LA TÉLÉGRAPHIE ÉLECTRIQUE
qui lui était adressée par un sieur Jean Alexandre à l'effet d'établir un télégraphe qui pouvait transmettre instantanément une dépèche, à la distance de 25 ou 50 kilomètres, à l'aide de deux cadrans alphabétiques; l'inventeur affirmait que ni le brouillard ni même la nuit ne pouvaient empêcher son appareil de fonctionner. Des expériences publiques furent faites en présence des préfets de la Vienne et d'Indre-et-Loire ; elles parurent satisfaisantes ; les rapports furent favorables à la découverte nouvelle, mais nulle suite n'y fut donnée, et Alexandre est mort sans avoir livré son secret. En parlant de cette tentative avortée, M. Gavarret dit : « On ne peut s'empêcher d'être frappé des analogies qui existent entre ce système de communication et les appareils à cadran de la télégraphie électrique ^ »
Dans l'état où la science se trouvait à cette époque, rien de sérieux ne pouvait être créé en pareille matière; avant d'appliquer l'électricité à la transmission des dépêches, il fallait en déterminer les lois. Le télégraphe électrique n'aurait jamais existé sans Volta, Œrsted, Ampère et Arago ; s'il n'en ont point découvert le mécanisme, qu'ils n'ont même pas cherché, ils en ont fixé les
* Télégr. élect., J. Gavarret, p. 4. — Une analogie non moins frappante se retrouve dans une correspondance antérieure de trente ans aux essais d'Alexandre. L'abbé Barthélémy écrit à madame du Deffand : « Chanteloup, 8 août 1772. — Je pense souvent à une expérience qui ferait notre bonheur. On dit qu'avec deux pendules dont les aiguilles sont également aimantées, il suffit de mouvoir une de ces aiguilles pour que l'autre prenne ia môme direction, de manière qu'en faisant sonner midi à Tune, l'autre sonnera la même heure. Supposons qu'on puisse perfectionner les aimants artificiels au point que leur vertu puisse se communiquer d'ici à Paris. Vous aurez une de ces pendules, nous en aurons une autre ; au lieu des heures, nous trouverons sur le cadran les lettres de l'alphabet... Vous sentez qu'on peut faciliter encore l'opération; que le premier mouvement de l'aiguille peut faire sonner un timbre qui avertira que l'oracle peut parler. Cette idée me plaît infiniment. On la corromprait bientôt en l'appliquant à L'espionnage dans les armées et dans la politique. Mais elle serait bien agréable dans le commerce de l'amitié... » Correspondance inédite de madame du Deffand, publiée par M. da Siint-Aulaire.)
126 LES TELEGRAPHES.
principes fondamentaux. En effet, ce fut Volta qui, empilantVun sur l'autre des disques de zinc et de cuivre séparés par une rondelle de drap mouillé, inventa un instrument qui peut produire l'électricilé d'une façon continue* ; ce fut Œrsted qui découvrit qu'un fil chargé d'électricité fait dévier l'aiguille aimantée ; Ampère a indiqué les lois de la marche des courants électriques et leur action générale ; enfin, Arago, en prouvant qu'un fd éleclrisé roulé autour d'un fer doux aimante instantanément ce dernier, a permis la création de l'électroaimant.
Ces quatre lois étant connues, il devenait facile ae construire un télégraphe mû par l'électricité. Dés 4820, Ampère écrivait : « On pourrait, au moyen d'autant de fils conducteurs et d'aiguilles aimantées qu'il y a de lettres, établir à l'aide d'une pile placée loin de ces aiguilles, et qu'on ferait communiquer alternativement par les deux extrémités à celles de chaque conducteur,
• M. Cantù a publié récemment en Italie une lettre qui prouve que Volta avait, dès le principe, aperçu les conséquences de sa découverte. Cette lettre, datée du 15 avril 1777 et adressée au professeur Barletti, est ainsi conçue : « Combien de belles idées d'expériences surprenantes qui s'agitent dans mon cerveau, et basées sur cet artifice d'envoyer l'étincelle électrique faire partir le pistolet, à quelque distance que ce soit et dans toutes les directions et situations ! Au lieu du colombino qui va mettre le feu aux feux d'artifice, j'y enverrai, d'un endroit quelconque, qui ne serait même pas en ligne directe, Tétincelle électrique qui y meltra le feu au moyen du pistolet. Écoutez. Je ne sais à combien de milles un fil de fer tendu sur le sol des champs ou de la route, replié en arrière ou traversant un canal d'eau, conduirait l'étincelle suivant le parcours indiqué : mais je prévois que, dans un très-long voyage sur la terre humide ou à travers les eaux courantes, il s'établirait bientôt une communication qui dévierait le cours du feu électrique séparé du crochet de la bouteille pour retourner au fond. Mais si le fil de fer était soutenu à une certaine élévation au-dessus du sol par des poteaux en bois plantés de distance en distance, par exemple de Côme à Milan, et interrompu seulement dans ce dernier lieu par mon pistolet, qu'il continuât et vint enfin plonger dans un canal de navigation (naviglio) qui communique avec mon lac de Côme. je ne crois pas impossible de faire partir mon pistolet à Milan avec une bonne bouteille de Leyde chargée par moi à Côme.
« Votre affectionné ami, A. Volta. »
LA TÉLÉGIUPUIE ÉLECTRIQUE. 127
former une sorte de télégraphe propre à écrire tous les détails qu'on voudrait transmettre, à travers quelques obstacles que ce soit, à la personne chargée d'observer les lettres placées sur les aiguilles. En établissant sur la pile un clavier dont les touches porteraient les mêmes lettres et établiraient la communication par leur abaissement, ce moyen de correspondre pourrait avoir lieu avec facilité et n'exigerait que le temps nécessaire pour toucher d'un côté et lire de l'autre chaque lettre'. »
En principe, le problème était résolu. En quoi consistait-il ? A reproduire et à interrompre à volonté dans un fil conducteur le courant électrique de manière à se servir de ce dernier comme d'un agent moteur pouvant déterminer à distance ot avec un synchronisme parfait des oscillations ou des battements sur une aiguille, un alphabet ou un clavier.
Le fluide électrique est doué d'une rapidité sans égale. Sa vitesse, mesurée par Wheatstone, est de 553,300 kilomètres par seconde. « Pendant la durée d'une seule pulsation de l'artère, a dit M. Le Verrier, l'électricité ferait sept fois le tour de la terre. » Si donc un fil a l'une de ses extrémités à Paris et l'autre à Marseille, si ce fil est convenablement électrisé par une pile de force suffisante, si chacune de ses extrémités est en rapport avec une aiguille soumise à un mécanisme identique, il est certain que les interruptions ou les dégagements d'électricité se feront sentir simultanément au point de départ et au point d'arrivée ; en d'autres termes, les signes obtenus sur l'appareil de Paris seront instantanément reproduits sur l'appareil de Marseille. C'est là tout le mystère de la télégraphie électrique ; l'électro-aimant en est l'agent indicateur principal, puisqu'il a littéralement des alternatives d'action et de repos, de vie
Annales de physique et de chimie, II' série, 1820, t. XV, p. 75.
