‹ Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie, dans la seconde moitié du xixe siècleChapitre 12 sur 30 · LES DESIDERATA · texte numérisé non relu

LES DESIDERATA

Quant au tarif des dépèches de la France pour la France et de l'aris pour ['aris, il vient d'être abaissé : la loi adoptée le 2 juin 18G8 par le Coi'ps législatif fixe la taxe à 50 centimes pour le même département et à 1 franc pour la France entière. C'est un grand progrès qu'on attendait avec impatience, et il faut espérer que l'on ne s'arrêtera pas là. Mais un nouvel abaissement des tarifs, on d.»il le reconnaître, ne pourra être mis en vigueur que dans quoique temps, au fur et à mesure que de nouveaux employés auront été formés et que de nouvelles lignes auront été construites. On compare volontiers le service de la télégraphie à celui des postes; la similitude est loin d'être exacte. Peu importe qu'un facteur ait dans sa boite vingt lettres ou cent lettres; peu importe qu'un bureau ambulant contienne trois sacs ou quarante sacs : le transport n'en doit pas moins se faire et tout ce qui dépasse un certain chiffre de dépenses obligatoires devient un bénéfice dont la poste tient compte au Trésor ; mais pour la télégraphie électrique il n'en est point ainsi. Toute modification de tarifs amène un accroissement de correspondances' qui nécessite l'établissement de fils supplémentaires, l'achat d'appareils, la construction de stations indispensables. Certes, il est à souhaiter que toutes les mesures soient promptement prises pour que les dépèches ne coûtent plus que 25 centimes dans le déparlement, et 50 centimes pour la France ; la direction générale ne reculerait pas, pour sa part, devant cette amélioration désirée, mais elle s'arrête en face du budget, et comme elle n'a point d'argent, qu'elle se suffit à peine à elle-même, elle

* Voici une indication comparative du mouvement des dépêches par rapport à la diminution des tarifs. Loi du 29 novembre IfôO, 5 Irancs, plus 12 centimes par myriamètre. — 18ol, 9,014. — 1857, 48,105. — En 1861, le total est de 9iO,5ô7. — Loi du 3 juillet 1861, 1 Iranc pour le département, 2 francs pour tout rempire. —Dès 1862, les dépêches s'élèvent au chiffre de 1,318,044.

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est forcée d'attendre des temps meilleurs. Un crédit de 10 millions pourrait donner à la télégraphie un développement qui la mettrait réellement à la portée de tout le monde. A quoi donc doit servir la fortune publique, si ce n'est à propager, fût-ce même au prix d'un sacrifice important, les inventions utiles qui suppriment les distances, fusionnent les intérêts et offrent à l'industrie des facilités sans précédent jusqu'à ce jour*?

La télégraphie électrique abandonnée à ses seules ressources pourrait sans doute accomplir des réformes importantes, si, comme la poste, elle n'était écrasée par les franchises. 11 est grand le nombre des fonctionnaires qui ont droit d'expédier leurs dépêches sans acquitter la taxe, et le nombre en augmente tous les jours. En 1867, la direction des télégraphes a transmis 519,088 dépêches gratuites qui, si elles eussent été payées selon le tarif adopté, eussent produit une recette de 1,336,308 fr. 15. Si les fonctionnaires se contentaient d'envoyer des correspondances écrites en style télégraphique, on comprendrait jusqu'à un certain point cette sorte d'impôt forcé ; mais il n'en esl rien : ce sont de véritables opitrcs qu'ils échangent entre eux ; rien n'y manque, pas même la banalité des protocoles. Cet abus est intolérable, et toute une ligne est souvent occupée par des dépêches portant des récits aussi prolixes qu'inutiles. Le 16 août, une avalanche de télégrammes officiels s'abat dans les stations et vient rouler jusqu'au poste central. Il ne faut pas croire qu'un préfet se contente de télégraphier : « Tout a bien été; » non pas : il parle des coups de canon qui dés six heures du malin ont annoncé la solennité; il décrit le Te Deurn, raconte la beauté des illuminations et l'attitude des troupes qu'on a passées en revue. Est-ce tout ? Non. Si le préfet envoie

' La France, qui, d'après le dernier recensement, a 37,54a communes, ne possède encore que 2,276 postes télégraphiques.

