‹ Paris sous la commune--Chapitre 1 sur 65 · Paris sous la commune-- · texte numérisé non relu

Paris sous la commune--

« Ah ! les épouvantables seëlérats ! » ^ oilii Toraison funèbre que Paris délivré, la France qui respire et l'Europe qui se rassure, — car elle sent bien que nous venons de combattre pour elle en même temps que pour nous, — prononcent sur la tombe de cette coquine de Commune. Épouvantables scélérats! Oui, il faudrait être muet, insensé ou gangrené de socialisme jusqu'à la moelle pour ne pas mêler sa voix au concert de malédictions qui salue la chute de ceux qui n'ont pu monter qu'en abattant nos monuments et nos têtes. Il est claii* que jamais, a aucune époque, si vile poignée de mi-

sriahles iio se souilla do laiii deibifaiis. On dirait qu'ils se sont appliqués à être monstrueux. Ils se sont flattés sans doute de faire peur aux générations à venir. Ne fait pas horreur le premier venu. C'est une immortalité. Ils ont aspiré à une longue renommée d'infamie à travers les siècles. Eh hien ! ce serait leur faire trop d'honneur que de laisser jouir ces malheureux du pilori où ils ont rêvé d'afficher leurs noms. Il faut le dire dès aujourd'hui, et le répéter hien haut et sans relâche : ces coquins étaient avant tout des polissons. Malgré le hùcher immense dans lequel ils ont voulu périr avec Paris tout entier. — ou plutôt s'évader, Paris périssant sans eux, — ils ne doivent même pas être appelés les Sardanapales de la fange et de l'égout. Même en succombant par leurs mains^ on se moquait d'eux. Malgré le sang et malgré la flamme, ils n'ont jamais réussi à se faire prendre au sérieux. Leur terrem^ a toujours ressemblé à un chahut. Même en massacrant, ils restaient des Brididis. Poiicliinelle peut tuer le commissaire; il n'en garde pas

luoiiis sii double bosse et sa trogne. Il peut fusiller et être fusillé; sanguinaire ou sanglant^ étendu ou debout^ il n'en demeure pas moins toujours Polichinelle î Polichinelle !

Nous les avions aperçus naguère dans les bas fonds du journalisme^ ceux qui ont été la fleur et le dessus du panier de la Commune. Nous les connaissions assez pour les mépriser parfaitement. Si ceux-ci étaient les forts de la bande, que dire des autres? Hélas! ce n'est pas d'hier que la racaille littéraire se montre féroce à Foccasion. Chateaubriand^ dans ses Mémoires^ constatait naguère que les fruits secs de VAlmanach des Muses avaient été les plus ardents pourvoyeurs de réchafaud. Dans ces élans de cruauté^ il y a presque toujours de Tamour-propre littéraire extra vase.

Vous allez les reconnaitre à un trait digne d'euxj ces foulriquels de la Képubhque furieuse. Donnons-leui; ce nom qui sied bien mieux à eux qu'a celui contre lequel ils l'ont ressuscité. C'était dans le courant du mois de mai, quinze

jours avant leur chute, quinze joui\s avant le massacre abominable des otages et la destructions des monuments, le lendemain ou la veille du crime accompli sur la maison de M. Thiers, voici où en étaient les tyrans de iiotre i)auvre Paris : ils faisaient sur mon nom des calembours d'écolier dans leur Journal officiel. Oui, entre deux bulletins de mensonges militaires signés Dombrowski et La Cécilia, voici ce que nous lûmes un beau jour avec stupéfaction dans leur Moniteur : ils faisaient une revue des journaux imprimés a Saint-Germain ou h Versailles, et, citant le nôtre, ils n'avaient pas reculé devant ce prodigieux enfantillage a mon adresse : « Ah ! Monsieur le marquis de Pe[i]ne, vous en aurez beaucoup à nous faire croire que vous êtes républicain. »

Je sais bien que Néron tuait des mouches à ses moments perdus, ce qui ne Tempêchait pas d'être un César redoutable aux Romains. Mais nous n'avons pas frayé avec Néron comme avec Jules Vallès et Vei*morel, et c'est peut-être pour

cela que Néron nous parait de loin un scélérat majestueux. On se laisse aller trop facilement à une sorte de craintive admiration sur le passage des méchants. Dans les temps heureux où la littérature n'avait pas été étranglée par la politique, et quand toute une branche de l'art dramatique logeait au boulevart du crime, il y avait un répertoire, toujours le même et sans cesse nouveau, qui vivait et florissait de ces frissons des bonnes, âmes en face des exploits des mauvaises. Les bonnes gens ne se sont jamais doutés, sans quoi ils cesseraient immédiatement d'être les bonnes gens, que le spectacle d'un brave homme, honnête et pas trop niais, doux, et cependant courageux, était quelque chose d'infiniment plus rare que le sang-froid d'un enfant comme Tropmann ou la lâcheté d'un vieillard comme Félix Pyat.