128 Li;s TELEGRAPHES.
et de mort, selon que les spires de fil conducteur qui entourent le fer doux reçoivent ou ne reçoivent pas le courant électrique. Tous les appareils dont on s'est servi dans la télégraphie, qu'ils impriment, sonnent, fassent mouvoir une aiguille ou rayent le papier, sont construits en vertu des lois que je viens d'expliquer brièvement.
De la théorie découverte par les grands hommes qui nous ont dotés de la plus féconde invention des temps modernes, à la pratique, il y avait loin, et il fallut attendre bien des années avant qu'on utilisât l'électricité pour la correspondance. Le premier télégraphe électrique établi fut celui de M. Wheatstone, qui fonctionna entre Londres et Liverpool à l'aide de cinq fils agissant sûr un système alphabétique complet. Ce nouveau mode de correspondance fut communiqué le 8 janvier 1838à notre Académie des sciences ; huit mois après, la même compagnie examinait l'appareil inventé par M. Morse, professeur à l'Université de New-York. La télégraphie électrique s'affirmait, on profitait des expériences déjà faites pour améliorer les instruments, réduire le nombre des fils, simplifier le mécanisme et faire sortir du domaine de la théorie une invention admirable. Elle donnait déjà de bons résultats en Amérique et en Angleterre, lorsque M. Foy, directeur en chef des télégraphes français, mû par cet esprit excellent de recherche et de progrès qui a laissé d'impérissables souvenirs dans son ancienne administration, partit spontanément pour Londres afin d'étudier par lui-même et sur le terrain des expériences le système de télégraphie magnétique dont se servaient nos voisins d'outre-Manche. M. Foy revint convaincu de la supériorité des procédés nouveaux et décidé à en doter son pays. C'est à lui, à son initiative intelligente, il ne faut point l'oublier, que nous devons l'établissement de nos premières lignes électriques.
LA TELEGRAPHIE ELECTRIQUE. 429
Il provoque et il obtient le 25 novembre 1844 une ordonnance royale qui ouvre au ministère de l'intérieur un crédit extraordinaire de 240,000 francs, destiné à la construction d'une ligne de télégraphie électrique entre Paris et Houen. M. Foy y mettait un légitime amourpropre, et, grâce à lui, les travaux furent entrepris et poussés avec une extrême activité. La première, la solennelle expérience eut lieu le 18 mai 18 io à la gare du chemin de Ter de Saint-Germain. Comme celle que Claude Chappe avait dirigée cinquante et un ans plus tôt sur les hauteurs de Ménilmontant, elle fut concluante. En présence des faits qui se révélèrent successivement pendant cette première séance, en présence de la rapidité, de la sûreté, de la régularité de la transmission des dépêches, on fut persuadé que ce nouveau mode de communication était non-seulement possible, mais facile et d'un usage désormais assuré.
M. Foy se trouvait néanmoins en face d'une difficulté qui pouvait causer de graves embarras à son administration. Les télégraphes aériens existaient partout en France, et, malgré toute bonne volonté, on ne pouvait les remplacer immédiatement par les engins électrodynamiques. Il fallait cependant les utiliser, exiger d'eux les services qu'ils pouvaient rendre encore jusqu'au jour où ils céderaient la place aux nouveaux venus. Or ces derniers écrivaient et les premiers signalaient. L'unité du svstéme indicatif était brisée ; faudrait-il donc faire traduire en langage aérien les dépêches électriques, lorsqu'une ligne ancienne se trouvait en communication avec une li^ne nouvelle? Le problème paraissait malaisé à résoudre ; M. Foy s'en tira avec une habileté parlaite. Ne voulant et ne pouvant se servir de l'appareil Wheatstone, qui souN'vait des lettres, ni de l'appareil Morse, qui traçait des lignes et des points correspondant aux 1. 9
130 LES TKLEGRAPHES.
signes de l'alphabet, il inventa, aidé par M. Bréguet, une macliine fort simple, très-ingénieuse, qu'on appela le télégraphe français, et qui, par les diverses combinaisons de deux aiguilles mobiles à l'extrémité d'un régulateur fixe, opérait en figurant les signaux usités par les aériens. Seulement cliaque signe, au lieu de correspondre à la page d'un vocabulaire déterminé, devint la représentation d'une des lettres de l'alphabet, et les employés des anciens télégraphes purent manipuler le nouveau sans trop de difficulté*.
Il était charmant, ce petit télégraphe français : il représentait assez bien une pendule dont le cadran eût été carré. Les employés qui l'ont manœuvré jadis le regrettent encore. 11 avait quelque chose de personnel et d'humain que les autres appareils n'ont pas ; ceux-ci lui sont supérieurs sans doute comme mécanisme, mais ils n'en ont ni les soubresauts nerveux, ni les lassitudes apparentes. A voir ses aiguilles minuscules qui manœuvraient comme les indicateurs de la machine de Chappe, avec une rapidité que l'électricité et leurs courtes dimensions rendaent vertigineuse, on pouvait facilement comprendre si le correspondant éloigné qui le faisait mouvoir était d'un caractère apathique ou emporté. Ses gestes saccadés semblaient obéir aux pulsations dune artère, et parfois il était si brusque, si désordonné dans son langage muet, qu'on éclatait de rire en le regardant. Il n'en est plus question aujourd'hui, car il a été rejoindre les vieilles lunes et je dirai bientôt dans quelles circonstances impérieuses il a dû faire place à d'autres instruments.
Par l'établissement de la ligne de Paris à Rouen, l'élan était donné, et, le 28 mars 1846, M. Duchàtel, ministre de l'intérieur, demanda un crédit de 408,060
' Voy. Pièces jusli(lcaliveit,Q.
LA TELEGKAl'HIh; ELKaHIQUE. loi
francs pour relier télégraphiquemerit Paris à Lille. M. Pouillet, au nom de la commission, lut dans la séance du 4 juin un rapport plus libéral que le projet ministériel, et qui concluait à la prolongation de la ligne jusqu'à la frontière belge. La loi fut votée avec cette importante modification, qui créait, ou du moins invitait à créer la télégraphie internationale. Mais la discussion qui précéda le vote fut curieuse à plus d'un titre. MM. Lachèze et Mauguin préféraient à l'emploi de l'électricité pour la correspondance un nouveau système de télégraphes aériens récemment inventés par M. Ennemond de Gonin *. Arago s'escrima de son mieux et ne parvint pas à convaincre M. Berryer, qui déclara n'avoir qu'une foi très-modérée dans l'avenir de la télégraphie électrique. Malgré l'évidence des faits et l'expérience ininterrompue qui durait avec succès depuis plus d'une année, il se trouva des récalcitrants dans la Chambre des députés, et 40 voix protestèrent contre l'adoption de la loi.