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une telle dépêche au ministre de l'intérieur, le général commandant la division militaire, le procureur général, l'évêque ou l'archevêque ne veulent pas être en reste ; on prouve son zèle et les longues phrases recommencent à circuler sur les fils, encombrent les bureaux de la rue de Grenelle et s'en vont en grande hâte aux ministères de la guerre, de la justice et des cultes. Pendant ce temps, les dépêches privées, les dépêches utiles attendent patiemment que ce lyrisme télégraphique se soit enfin épuisé de lui-même. La franchise est un abus pour les postes aussi bien que pour les télégraphes, et le seul moyen de le faire cesser est d'ouvrir un compte spécial à chaque ministère pour payer ses lettres et ses télégrammes.

Si l'administration télégraphique avait perçu la taxe afférente à ces dépêches franches, elle aurait pu donner plus de développement au service privé et apporter encore des améliorations nouvelles à ses procédés de transmission. Il en est une cependant qu'elle est parvenue à créer et qui, lorsqu'elle sera généralisée à Paris, sera un bienfait véritable pour notre population industrielle et commerçante. Je veux parler du tube pneumatique *■ qui, reliant le poste de la Bourse à celui du Grand-Hôtel, peut, dans l'espace d'une minute, envoyer 400 dépêches : j'entends 400 dépêches imprimées ou transcrites et enfermées sous enveloppes scellées. Ce tube fonctionne tous les jours, régulièrement, sans avaries, sans accidents; l'expérience est faite aujourd'hui et démonstrative. Chacun a vu des enfants lancer de petites balles de terre glaise desséchée en soufflant dans une sarbacane. Le tube est une sarbacane de 1,200 mètres; la bouche qui souffle est remplacée par une machine à air comprimé; un étui de cuivre (chariot) joue le rôle de la

* Voy. Pièces justificatives, n* 8.

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balle de terre glaise. La propulsion est telle, que les d,200 mètres sont franchis en 90 secondes. Un seul homme peut facilement, et sans fatigue, manœuvrer cet appai'cil ingénieux, dont l'usage va bientôt se répandre dans Paris.

Le projet de la direction est excellent ; il faut espérer que le budget la mettra prochainement à même de Texéculer. Un cercle concentrique do tubes partirait du bureau central et y aboutirait; un autre cercle trèsétendu embrasserait toutes les communes de la banlieue nouvellement annexées ; une série de tubes relierait directement le premier cercle au second. Tout cet ensemble figurerait très-nettement une route complète, le moyeu réuni aux jantes par les rayons'. On voit d ici l'avantapje qu'offrirait une telle combinaison : les dépêches télégraphiques écrites, cachetées, seraient directement portées au poste voisin, qui, par le tube pneumatique, les expédierait aussitôt à destination. L'art des transmissions rapides, malgré les admirables résultats qu'il obtient déjà, est encore dans l'enfance ; il bégaye, il tâtonne, il essaye. Laissez-le grandir, aidez à sa croissance et vous verrez de belles merveilles.

Il est un autre progrès qu'on est en droit d'attendre de la direction. On n'a pas encore trouvé une enveloppe inaltérable pour revêtir les fils conjonctifs. La guttapercha, je l'ai dit plus haut, subit promptement l'in-

* La direclion n'a pas perdu son temps, et elle travaille sans relâche à l'aclièveiin'ni de son nseau pneumatique, dont rattion, lors'iu'il sera terminé, pourrait bien être substituée à celle de la posie aux lettres dans l'inlérii ur de Paris. Le premier cercle est construit et fonclionne aujourd'hui. Partant de la rue de Grenelle, il y revient en passant par une série de stations situées rue des Saint-Pêres, rue liiclielieu, place de la Bourse, boulevard des Capucines et rue Boissy-d'An<;las. Le second cercle est déjà amorcé aux stations de la rue La Fayette et de la rue Jean- Jacques-Rousicau. Il est à désirer que l'ensemble de ces travaux soit promptement lerminé; car alors le service de la télégraphie pouira prendre, à Paris, une activité et une rapidité qu'il n'a point encore su conquérir (1870).