Aussi je me console de n'avoir pas de mes yeux vu ces deux mois honteux durant lesquels régna la Commune de Paris. Ils n'étaient pas encore entrés officiellement en scène, ces bala-

diîis^ que déjà leur claque armée m'avail chasse de ma plaee an parterre. Toujours comme Nëron^ dans ses fantaisies d histrioiiisme^ îîs ne voulaient qu'être applaudis et prenaient leurs mesures en conséquence.

C'est ainsi que le 22 mars nous fûmes, h l'entrée de la place Vendôme, a tes pieds. 6 colonne (jui ne devait pas être épargnée plus que les mortels, frappé, en compagnie de quelques autres pacifiques manifestants, d'une balle... intelligente connue les baïonnettes de toute garde nationale avinée. Nous le méritions bien. N'avionsnous pas, en effet, l'impudence scélérate de ne pas nous incliner devant les décrets du Comité central qui avait créé la révolution du 18 mars et qui allait enfanter la Commune, pour l'étoulTer ensuite? N'était-on pas dans le droit de la plus légitime défense contre nous tous, citoyens désarmés, olfrant nos poitrines à la mort pour le plaisir d'affirmer la justice en face delà force, et de crier: « Vive l'Assemblée nationale! vive le sudVage universel ! vive la France ! » et même :

« Vive la République! » C'est nous qui étions dans notre tort^ évidemment. Un des valeureux combattants massés contre nous à Tentrée de la place, et devant Fétat-major où Bergeret (étaitce Bergeretj ou Eudes, ou Henry? on s'y perd!) venait de remplacer d'Aurelle de Paladines, nous le dit très-bien : (^ Nous ne laissons faire de manifestations qu'à nous-mêmes. » A la bonne heure ! Un autre me croisa la baïonnette sur la l)oitrine5 parce que j'avais un lorgnon. Signe évident de réaction. Displicuit nasus tuiis.

Nous avions eu cependant la gentillesse de laisser nos fusils à la maison. Nous pensions que désarmés, nous serions peut-être sacrés pour quelques-uns. On a de la peine comme cela, tout de suite, et jusqu'à ce que les preuves du contraire vous aient été administrées, à croire des concitoyens auxquels on n'a jamais rien fait capables de vous assassiner en plein joui*^ parce que vous avez l'air d'exprimer une opinion qui n'est peut' être pas tout à fait la leur. Nous étions dans Terreur jusqu'au cou. Nous croyions con-

naître les classiques de la rëvolulioîi ; nous savions bien que les partis triomphants pi^ennent toujours pour devise :

Nul n'aura... des fusils^ hors nous et nos amis.

Et voila pourquoi nous laissâmes cartouches et chassepots^ tabatières et pistons derrière nous. Grande fut notre erreur ! Les gouvernements réguliers ont quelquefois des ménagements pour les émeutes ; mais les émeutes victorieuses sont sans pitié pour la moindre liberté qu'on essaie de prendre avec elles^ fût-ce en parole. Les gouvernements réguliers sont comme les honnêtes femmes^ dont Duclos disait qu'elles ont les oreilles d'autant plus braves aux paroles aventurées^ que leur àme est plus chaste; tandis que les drôlesses <iui traiiquent d'elles-mêmes sui* la place publiqu(»5 connue les émeutes qui s'y fabriquent, s'cîtVarouchent a la moindre liberté de propos. On m'a dit bien des fois depuis ce jour-la : — Qu'alliez-vous faire dans cette galère? Il était si facile de laisser les autres manifester sans

MU

Aous el de raconter aprës^ bien tranquillement, la manifestation dans votre journal !