Les députés, pendant la discussion, avaient été surtout préoccupés de la facilité avec laquelle on pouvait rompre les fils conjonctifs. En effet, fixés, comme chacun a pu le remarquer, à des poteaux de bois dont ils sont iso- . lés par un godet en porcelaine, ils offraient à la malveillance une tentation permanente. Rien n'était plus aisé que de les couper ; on redoutait les émeuliers qui, en temps de troubles, l'avaient belle pour intercepter les communications télégraphiques d'une ville à une autre. Tout en discutant les mérites de l'invention nouvelle, on parlait des factions et on les montrait volontiers toutes prèles à déraciner les poteaux, détruire les fils, bouleverser les piles, casser les cadrans et pendre les employés. De tous ces tristes et violents pronostics aucun
' Un mémoire sur cette découverli; fut lu par l'auteur à l'Acadéinie des sciences dans la séance du 12 février 184i.
132 LES TELEGRAPHES.
ne s'est réalisé, et la télégraphie électrique a pu fonctionner en toute sécurité ^
Cependant les événements politiques s'étaient singulièrement modifiés en France à la suite de la révolution de Février; le roi Louis-Pliilippe n'était plus sur le trône, et la monarchie avait fait place à la république. Mamtenir au gouvernement seul le droit de se servir du télégraphe paraissait bien excessif avec des institutions républicaines, et l'on commença à parler séricusomcnt de la télégraphie privée. L'idée n'était point neuve, et le premier qui tenta de l'appliquer lut l'inventeur même de la télégraphie aérienne. Au mois de nivôse do l'an Vil, Claude Chappe présenta au ministre un mémoire pour dem mder que les négociants fussent admis, moyennant rétribution, à jouir de la faculté d'expédier leurs dépèches par le télégraphe. Pendant la première année du Consulat, il reprit ce projet en le modifiant; il proposa que le télégraphe servit aux correspondances des particuliers entre eux, fournît des renseignements à un journal créé spécialement pour donner des nou\ elles de date récente et devint entre Paris et la province l'intermédiaire de la loterie. De ces trois projets, le dernier était d'une moralité douteuse ; ce fut le seul qu'on adopta. Au mois d'avril 1850, un olficier d'état-maior, M. de Montureux, publia dans un journal de Montpellier un travail qui concluait à l'établissement de la télégraphie privée. « L'auleur, ditiM. Edouard Pelicier^, proposait démettre annuellement à l'enchère le droit de correspondre par le télégraphe et d'appliquer aux dépèches un tarif de tant par syllabe, en dehors du prix d'abonnement; il laissait, bien entendu, aux dépêches oflicielles la priorité de transmission. » La loi du 5 mai lb57 prouva
' La proportion des accidents dus à la malveillance que subissent les lignes tel graplii(iues est a peine de 1 pour 1,000 • StaUntique de la télégraphie privée.
lA TELEGRAPHIE ELECTRIQUE. 433
quelles idôes animaient le gouvernement à cet égard. L'exemple avait été donné par l'Allemagne ; la ville libre de Brème reconnut au public, pour la première fois en Europe, le droit de faire usage du télégraphe, et, au mo s de janvier i847, la ligne reliant la ville et le port lut ouverte aux correspondances particulières. La même année, au mois de juillet, M. Oscar de la Fayette éleva la voix à la tribune pour demander que la nat on fût enfin admise à jouir du bénéfice des transmissions rapides. M. Lacave-Laplagne répondit, au nom du ministère, que le télégraphe était et devait rester un instrument politique. Il n'en fut reparlé que deux ans plus tard. Dans la séance du 5 avril 1849, M. Marchai interpella M. Léon Faucher et lui demanda pourquoi la France était tenue en chartre close quant à la télégraphie, tandis que l'Angleterre, l'Amérique et la Belgique en usaient sans réserve comme sans danger. M. Léon Faucher, — qui dit un jour à Petin, l'inventeur d'un système d'aérostation : « Nous avons déjà bien assez des chem ns de fer, » — n'était pas homme à abandonner un monopole ; sa réponse le démontra clairement. Cependant les journaux réclamaient, l'opinion se formait peu à peu ; les vieux motifs de la raison d'Etat ne tenaient plus devant les besoins nouveaux ; on n'était pas encore au port, mais du moins on l'entrevoyait. Le 8 février 1850, à propos d'un crédit important demandé pour la construction de nouvelles lignes télégraphiques ' , M. Hovyn-Tranchére demanda nettement l'établissement immédiat de la télégraphie privée. M. Ferdinand Barrot, ministre de l'intérieur, répondit que le conseil d'Etat venait d'être saisi d'un projet de loi sur ce sujet, et, le l'^'" mars suivant, il en donna lecture à la Chambre. M. Le Verrier, nommé rapporteur
' Ces lignes devaient mettre Paris en relation directe avec Angers, Tonnerre, le Havre, Châlons-sur-Marne, devers, Châteaurous et ûuniierque.
de la commission, lut son rapport dans la séance du 18 juin; la première délibération eut lieu le 8 juillet, la seconde le 18 novembre, et la loi fut définitivement adoptée le 29 du même mois.
Le projet du gouvernement était libéral et ne contenait aucune restriction ; la Chambre fut moins généreuse, et en vertu de l'esprit de réaction qui 1 animait alors, elle modifia le premier article, qui était ainsi conçu: « Il est permis à toutes personnes de correspondre au moyen du télégraphe électrique de l'État par l'intermédiaire des fonctionnaires de l'administration télégraphique. » L'amendement ajouta : « A toutes personnes dont l'ideyitité est établie. » Aussi l'arrêté ministériel du 18 février 1851 porte: « Toute personne qui voudra faire usage de la correspondance télégraphique devra d'abord faire constater sou identité. » Puis suit une nomenclature des moyens qu'on peut employer: légalisation de signature ad libitum par les préfets, les maires, les présidents de tribunaux; présentation de passe-porls, d'actes de naissance, de jugements. C'était mettre tant de broussailles autour de la télégraphie privée, qu elle devenait d'un usage presque illusoire en présence des fastidieuses formalités dont on I entourait. La taxe était fixée à 5 francs pour vingt mots, plus un droit de 12 centimes par myriamétre ; à ce taux-là, une dépêche de Paris pour Marseille eût coûté 15 francs. Ainsi qu'on le voit, l'emploi de ce moyen de correspondance était dans le principe fort cher, assez dilficile, et par conséquent d'un emploi trés-restreint. La loi fut mise en vigueur lel" mars 1851*.
