au milieu de ces salles inférieures s'étend, derrière des barrières sévèrement closes, une route droite, abritée sous une voûte et garnie de rails. C'est un chemin de fer; mais jusqu'à présent il a été inutile, el l'on peut croire qu'il ne servira pas de si tôt. On avait eu l'idée de relier les Halles au chemin de fer de ceinture par une voie souterraine qui eût singulièrement facilité le transport des denrées. Ce dessein, devant lequel l'Angleterre n'eût certainement pas hésité, a-t-il rencontré tr op de difficultés d'exécution dans un terrain traversé par des égouts, des conduites d'eau, des tuyaux de gaz, des caves et des fondations de maisons? A-t-on reculé devant une dépense qui, trop considérable, n'eût pas été en rapport avec la rémunération présumée? Je ne sais; mais ce tronçon de rail-way constate un projet qui n'a pas été conduit à terme.
Dans chacun des pavillons s'élève une large cabane de bois qui sert de bureau à un inspecteur et à ses employés; les agents du poids public y ont aussi leur installation, de sorte que le contrôle est permanent, toujours sur les lieux mêmes, prêt à relever la moindre infraction aux règlements. Le service inlérieur des Halles est fait par 481 forts ^ dont le bénéfice annuel varie entre 1 ,500 et 3,000 francs. Ces hommes, divisés en équipes dirigées par des syndics, sont placés sous Tautorité des inspecteurs de police et offrent toutes les conditions possibles de probité, de bonne conduite et d'exactitude. Il ne leur suffit pas de sortir inlacts d'une enquête très-sérieuse faite sur leur vie privée, il faut encore qu'ils triomphent d'une épreuve physique à laquelle on les soumet pour les essayer. Dans les pénibles exercices auxquels ils se livrent presque en se jouant, ils déploient une adresse et une vigueur vraiment remarquables. Grâce à leurs larges chapeaux enduits de blanc d'Espagne et à leur colletin en très-gros velours d'Ctrecht, qui empêchent les fardeaux de glisser, ils ont les mains libres et gardent une agilité de mouvement qui semble doubler leur puissance. Ce sont les forts qui, sous leur responsabilité personnelle, ont mission de décharger les voitures et d'en porter le contenu sur le carreau des ventes.
Une ordonnance du 30 décembre 1865 fixe la police des halles et marchés, prescrit les précautions à prendre dans tous les cas qu'il a été possible de prévoir et ne laisse prise à aucune équivoque. Toute cause d'incendie semble devoir être écartée par la défense expresse de fumer, d'avoir des insiruments à feu, des chaufferettes non fermées et des lumières libres ; la lanterne seule est permise. Chaque caté^^orie de denrées est soumise à des dispositions particulières ; une vigilance toujours en éveil a imposé aux marchands ces sages prescriptions
qui aujourd'hui sont si bien entrées dans leurs moeurs^ qu'elles font partie de leurs habitudes et qu'on n'a même plus à les leur rappeler.
Les pavillons portent des numéros d'ordre qui leur servent de dénominations officielles, mais les gens des Halles ont leur vocabulaire; au lieu du pavillon n<* 5, ils disent la Boucherie ; au lieu du pavillon n<» 9, ils disent la Marée, et, fait plus étrange, au lieu dun® 11 où se vend la volaille et le gibier, ils disent la Vallée. Ce marché se tenait jadis sur le quai de la Mégisserie qu'on appelait alors la Vallée de la Misère^, à cause du grand nombre d'oiseaux, d'agneaux, de cochons de lait qu'on y faisait mourir. La Vallée de la Misère devint peu à peu et simplement la Vallée ; quand la vente de la volaille fut établie dans le triste et froid bâtiment élevé en 1809, par Lenoir, sur l'emplacement du couvent des Augustins', le vieux nom s'imposa à la construction nouvelle, et récemment il a suivi les marchands lorsqu'ils sont venus s'installer aux Halles centrales.
On pense bien que les places ne sont pas gratuites dans les pavillons, mais le prix qu'on exige varie selon les denrées. Les étaux de la boucherie sont loués 5 francs par jour ; les comptoirs de la marée, 1 fr. 25 ; ceux du poisson d'eau douce, 1 fr. 50 ; ceux de la volaille, 1 franc ; ceux de la verdure, 75 centimes ; ceux des huîtres, 20 centimes ; les resserres^ à quelque catégorie qu'elles appartiennent, ont un prix de location uniforme : cinq centimes par jour et par mètre super-
* Dans le principe, ce marché était au parvis Notre-Dame, et je lis dans le Dictionnaire de Jean de Garlande, écrit vers 1090 : « [n platea nova ante paravisum domine nostre, avet inveniuntur vendende^ anseres, galli et galline, capones, anales, perdices. phatiani, alaude, passeres, pluvinariit ardee, grues et cigni, pavones et turtures, »
* Le marché à la volaille du quai des Augustins a été démoli pour faire place à des maisons. Il n'en subsiste plus aujourd'hui (avril 1875) que trois arcades, qui abritent une remise de l'entreprise générale des omnibus.
ficiel. Les pavillons sont entourés de larges trottoirs qui forment ce qu'on appelle spécialement /e carreau; là se tiennent à découvert les approvisionnements de gros légumes ; autour des pavillons 6 et 8 s'installent les marchandes dites au petit tas, qui n'ont d'autre abri que des parapluies insuffisants lorsque la pluie tombe ou que le soleil brûle ; chacune de ces marchandes, au nombre de 599, acquitte quotidiennement un droit fixe de 15 centimes. Les places sont louées à la semaine, du lundi matin au dimam he soir, et le prix en est versé d'avance entre les mains du receveur municipal. Tout vendeur, qu'il soit à l'intérieur ou à l'extérieur des pavillons, doit accrocher à l'endroit le plus apparent de son étalage une plaque indiquant son nom et le numéro particulier de sa place, de façon qu'il soit toujours facile de constater à qui l'on a affaire et de pouvoir remonter à une responsabilité certaine.
L'eau n a point été. ménagée, car il en faut là plus que partout ailleurs; la propreté, la salubrité des denrées, le nettoyage des étaux, le balayage des rues intérieures en exigent des quantités considérables : aussi l'aut»)rite municipale s'en montre prodigue et fait verser 2,800,000 litres par jour pour la consommation des Halles centrales. La lumière non plus n'est pas épargnée ; on voit aux Halles bien mieux la nuit que le jour, et les 700,000 mètres cubes de gaz qu'on y brûle annuellement produisent la clarté indispensable. Si l'on 'Compte les lanternes, les brûleurs, les lampes d'illuminations réservées pour les solennités publiques, on verra que le gaz allumé, s'échappant par 11,310 trous, peut donner une lumière et une chaleur qui répondent à toutes les exigences d'un service permanent.