— Chers amis, j'allais là faire cette chose si simple et si douce : mon devoir. On n'est pas journaliste impunément. Il est convenu que le journalisme constitue par excellence la littérature militante. Donc, nous sommes soldats. Il ne sutïit pas de dire a ceux qui nons font Fhonneur de nous lire et de suivre quelquefois nos conseils : « Marchez ! » Il faut marcher soimême, sous peine d êti*e un déserteur. J'ai toujours envisagé la profession de journahste comme imposant des obligations particulières à ceux qui ont rhonneur de l'exercer. En temps ordinaire, ji'est-il pas vrai que nous nous arrogeons d'exorbitants privilèges? Le moindre gazetier le prend de haut avec les rois et avec les peuples; rien n'est sacré pour le folhculaire : art, sciences, politique, linances, littérature, religion, il traite tout cela du haut de son improvisation quotidienne. Les choses et les personnes comparaissent il sa barre. Il fait et défait. Votre œuvre

de plusieurs années, o poète! il la dëniolilj un beau matin^ d'un trait de plume. Un journaliste imberbe dit leur fait aux lionuues d'État blanchis dans les eîiaiicelleries. et il s'érige, au besoin, en mi conseil de guerre devant lequel, bon grë malgré, j)assent les maréchaux de France. Dès lors, pour oser être journaliste, il faudrait, logi- (juement, être une encyclopédie vivante de tous les talents et de toutes les vertus. Les meilleurs et les plus solides d'entre nous en sont-ils là ? Pas lirécisément. Donc, à moins d'être soit des (h'oles, comme les Vallès et compagnie, soit les mouches du coche de la politique, les hannetons (k^ la littérature et les frelons de la n^orale^ conmie quelques-uns de nos confrères que je me garderai de nommer, il faut se faire pardonner l'outrecuidance du métier qu'on exerce en «pratiquant sans marchander les devoirs rigouieux qu'il })rescrit. Le soldat serait ridicule^ à la parade, avec ses panaciies et ses broderies^ le jour où la guerre supprimée écarterait de son cas(pi(' o\] (\v son kt^pi la possibilité d'un danger

prochain. De même^ si le joiinialiste fuit à l'heure du péril et au jour de la hataille. si lui^ qui frappe sur tous, met sa petite personne à Tahri des coupsj je vous le dénonce comme un être bon à promener par la ville la face barbouillée de son encre^ sa plume au cou et Thabit retourné, en signe d'infamie.

Cette révolution -ci est peut-être la seule qui n'ait pas eu au moins quelques heures d'âge d'or. En général^ elles sont comme les sirènes : elles commencent bien et finissent par une queue horrible. Le bas donne un démenti au haut du corps; mais elles attirent d'al)ord les crédules par les chansons séduisantes qu'elles ont aux lèvreS;, par les attraits qu'elles étalent aux yeux de la jeunesse qui veut apprendre et de la vieillesse qui veut se souvenir. La révolution du 18 mars ne put^ dés le premier jour, faire illusion à personne. Elle répudia les chansons de liberté et de fraternité. A l'horrible par l'horrible^ telle fut la devise de sa marche. Dés le 18 mars^ elle avait assassiné deux généraux. In pareil début

est nouveau dans l'histoire et monti'e cette fois a qui nous avions affaire : ce n'étaient plus même les disciples de Robespierre^ mais les ëlëves et les émules de Chaumette et de Marat. Selon une . expression favorite de lAmi du peuple, les belles paroles sont « un vain batelage^ » et la révolution du 18 mars s'en affranchit. Elle n'emmiella pas les bords de la coupe. Le seul reproche du moins qu'elle ne mérita pas, ce fut celui qui s'attache aux hypocrites : elle ne sema pas de trompeuses douceurs. Elle a menti plus tard en célébrant ses victoires, menti en invoquant comme sa raison d'être les franchises municipales dont elle se souciait comme d'un tabernacle d'autel ; elle a menti comme elle a tué, comme elle a volé^ comme elle a brûlé, comme elle a blasphémé ; mais elle n'avait pas promis d'être miséricordieuse. Les autres ont commencé par l'amour; celle-ci afficha tout de suite la haioe. Ce fut un 93 sans 89 ; une Convention saiis Constituante. Avant le 10 août, les 2 et 3 septembre, le 21 janvier, le régime des suspects, des guillotinés et des noyés^

Page 1