L'administration des télégraphes électriques possé-
* Par un rapprochement singulier, au moment où la télégraphie entrait enfin dans le domaine public, le grand physicien qui avait découvert une des lois primordiales de rélectricité, Œrsted, mourait à Copenhague (16 mars 1851
dait alors 17 stations en France; elle expédia celte année-là (1851) 9,014 dépêches taxées, équivalant à la somme de 70,722 fr. 60. On s'aperçoit qu'on est aux premiers jours d'une organisation encore bien inexpérimentée. La proportion devait aller toujours en augmentant; en 1807, les dépèches privées se sont élevées au chiffre de 3,215,995, ayant produit une recette de 9,529,8'>7 fr.41. Le nombre des stations est, au l""" janvier 1868, de 2,276, et celui des employés, depuis le directeur général jusqu'aux facteurs, de 4,759. C'est peu, si l'on considère que ce total représente la correspondance télégraphique d'un pays qui possède 58 millions d'habitants; mais c'est beaucoup, si l'on pense que ce service a été rendu public depuis quinze ans seulement. La France, qui se croit une nation hardie, pleine d'initiative et prête à tout oser, est refractaire au progrés; la routine la retient sur les chemins étroits, et il faut parfois bien du temps avant qu'un usage utile, commode et pratique, soit généralement adopté et passé dans nos mœurs.
La YieiUe tourelle. — Salle des Piles. — Chemises. — Chambre des fils.
— Poste central. — La salle de transit. — La Salle de Paris. — Chambrettes. — Service de nuit. — Fatigue nerveuse. — Condition misérable des employés — Emplacement insutfisant et e.xcentrique. — Mouvement des dépêches. — Expéditions. — Rebuts. — Télégrammes secrets.
— Orsini. — Les appareils. — Guerre de Crimée. — Substitution de Tappareil Morse au télégraphe français. — .Appareil Morse. — Alphabet. — L'appareil Hughes. — Contre-poids et trépidations. — Mécaniciens à demeure — Mystère. — Pantétégraphe de Caselli. — Sorcellerie. — Prix de la dépêche. — Salle d'étude. — Salle des expériences. — Paratonnerres.
La France possède aujourd'hui 37,151 kilomètres de lignes télégraphiques, donnant un développement de 112 millions et demi de fils- métalliques; le sixième environ appartient aux compagnies de chemins de fer
136 LES TELEGRAPHES.
et est réservé au service spécial des voies. La direction générale a son siège à Paris, rue de Grenelle-Saint- Germain; c'est là qu'est situé le bureau central qui, par rapport au réseau tout entier, figure assez bien le milieu d'une toile d'araignée. C'est une usine à dépêches, on en fabrique jour et nuit; on manipule sans repos ni trêve; le tac-tac de l'appareil Morse, le ronflement de l'appareil Hughes ne s'arrêtent jamais. C'est le palais de l'électricité; il mérite d'être visité en détail.
La cour est froide et nue, plus longue que large, bordée de hauts murs en pierres de taille semblables à ceux d'une caserne, terminée au fond par la haute tourelle tétragone d'où jadis partaient les signaux aériens. Cette vieille forteresse de la télégraphie est bien déchue de sa splendeur; elle fait involontairement penser à ces donjons du moyen âge auxquels on a mis des ailes et qui sont devenus des moulins. On a enlevé les machines de Chappe qui faisaient des gestes vers les quatre points cardinaux; on a supprimé les longuesvues qui fouillaient l'horizon; les employés ne gravissent plus en maugréant les deux cents marches deï'escalier, et dans le jvste, où aboutissaient toutes les nouvelles de la France et du monde, on a empilé des cartons, de vieux registres, des liasses de papier; les souris s'y promènent en paix, les araignées y filent leur toile sans contrainte : Sic transit! La logette centrale est devenue un grenier.
La tourelle seule donne quelque originalité à cette triste cour, qui ressemble A celle de tous les ministères. Une porte donne entrée dans une grande salle où sur de larges tables sont posées les piles qui fournissent la quantité d'électricité nécessaire au service. Il y a là environ six mille éléments Marié-Davy^ qu'on entretient
* La pile Marié-liavy est à sullate de mercure; elle a été récemment adoptée par l'administration irançaise des télégiaphes, qui auparavant
avec un soin méticuleux, sur lesquels un employé veille sans cesse et qu'on renouvelle en moyenne une fois par an. A ces piles communiquent les cent cinquante-deux fils qui partent du bureau central et traversent souterraincment Paris en s'appliquant aux murs des égouts, en longeant le plafond des catacombes, en se dissimulant dans des canaux spécialement creusés pour les recevoir. Parfois on en réunit plusieurs dans une même chemise après avoir eu soin de les envelopper séparément de gulta-percha, afin de les isoler les uns des autres. 11 y aurait une belle fortune à faire pour l'inventeur qui trouverait une nouvelle matière isolante appropriable à la télégraphie. En effet, si la gutta-percha est bonne et solide lorsqu'elle est enfermée dans des conduits de fonte enterrés qui la maintiennent sévèrement hors du contact de l'air extérieur, elle devient promptement insuffisante lorsqu'elle est exposée aux variations de l'atmosphère; elle se résinifie, elle se fendille et ouvre ainsi à l'électricité mille petits chemins dont celle-ci profite pour diminuer sa force et perdre de sa puissance'.
Au-dessus de la salle des piles se trouve la chambre des fils ; ils sont dressés et fixés le long d une muraille en bois peint, à peu près comme les cordes d'un piano sont dressées contre la table d'harmonie. A chacun d'eux est attaché un double jeton d'ivoire ; sur l'un est écrit le nom du poste auquel il aboutit : — Place du Havre
employait la pile Daniell à sulfate de cuivre. — La pile Marié-Davy est actuellement rem). lacée, en grande partie, par les éléments à sulfate de cuivre de M. Callaud. La salle des piles contient 5,0U0 éléments Marié-Davy, 3,000 éléments Callaud et 1,000 éléments divers à l'essai {avril l.S7a).
' La gutta-perclia, qui coûtait 2 francs par kilogramme lorsqu'on a commencé à l'employer pour revêtir les fils, revient aujourd hui à 7 francs la livre. Cependant on est forcé de s'en servir, car c'est encore le moins médiocre des isolants; le ciment, le goudron, le bitume, le sable, ont été essayés tour à tour et n'ont donné que de mauvais résultais. La peinture serait excellente, mais elle s'éraille, s'écaille et laisse, par conséquent, échapper le fluide.