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fluence des variations atmosphériques. Or la gutta-percha est la ineilloure substance isolante que l'on connaisse, il faut donc l'employer jusqu'à nouvel ordre; mais il serait nécessaire de la couvrir elle-même dune chemise indestructible ; de cette façon elle serait protégée, par conséquent elle se détériorerait moins rapidement et maintiendiait avec plus de sûreté l'électricité dans le fil métallique. Le règne végétal peut offrir, je crois, une matière facile à tisser, qui, imbibée de goudron et roulée en bandes, serait une armure à toute épreuve pour les gaines isolantes. Dans l'archipel Indien croît naturellement un palmier qui atteint souvent plus de 100 pieds de haut; les naturels le nomment aren; il produit une pulpe mangeable'. Tout le tronc de l'aren et la naissance de ses feuilles longues de dix mètres sont couverts par des fibres ligneuses, noires, trèsminces, d'une résistance extraordinaire et qui ressemblent à une chevelure épaisse et rude. Les Indiens en font des câbles. Une ancre retrouvée après un séjour de plus de soixante ans au fond de la mer était attachée à une corde d'aren; pas une des fibres n'était pourrie. Cet exemple, je le sais, ne prouve pas grand'chose, car on a découvert dans les cités lacustres des paniers en tissu végétal qui n'étaient point sensiblement altérés. Mais en 1842, à Java, M. Francis van den Broek, qui est Français malgré son nom hollandais, ayant à diriger l'eau d'une rivière dans une sucrerie, s'aperçut que l'eau était vaseuse : il déposa sous sa chute un matelas en fibre d'aren et obtint un liquide d'une clarté parfaite; depuis cette époque, depuis vingt-cinq ans, le même filtre sert au même usage ; il passe dans l'eau la saison, c'est-à-dire les quatre mois pendant lesquels

• Arengha sûccarifera de Labillardiére ; Saguertts RamphtideRumph. lî en existe deux beaux sujets dans les serres tropicales du Jardin des Plantes.

dure la fabrication du sucre, et il dejneure pendant huit mois exposé sur les hangars à l'action terrible du soleil des tropiques. Nulle de ces variations brusques de température et de condition extérieure n'a influé sur les fibres, qui par ce fait ont prouvé qu'elles étaient imputrescibles. 11 y a là une indication précieuse et dont il faut tenir compte. La nature végétale nous a doimé la gutta-percha, qui est un puissant auxiliaire du télégraphe électrique; elle nous fournira peut-être, par l'emploi des fibres d'aren, l'enveloppe qui doit assurer la durée de cette dernière*.

Toutes ces précautions, je le sais, n'empêcheront pas certains dérangements de se produire, mais du moins elles les rendront plus rares; elles ne mettront pas non plus un terme aux erreurs qui, bien souvent, il faut l'avouer, doivent être attribuées à l'inadvertance ou à la fatigue des employés. Je me souviens d'avoir reçu en Allemagne, le 5 juillet 1866, une dépêche ainsi conçue : « La Vénétie cède à la France officielle le Moniteur de ce malin; » il ne m'a pas fallu un grand génie pour lui rendre un sens raisonnable, mais je n'ai jamais su si c'était aux agents français ou allemands que je devais attribuer cette rédaction baroque. Parfois des dépêches, obscures à force de concision, ont produit des coqs-à-l'âne divertissants. A l'époque où la coulisse fut forcée de disparaître de la Bourse, on envoya en Belgique le télégramme suivant, destiné simplement à faire connaître quel avait été le mouvement des fonds à la Bourse et au passage de l'Opéra et à annoncer en même temps la suppression de la coulisse : « Parquet,

' M. van den Broek a fail spontanément remettre à la direction générale un ballot de ces fibres, afin qu'on piit les expérimenter. Le càblc sous-marin qui relie Baiavia à Singapijur, s'étant rompu, vient d'êlre rétabli; il a environ 1,000 kilomètres de développement, et il a été revêtu complètement d'un tissu d'aren; on pourra donc, d'ici à peu, savoir si cette matière est de nature à préserver sérieusement les fils électriques novembre 186^i).

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