GL.NEK.VI.ITÈS
S'il en était ainsi au Icinps de Henri IV, qu'était-ce donc sous ks rois de la première et de la seconde race? Ces dures époques sont aujourd'hui passées pour toujours S mais elles ont laissé des traces prof(tnd' s qu'on retrouve à chaque page dans les vitux mémoires. Dès que la navigation de la Seine est interdite, Paris s'émeut, s'affaisse et se désespère. C'était le fleuve nourricier par excellence, et jusque sur les marchés publics il déposait le blé, le vin, le bois et les fiuits. Quand son cours était interrompu, il n'apportait plus que la famine, la contagion et la mort. C'est alors que le Bourgeois de Paris se lamente et accuse la dureté des temps: « Environ sept ou huit jours en mars (1415) fut Seine si cruel à Paris que un moulle de bûches valait neuf ou dix sols parisis. »
La Seine n'a réellement perdu son antique et considérable importance que dans ce siècle-ci; pendant les jours troublés de la Révolution, quand le peuple affamé faisait queue à la porte des boulangers, c'est par elle que presque tous les subsides, vivres et munitions, arrivaient à Paris. Qui ne se rappelle l'anecdote racontée par Dussaulx? Un bateau chargé de poudre de traite ' arrive au port de la Grève; le peuple lit poudre de traître sur le billet signé par le commandant l.assale et veut massacrer ce dernier immédiatement. Par le sangfroid de La Fayette et non sans peine, ce malheureux fut sauvé.
D'où vient ce mot : la Seine? Du celtique, dit-on. Squan, serpent; sin-ane, la lente rivière; sôgh-ane, la paisible rivière; les Romains l'ont latinisé, selon leur habitude, et en ont fait Sequana. A-t-elle été une
♦ Pendant la pério-Ie d'investissement, la Seine fut strictpii eut fermée et surveillée avec soin par les armées allemandes ; dés le mois de février 1871. elle nous apporta de nombreux approvisionnements.
* C'était une poudre de qualité inférieure que TLlat vendait aux capitaines de vaisseaux marchands qui faisaient la traite des nègres.
divinité? On pourrait le croire, puisque le Tibre fut un dieu. Ceux qui la possédaient et en avaient la navigation exclusive étaient de grands personnages, les plus riches et les plus considérables de la Cité; il y a longtemps que les naules étaient célèbres, et le plus ancien monument de Paris leur appartient. Lorsque, en 1711, Louis XIV fit changer le maitre-autel de iNotre-Dame, dans les fouilles qu'on opéra au milieu du chœur de la vieille basilique, on rencontra les débris d'un autel élevé autrefois par nos pères; sur une de ses faces on lisait et on peut lire encore au musée de Cluny : tib :
CiESARE AUG. JOVl OPTUMO MAXSDMO... M. NAUT^ PaRISIACI PU-
BLicii posuerunt; — sous Tibère César Auguste, à Jupiter très-bon, très-grand, les navigateurs parisiens publiquement consacrèrent... — Ces naiitœ, désignés plus tard sous le nom de mercatores aquœ, furent la souche de notre administration municipale; ils furent la hanse ; leur chef, d'abord prévôt de la marchandise d'eau, devient prévôt des marchands, puis maire de Paris et enfin préfet de la Seine. C'est à cette origine, et non pas à la forme problématique de la Cité, — jadis composée ùâ trois îles, — qu'il faut attribuer les armes do Paris, la nef et la devise : Fluctuât nec mergitur, que Philippe Auguste donna à notre ville, au moment où il commençait la construction de la grosse tour du Louvre « dont relèvent tous les châteaux de France ».