— Florence — Bordeaux; sur l'autre est gravé un mot indicatif du trajet souterrain qu'il parcourt : — Catacombes n° S — Égout n° 123. C'est le signalement et la feuille de route des fils télégraphiques de Paris. Aussitôt qu'un fil cesse de fonctionner ou fonctionne mal, comme on en connaît le point de départ, le point d'arrivée et le parcours, il est facile d'aller réparer l'accident dont il a été l'objet.
Le poste central proprement dit est au second étage; il est aussi incommode qu'il est indispensable, et l'installation en est aussi défectueuse que les services en sont précieux. 11 se divise en deux parties distinctes, la salle de transit et la salle de Paris; chacune d'elles est sous la surveillance d'un directeur spécial. La salle de transit est chargée du service des dépêches qui, dirigées de la province sur la province, de l'étranger sur l'étranger, passent par Paris; quatre brigades de quatrevingt-seize employés, se relayant de quatre heures en quatre heures, reçoivent les télégrammes et les réexpédient immédiatement à destination; de plus, c'est ce bureau qui est chargé de fournir des agents manipulateurs aux postes de Paris, lorsque le stationnaire est malade, absent ou empêché. A cet effet, une brigade volante de vingt-cinq hommes se tient toujours prête; dés qu'un vide est signalé dans une station, le directeur crie un nom, un employé prend son chapeau et se sauve en courant.
J'ai dit que ce bureau s'appelait la salle de transit : j'aurais dû dire les chambres, car en réalité ce sont quatre chambres contiguës qui le composent ; la surveillance, on le comprend, n'y est point aisée, et il faut que les inspecteurs aillent sans cesse et sans repos d'une pièce à l'autre. C'étaient autrefois les bureaux de je ne sais quelle administration communale ; on a abattu les refends, enlevé les portes, respecté forcément les gros
LE IJLIŒAU CENTRAL. 139
murs, et tant bien que mal on a empilé un nombre exagéré- d'employés qui, pour manœuvrer soixante-dix appareils, ont à peine cliacun un espace de 60 centimètres carrés pour se mouvoir.
Après la salle de transit s'ouvre la salle de Paris; celle-ci n'est pas composée de quatre chambres, mais de sept chamltrettes semblables à celles que les poètes peu difficiles sur le logement célèbrent dans leurs chansonnettes en parlant des charmes de leurs griscttes alertes, fraîches et proprettes. On y serait peut-être fort bien à vingt ans, à cet âge peu soucieux où l'on ne rentre chez soi que pour dormir, mais assurément on y est fort mal pour faire de la télégraphie. Cent vingt agents, divisés en deux brigades, sont là tout le jour, penchés au-dessus de quatre-vingt-dix appareils, déroulant la bande étroite de papier, juchés sur des chaises de paille, attentifs à tout signal, se dérangeant mutuellement tontes les fois qu'ils remuent, correspondant avec les quarante-huit postes dispersés dans Paris et avec toutes les stations du département de la Seine. Quelques-uns de ces jeunes gens, dont les traits pâlis annoncent la fatigue, ont un livre auprès d'eux, dans l'espoir de pouvoir lire si leur appareil reste immobile pendant quelques minutes. Aucun d'eux, j'en suis certain, n'a pu terminer le paragraphe commencé; une dépêche arrive, puis une autre, puis une autre, et ainsi de suite et toujours, et avec un travail qui se modifie à chaque nouveau télégramme, travail différent de composition et de traduction qui rend les erreurs si faciles et cependant ne les multiplie pas trop. La salle de Paris ne ferme ni jour ni nuit; sept employés restent de neuf heures à minuit et quatre de minuit à huit heures du matin ; ils correspondent avec les postes du Louvre, du Grand-Ilùtel, de la Bourse et des gares de chemins de ier, qui ne sont jamais clos.
no LES TÉLÉGRAPHES.
La fatigue que cause le travail de manipulation est excessive L'appareil est desservi par deux agents : l'un reçoit ou expédie la dépêche, l'autre la traduit si elle est arrivée par l'appareil Morse, ou la coupe et la solle sur la feuille de route si elle est parvenue par l'appareil Hughes, Toutes les deux ou trois heures, ils alternent. Cela n'a l'air de rien au premier abord : être assis sur une chaise en présence d'une machine intelligente qui paraît fonctionner d'elle-même, suivre du regard les traits qu'elle dessine, dérouler une bande de papier, c'est là tout le travail apparent; mais, pour être bien fait, il nécessite une rapidité de main, une fixité de regard, une tension d'esprit et souvent même un déploiement de forces considérable. Tout l'être participe à la fonction; un instant d'inadvertance peut amener une erreur, et il faut savoir les éviter. 11 n'y a pas une seconde de repos, tous les nerfs sont surexcités ; la diversité même des dépêches qui se succèdent sans relâche amène une lassitude de plus : affaires de famille, tripotages de bourse, opéi-ations commerciales, nouvelles politiques, lettres chiffrées, langue anglaise, française, italienne, espagnole, hollandaise, allemande arrivent l'une après l'autre, comme les battements d'une pendule, régulièrement et infatigablement dans l'espace du même quart d heure. A cela il faut ajouter le bruit ininterrompu des appareils, bruit nerveux, saccadé, presque aigre tant il est sec et qui, à force de se reproduire sans discontinuité, finit par ébranler les natures les plus vigoureuses. Si jamais on arrive à écrire l'histoire des maladies spéciales à chaque corps de métier, je suis persuadé que la télégraphie électrique fournira un contingent remarquable et tout à fait particulier.
La rémunération d'un tel travail est illusoire. Après deux ans ou dix-huit mois de surnumérariat, nécessaire pour compléter une éducation télégraphique sufiisante,
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remployé reçoit 1,400 francs par an : c'est à peine le pain quolidien; il peut arriver successivement à émarger 1,1)00, 1,800, 2,11)0, 2,400 francs, mais après un stage minimum de deux ans entre chaque augmentation. Ceux qui, après huit années de service, obtiennent la dernière somme, sont les heureux, les prédestinés; en existe-t-il beaucoup? J'en doute; un sur deux cents peut-être, et je n'oserais l'ufiirmer. Une telle situation est singulièrement douloureuse, et en voyant la position qui est faite à des employés indispensables, dont le zèle ne se dément jamais, qu'accable un travail essentiellement difficile et énervant, n'est-on pas en droit de regretter certaines dépenses d'apparat qui se font tous les jours et qui sont au moins inutiles? La diiection fait ce qu'elle peut pour soulager son personnel; mais que peut-elle en présence du budget, qu'elle est forcée de subir sans discussion ?
Quant au local où elle a parqué ses agents, il n'y a gui'rede reproche à lui adresser, car elle a utilisé l'emplacement insuffisant qu'on lui a concédé. IN'est-il pas étrange que le bureau central soit précisément placé dans un quartier excentrique? Loin de la Bourse, loin des rues commerçantes, loin des Tuileries, loin du ministre de l'intérieur, qui maintenant habile place Beauvau? Il n'y a que la France pour présenter de telles et si choquantes anomalies. Notre hôtel des portes est honteux, notre hôtel des télégraphes est absurde. Il serait temps cependant de porter remède à ce fâcheux état de choses qui frappe tous les yeux et menace sérieusement le bon fonctionnemenî des services publics. On ouvre un nouveau boulevard^ sur l'emplacement actuel du théâtre du Vaudeville. La situation est indiquée d'elle-
* C'est la me du Dix-Décembre, — actuellement du Quaire-Spptembre, — qui fut tracée en i8o7; c'est là que l'on aurait dû installer radminis-
IruUou des léléjji'aplitJS.
142 LES ÏELWil'.VI'lIES.
même, c'est là que doit être établie l'administration des lignes télégraphiques, en face même de la Bourse, avec laquelle elle a les relations les plus nombreuses, non loin des Tuileries, non loin des Halles, qu'elle pourra rejoindre par un tube pneumatique; mais j'ai bien peur qu'il n'en soit pour la télégraphie comme pour la poste, et que le provisoire ne devienne définitif.
Le poste central, dont j'ai essayé de donner une idée au lecteur, a en moyenne un mouvement journalier de 7,800 dépêches, qui se décomposent ainsi : dépêches de départ, 2,300; d'arrivée, 2,500; de transit, 1,600; de Paris pour Paris, 1,400; ces 7,800 dépêches exigent 15,600 transmissions. La façon de procéder est fort simple : La dépêche à destination de Paris, parvenue au bureau central, qu'elle vienne de Paris, de la province ou de l'étranger, est adressée télégraphiquemont au poste le plus voisin de la demeure du destinataire; le stationnaire la reçoit, la copie, la met sous enveloppe, la scelle et l'envoie immédiatement à domicile par un porteur. — La personne à laquelle on remet la dépêche doit signer un reçu et dater avec indication de l'heure précise. — Le double des dépêches expédiées est gardé pendant trois jours dans le bureau expéditeur et pendant une année dans les archives, à la direction générale. Lorsque, par suite d'une erreur d'adresse, le facteur ne trouve pas le destinataire, la dépèche est renvoyée au bureau central ; de là elle est réexpédiée d'office et avant toute autre au poste qui l'a adressée, fût-il à Saint-Pétersbourg ou à New-York, avec avis portant : adresse vicieuse. La dépêche revient le plus souvent avec une suscription rectifiée qui permet de la faire enfin parvenir à destination. Grâce à ces mesures, les rebuts sont assez rares. D'après des renseignements qui m'ont paru sérieux, ils doivent s'élever à sept ou huit pour mille.
LE BUIŒAU Cl'NTRAL. 143
On pourrait croire que, depuis la loi du 13 juin 1866, l'usage des dépêches chiffrées est entré dans les habitudes du public ; il n'en est rien. Sur les huit mille expéditions journalières du bureau central, la moyenne des télégrammes secrets est de huit, et, c'est un fait à noter, presque tous sont adressés à Alexandrie ou à Constantinople ^ Cette loi, qui est libérale et qui, comme telle, mérite d'être approuvée, est en réalité assez insignifiante. La dépêche secrète a existé de tout temps. Des phrases ayant un sens plausible, convenues d'avance entre deux correspondants, peuvent parfaitement tenir lieu de chiffres. — Orsini l'a bien prouvé ; c'est le télégraphe électrique qu'il avait chargé de préparer son horrible complot : acheter la maison, voulait dire : tuer l'Empereur ! Qui pouvait s'en douter ? Je suis persuadé que les neuf dixièmes des opérations commerciales et financières que la province fait sur le marché de Paris sont commandées par des dépèches qui signifient tout autre chose que ce qu'elles ont l'air de dire.
Les appareils employés aux transmissions électriques sont de trois espèces : l'appareil à cadran, qui ressemble assez exactement à un tourniquet pour tirer les macarons, est presque exclusivement réservé au service des chemins de fer ; il porte l'indication des lettres de l'alphabet, les dix premiers chiffres et les signes de la ponctuation ; une aiguille y désigne les lettres successives qui doivent former les mots et les phrases communiqués. Le procédé est fort simple et peut être facilement expérimenté sans études préalables ; c'est là surtout ce qui le rend précieux dans les gares. Au télégraphe français a succédé l'appareil Morse. L'Europe entière se servait déjà de ce dernier, que nous avions conservé, par
* La faculté d'expédier des télégrammes secrets, absolument supprimée aussitôt après la déclaration de guerre en 1870, vient d'être rendue aux particuliers (mai 1873).
144 LES TÉLÉGHAPHES.
routine autant que par amour-propre national, la machine qui reproduisait les signaux de ('.happe. Or nos dépêches pour l'étranger ne pouvaient parvenir lisiblement que jusqu'à nos frontières; là il fallait les traduire en langage Morse afin qu'elles pussent continuer leur route. Ce fut surtout pendant la guerre de Crimée que cet inconvénient apparut dans toute sa gravité. Les dépèches parties de Bucharest arrivaient jour el nuit par centaines au bureau de Strasbourg. Là elles subissaient forcément un temps d'arrêt, puisque nos appareils ne reproduisaient pas les signes des télégraphes étrangers. Il n'existait pas à ce moment d'appareil .\lorse en France et nul mécanicien n'en labriquait.
La direclion générale se mit en quête et on trouva deux de ces appareils en assez piteux état au fond d'un magasin de l'administration. On les fit réparer tant bien que mal, on en étudia la manipulation, on forma des élèves qui devinrent bientôt des maîtres, on commanda un nombre d'appareils suffisant afin de pouvoir se mettre en rapport télégraphique avec l'étranger, et 1 on arriva à sul)stituer très-promptement la machine de Morse â nos vieux engins français devenus illusoires. Si l'on réfléchit que chaque appareil différent exige une manipulation absolument spéciale, on comprendra quelle activité il a fallu déployer pour instruire rapidement tout un personnel à une manœuvre nouvelle et dont il ne soupçonnait pas le premier geste. Cette transformation a été extrêmement heureuse, car elle a donné plus de rapidité, de sûreté et d'étendue à nos communications.