La Seine a connu toutes nos discordes civiles et, si je puis dire, elle y a pris part. Les Normands l'ont envahie sur leurs barques d'osier recouvertes de peau *■ ; elle a reçu le corps de Louis de Bois-Bourdon, l'amant d'Isabeau de Bavière : « Laissez passer la justice du roi ! » elle s'est refermée sur les cadavres des Armagnacs,
' Au seizième siècle, les chanoines de Sainte-Geneviève clianlaient encore dans leurs Utanies :
A furore Normannorum libéra nos, Domine/
GÉÎSÉUALITÉS. 287
lors du grand massacre de 1418 que commandait Capeluche; à la Saint-Bar thélemi, pendant que Charles IX,
Ce roy, non juste roy, mais juste arquebusier, Giboyait aux passants trop tardifs à noyer,
elle a charrié dix-huit cents huguenots vers le quai des Bons-Hommes; de nos jours, elle a porté jusqu'à la mer les livres, les manuscrits, les vêtements sacerdotaux, les vases de l'Archevêché, et pendant nos insurrections elle a roulé le corps de plus d'un combattant. Elle a sa légende amoureuse et sinistre ; sans Villon nous ne la connaîtrions guère :
Semblablement où est la royne Qui commanda que Buridan Fût jette en ung sac en Seine?...
Mais où sont les neiges d'autan?
La tour de Nesle a fait place à l'hôtel des Monnaies, et les maris sont assez accommodants aujourd'hui pour que les grandes dames n'aient plus à faire jeter leurs amants à la rivière.
Ses inondations jadis ont été fréquentes et souvent terribles. La plus considérable dont l'histoire ait gardé le souvenir est celle de 1176; elle emporta tout, les deux ponts qui la traversaient alors, les moulins, les barques, les berges, les piles de bois et les maisons ; elle noya les troupeaux qui paissaient dans les îles. La population consternée se tourna vers le ciel, et l'évêque de Paris, suivi de tout son clergé, de tous les moines, du roi Louis VII accompagné de sa cour, vint solennellement sur la grève étendre les mains au-dessus de la rivière rebelle et lui montrer un clou qui avait percé les mains du Christ; puis il lui dit : « Que ce signe de la sainte passion fasse rentrer les eaux dans leur lit et protège ce misérable peuple! » La crue s'arrêta et la
ville fut sauvée. Plus récemment, en 1740, à Noël, Paris fut liltéralement inondé. On allait en barque dans toutes les rues, « et, dit Barbier, c'est un concours de bateaux comuie en été au passage des Ouatre-Nations. » l.a place du Palais-lloyal, la place Mauberl, la place Vendôme, les Champs Elysées, élaienl sous l'eau. Des maisons lurent renversées, une entre autres rue Saint- Dominique. Pour porter remède à tant de désastres on découvrit la châsse de sainte Geneviève '.
On a maintenant des moyens plus certains pour resserrer la Seine et l'empêcher de courir la prétantaine à travers Paris; nos ingénieurs des ponts et chausséos n'emploieiit guère de reliques, m.iis il faut croire (|ue leurs procédés ne sont pas mauvais; car, malgré les déboisements imprudents qui ont dénudé les montagnes voisines de ses rives, elle est assez paisible maintenant et ne franchit plus le rempart de ses quais; ce qui ne l'empêche pas du reste d'être sévèrement surveillée : chaque jour sa hauteur est relevée, enregistrée, et tous les ans le tableau de ses variations est envoyé à l'Académie des sciences, à l'Observatoire, à la Préfecture de police, à l'Hôtel de Ville, au ministère de l'Intérieur et à celui des Travaux publics.
11 y a deux étiages à Paris, celui du pont de la Tournelle et celui du pont Royal. Chacun sait qu'un étiage est le niveau de la rivière pris à ses plus basses eaux ; ce sont celles de 1719 qui ont servi de point de départ. Pour avoir la hauteur exacte de la rivière depuis le fond jusqu'à la superficie, il faut ajouter 0'",i^ pour le pont de la Tournelie et 0'",85 pour le pont Royal ; le zéro de
' « Le 17 ou le 18 de ce mois (mai 1751), la Seine a débordé ; les fosses du Cours et des Champs-Elysées étaient remplis d'eau ; on y allait eu bateau. L'inondation a duré jusqu'au 25 ou 26. Je fus, le 20, aux tours Notre-Dame; le temps, par malheur, était bas et nébuleux, ce qui m'6ta la moiiié du plaisir que j'aurais eu à voir pleinement un spectacle aussi lieau et aussi singulier. » (Collé, Mémoires, t. 1, p. 302. Édit. Honoré Bonhomm?..