L'appareil Morse, qui, dans le principe, traçait des lignes et des points à l'aide d'un poinçon sur une bande de papier, hnl aujourd'hui les mêmes signes avec de l'encre, ce qui évite les déchirures et diminue les causes d'erreur. 11 a un alphabet particulier où chaque lettre est composée d'un certain nombre de points et de tirets.
Paris s'écrit ainsi : (P) (A ) - - (R) - - - (I) . - (S) • - - ;
une dépêclio de vingt mots précédée du préambule indicatif couvre une bande de papier longue do trois ou quatre mètres *. On le manœuvre à l'aide d'un manipulateur qui, en interrompant le courant électrique et en lui laissant passage, force l'appareil avec leijuel on correspond à former les points ou les traits cpii désignent les leftros qu'on veut transmettre. En s'abaissant sous la press on de la main, la poignée de ce manipulateur détermine un peut bruitsec comparable au battement d'un léger marteau ; l'intervalle qui sépare cbacnn de ces battements est plus ou moins prolongé, selon qu'on a voulu obtenir des tirets ou des points ; cette alternation rapide de bruit et de repos est exactement reproduite dans le poste destinataire. 11 y a des employés lellement habiles, que ce seul tac-tac, qui paraît monotone et toujours semblable à une oreille inexercée, leur suffit pour comprendre une dépêche. Lorsque les agents de l'administration correspondent entre eux pour affaire de service, il est rare qu'ils écrivent leur dépèche : ils se contentent de la frapper.
L'appareil Morse est facile à manœuvrer une fois qu'on en a bien compris le mécanisme ; il est de petite dimension, d'un transport commode, et peut par conséquent rendre de grands services aux armées en campagne ; c'est lui qui a fonctionné en Italie pendant l'expédition de 1859, Cependant il a quelques défauts qu'il faut signaler. Il exige une force de courant relativement considérable ; aussi, pendant les jours de pluie ou de brouillard, lorsque les poteaux qui soutiennent les fils deviennent humides et bons conducteurs de l'électricité, lorsque les gouttes d'eau amassées sous le godet isolateur communiquent avec le bois des supports, l'appareil
* Voy. Pièces justificatives, 7.
ne fonctionne plus qu'irrégulièrement, les mouvements en sont faibles, souvent trop faibles pour tracer les lignes conventionnelles, et il faut alors faire répéter la dépèche jusqu'à ce qu'enfin elle devienne intelligible. Ainsi que me le disait spirituellement un employé : « Dans ces cas-là nous envoyons un coup de poing de Paris et il n'arrive qu'une chiquenaude à Bordeaux. » Un appareil Morse en bon état manipulé par un agent habile peut expédier en une heure vingt dépêches simples.
L'appareil Hughes, qui tend à remplacer partout celui de Morse, est plus actif, plus rapide, plus sûr, singulièrement ingénieux, et s'il n'était d'une manœuvre trèsfatigante, il serait parfait. Le manipulateur est un clavier semblable à celui d'un petit piano ; les touches, alternativement blanches et noires, portent les lettres, les cliiffres, les signes de ponctuation. Une roue verticale imbibée d'encre et sous laquelle passe une bande de papier sans fin, semble avoir été composée en caractères d'imprimerie et reproduit les signes du manipulateur. Si l'on frappe sur la touche de la lettre a, le courant en intervenant brusquement fait mouvoir une détente pouvant à la balance déplacer un poids de cinq kilogrammes ; cette détente pousse vivement le papier contre la roue verticale, qui, par un mouvement synchronique admirablement combiné, présente précisément la lettre a. La lettre est imprimée en un tomps incalculable qu'on évalue à moins d'un six-mille-septcentième de minute.
Le mouvement est communiqué au mécanisme par un poids d'horloge qui pèse GO kilogrammes et dont la chaîne aboutit à une pédale que l'employé met en branle . avec ses pieds et qui exige un effort équivalant à 35 livres. 11 y a donc là une cause incessante de laligue pieds, les mains sont occupés ; les yeux suivent altenti-
vement la dépêche qui s'imprime ; le cerveau combine les gestes extra-rapides qu'il faut faire; la lassitude causée par un semblable travail est extrême. Si l'on ajoute à cela que le volant de la machine imprime à l'appareil d'abord, à la table ensuite, une trépidation d'autant plus multipliée que les ondulations en sont plus courtes, on comprendra que tout le système nerveux soit singulièrement ébranlé et que les employés soient obligés de se relayer de deux en deux heures.
Peut-être ne serait-il pas très-difficile d'établir dans les postes où l'on se sert du télégraphe Hughes, une machine qui remonterait le poids des appareils et éviterait ainsi aux employés une fatigue et une préoccupation constantes ; alors il serait irréprochable. Il coûte plus cher que lappareil Morse * ; mais comme il use infiniment moins de papier (cinq centimètres par dépêche simple), il paye par ce seul fait la différence en deux années. Comme il imprime lui-même, il n'exige aucune traduction, aucune écriture ; entre les mains d'un employé très-habile, il peut transmettre cinquante-cinq dépêches par heure. On m'a cité un agent qui parvenait à en expédier soixante-quatre ; mais celui-là est une exception. M. Hughes est arrivé à faire exécuter de l'autographie par son appareil ; au moyen de l'addition d'un simple cylindre, son télégraphe imprinie ou reproduit l'écriture à volonté. Je n'ai pu me rendre compte de celte curieuse modification, l'appareil spécimen qui l'a subie étant à Vienne, où M. Hughes l'a expérimenté pour le faire adopter.
Dans les salles du bureau central, un poste de mécaniciens se tient à demeure, afin d'obvier immédiatement aux petites avaries qui peuvent inopinément arrêter le fonctionnement des appareils ; le mécanisme Hughes
* Le Morse, aujourd'hui, coûte 300 francs ; le Hughes, 1,300 francs.
est surtout fort délicat et ses organesont besoin de réparations fréquentes. En cas d'accident grave, l'a['pareil est remplacé sans délai ; il y en a toujours un certain nombre en réserve.
En descendant du bureau central, je suis passé devant une porte mystérieuse ; Le public neutre pas ici. Cette porte donne accès au cabinet. C'est là que viennent les dépêches qui ne sont point faites pour les petites gens comme vous et moi, ainsi que disait le Petit-Père André. Les spéculateurs à la Bourse donneraient beaucoup pour pouvoir pénétrer dans ces arcanes où arrivent les grosses nouvelles: mort d'empereurs et de rois, révolutions, abdications, traités de paix, déclarations de guerre, attentats, mariages souverains, naissances princières ; les combinaisons où se joue le sort du monde se pressent là, tout élaborées, après avoir voyagé de conserve à travers l'étendue avec une commande de trois-six et une opération véreuse à quatre d'écart dont deux.
Au rez de-chaussée, une petite salle contient quatre panteleyraplies <>aselli. On les a inaugurés à la direction générale le 5 février 1865. Chacun sait que cet appareil, qui est électro-chimique, reproduit en jac-simile tout ce qu'on peut tracer sur un papier : un portrait dessiné à la plume, soumis à l'influence de l'appareil de Lyon, sera pour ainsi dire photographié par 1 appareil de Pans. Le résultat est si étrange qu'on peut à peme le concevoir; il est cependant obtenu par un procédé extrêmement simple. A la station de départ, une dépêche est écrite sur un papier d'étain avec de l'encre orduiaire, qui n'est pas une substance conductrice, mais qu'on épaissit par surcroît de précaution. La dépèche est placée sur une surface convexe horizontale qu'un poinçon de fer, formant l'extrémité même du fil télégraphique, parcourt en suivant des lignes parallèles successives. A la station d'arrivée, un poinçon semblable, terminant aussi le fil
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conjonctif, fera naturellement les mêmes mouvements. Si, sous ce poinçon, on met une feuille de papier imbibée d'une dissolution de cyanoferrure jaune de potassium, les lettres de la dépêche originale apparaîtront régulièrement et inévitablement, parce que toutes les fois que le poinçon du départ rencontrera l'encre non conductrice, un courant passera dans le poinçon d'arrivée, et ce coumnt produira sur le papier chimiquement préparé une coloration bleuâtre. Pour que les deux appareils mis en communication puissent opérer, il faut que leurs mouvements soient absolument isochrones.
Celte découverte, vraiment merveilleuse, qui aurait valu les honneurs du bûcher à son inventeur, il y a quelques siècles, est due à l'intelligente combinaison de la chimie et de la physique. Le poinçon met six minutes à accomplir les quatre-vingt-dix mouvements de va et-vient qui lui sont nécessaires pour rayer toute la surface des oll centimètres accordés à chaque dépêche. C'est long ; mais comme l'appareil peut autographier deux, et même au besoin quatre dépêclies à la fois, on doit réduire à une minute et demie le temps qu'exige une transmission. On aurait pu croire que le pantélégraphe Caselli allait entrer promptement dans nos usages, que les négociants, les banquiers l'emploieraient souvent ; il n'en est rien. On en avait établi un au Havre: on l'a supprimé, car il restait inoccupé.
Aujourd'hui Lyon et Paris sont seuls en correspondance par ce moyen. Le mouvement des dépêches pour l'année 1867 a été de 5,555, ce qui est excessivement peu, eu égard à l'importance commerciale des deux villes. J'ajouterai que toutes ces dépêches, sauf sept, avaient des opérations de bourse pour objet. Ce qui fait peut-être reculer devant l'emploi régulier de l'appareil Caselli, c'est le haut prix de la dépêche, qui coûte six francs. Ce serait mai raisonné, car la surface réglemen-
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taire accordée étant de dix centimètres sur cinq, on peut facilement y faire tenir quarante et même cinquante mots ; et puis n'est-ce donc rien, en pareille matière, d'avoir à ses ordres, et avec une obéissance passive, un instrument qui, forcément, ne peut commettre aucune erreur, ni par sa faute, ni par celle des employés chargés de le faire mouvoir? Aux murailles de la salle des pantélôgraphes sont appendus des cadres renfermant des spécimens obtenus par ce procédé diabolique : ce sont des dessins de tapisserie, des modèles de guipure, des dépêches en arabe, en chinois, en sanscrit, des portraits et des signatures ornées de paraphes invraisemblables '■.
Au fond de la cour, sous la tourelle, une assez vaste salle sert d'étude aux surnuméraires qui apprennent la manipulation. Un cours à la fois théorique et pratique leur est fait sur l'appareil Hughes par un jeune homme aux yeux intelligents et fins, pour qui la mécanique et l'électricité n'ont point de secrets. De grandes pancartes tendues contre les murs représentent les différentes parties des mécaniques grossies dans des proportions considérables. J'ai vu là beaucoup de sous-officiers qui jouaient à grand'peine quelques dépêches sur le piano Hughes ; on les surveille, on rectifie leurs erreurs, on leur apprend la patience, et plus d'un sans doute, en maniant le télégraphe, regrette le maniement du fusil.
En face, s'ouvre la salle des expériences ; c'est là que la commission d'examen, composée d'hommes spéciaux, interroge l'électricité, la force d'obéir à de nouveaux
* L'admirable invention de M. Caselli ne parait pas être le dernier mot de la télégraphie autographique. La Nazione du 19 février 1867 annonçait que M. Ûonelli avait fait à Florence des expériences décisives avec son nouvel appareil à un seul fil, et qu'il avait obtenu, dans une heure, plus de cent dOpêches imprimées ou autographiées. Malheureusement, M. Bonelli est mort, et il esta craindre que ses expériences ne soient pas poursuivies.
agents de transmission et expérimente scientifiquement toute invention nouvelle applicable à la télégraphie. Quand j'y suis entré, tout était au repos; les boussoles des sinus dormaient à côté des électro-aimants, et des bouteilles de Leyde, toutes brillantes de clinquant, se dressaient sur la table auprès d'une gigantesque bobine qui, mieux que le char et le pont d'airain de Salmonée, doit savoir comment on fait le tonnerre. Aux premiers temps de la télégraphie électrique, dans les postes, pendant les orages, les sonneries entraient en danse toutes seules, les appareils s'affolaient, parfois les pointes métalliques, liquéfiées par la foudre, s'égouttaient en pluie de feu; il fallait fuir le courroux de l'Olympe. Sur les chemins de fer, les rails et les fils télégraphiques échangeaient des étincelles menaçantes. Les magiciens de la science moderne n'ont point été effrayés de ce fracas. M. Bréguet, M. Froment, M. Bertsch ont inventé des paratonnerres qui n'ont rien de commun avec les tiges métalliques qui s'élèvent sur nos monuments. Ce sont des instruments qui ont à peu près la forme d'un volume in-18. Ils sont destinés à mettre les fils en communication immédiate avec la terre, c'est-àdire à annihiler instantanément et à volonté la puissance de l'électricité atmosphérique pendant les temps orageux. Tous les postes télégraphiques sont aujourd'hui pourvus de paratonnerres, et nul danger n'existe plus pour eux. Quand les éclairs ouvrent le ciel, lorsque les nuages s'amoncellent en grondant, lorsque l'on entend les profondes rumeurs des colèrçs aériennes, soyez persuadés que l'extrémité des fils est rentrée en terre, que les dépêciies s'arrêtent en chemin et que le télégraphe dort au bruit de la tempête.
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